STÉPHEN LIÉGEARD
Dans l'Enfer de Dante
Guillaume II aurait eu une rechute. Son état serait sérieux.
(Jiaily News.)
Wilhelm, l'Enfer attend... Qu'attends-tu pour t'y rendre? Sur leurs sombres coursiers impatients du frein Les Hussards de la Mort déjà viennent te prendre : Ils veulent faire honneur au Maudit, leur parrain.
Vers les bords infernaux bientôt tu vas descendre^:
Qui doit t'y recevoir? Dite, ville d'airain,
Cité du feu, seyante à qui mit Reims en cendre ?
Ou ces grands lacs de sang chers aux bandits du Rhin ?
Non ! — Sera-ce plus bas, le fleuve aux mornes larmes, Grossi de tous les pleurs qu'ont fait couler tes armes ? Non, non ! plus bas encor ! descends toujours plus bas...
Dans l'abîme effrayant, sur la fosse de glace, D'un bras justicier Dante a marqué ta place Au fond du dernier cercle, à côté de Judas.
Stéphen Liégeard,
Dernier député français de Thionville^ {Le Gaulois.)
MAURICE MAGRlî 85
Aux Morts
Sans linceul, sans bouquet et sans inscription, Sans croix, sans grille en fer, sans pierre funéraire, Ils dorment sous un tertre au milieu des sillons. Ils n'ont pour les étreindre et fermer leur paupière Que la terre, leur mère, aux cheveux sans rayons. Sa caresse d'argile et son baiser de pierre.
Le clairon matinal ne les réveille plus.
Ils auront désormais pour chant et pour musique
Ce qu'au saule creusé chante la vigne antique.
Et ce qu'au pont désert hurle le chien perdu.
Ils n'ont pour compagnon des soirs mélancoliques
Que le grillon errant sur leur humble talus.
Où donc est l'être cher, la forme précieuse,
Qu'on avait dans ses bras serré si tendrement ?
Où se pencher pour parler bas à son amant ?
Où ploieront les genoux des mères malheureuses ?
En leur montrant l'immensité silencieuse,
On leur dira : « C'est là... » Que le tombeau est grand
Oui, c'est bien là des morts la terre et le royaume.
La ville tord au loin son corps abandonné.
On voit ses seuils noircis et les trous de ses dômes.
EUe lève des bras de pierre calcinés
Et les spectres des tours et les clochers fantômes
Penchent sur des logis boiteux et décharnés.
86 MAURICE MAGRE
Les champs sont désormais vides et solitaires. C'est du fer ou du plomb au lieu d'herbe qui naît Aux bords jaunis des grands squelettes des forêts. Et l'on a peur de voir s'élever de la terre Des mains avec des trous, des visages muets Pour attester au ciel une telle misère.
Pourtant, rien ne pourra vous consumer, ô morts ! Ni le temps ni l'effort de la pluie ou du sable. Vous êtes faits d'une substance impérissable. Vous renaîtrez pour nous comme un vivant trésor Ainsi que renaîtront les sillons labourables, Le bois du peuplier ou la chair des blés d'or,
A quoi bon une tombe avec sa croix dressée ?
La fleur se sèche vite et le marbre est trop lourd ;
Vous vivrez sous la terre anonyme, toujours.
O morts ! Vous aurez chaud durant les nuits glacées
Nous avons fait avec la trame des pensées
Des lits de souvenirs et des berceaux d'amour...
Maurice Magre.
(Le Figaro, iq iiuvenibrc iQil.)