ERREURS AMOUREUSES
Quelqu'un voyant la belle pourtraiture De ton visage en un tableau dépeinte, S'emerveilloit de chose si bien feinte, Et qui suivoit de si près la nature.
Hélas, pensay-je, Amour par sa pointure, A mieux en moy cette beauté emprainte Cette beauté tant cruellement sainte, Que, l'adorant, elle me devient dure.
Car ce tableau par main d'homme tracé, Au fil des ans pourroit estre effacé, Ou obscurci, perdant sa couleur vive :
Mais la mémoire, emprainte en ma pensée,
De sa beauté ne peut estre effacée
Au laps du temps, au moins tant que je vive.
A cet anneau, parfait en forme ronde,
Ensemble et toi, et moi, je parangonne.
La foi le clôt : la foi ne m'abandonne.
Son teint est d'or : moins que l'or tu n'es blonde.
S'il est semé de larmes : trop abonde L'humeur en moy, qui proye au deixil me donne ; Si un écrit au dedans l'environne :
Tu m'es au cœur en gravure profonde.
Sa foi retient un diamant lié.
Et mon service à toy tout dédié T'arrestera, tant soit cruelle ou dure.
Et puis, ainsi que ny force, ny flame Peut consumer un diamant, madame.
Malgré tout sort sans fin mon amour dure.
Quand le désir de ma haute pensée, Me fait voguer en mer de ta beauté, Espoir du fruit de ma grand' loyauté Tient voile large à mon désir haussée.
Mais cette voile ainsi en l'air dressée, Pour me conduire au port de privante, Trouve en chemin un flot de cruauté, Duquel elle est rudement repoussée.
Puis de mes yeux la larmoyante pluie Et les grans vens de mon soupirant cœur Autour de moi émeuvent tel orage,
Que si l'ardeur de ton amour n'essuie Cette abondance, hélas ! de triste humeur, Je suis prochain d'un périlleux naufrage.