CHANT
Que me sert la connoissancc D'Amour et de sa puissance Et du mal qu'il fait sentir :
Si je n'ai la résistance, Pour m'en savoir garantir ?
Que me sert en loyauté.
Servir la grande beauté.
D'une qui ne veut m'ouïr ; Si je n'ai la privante Entièrement d'en jouir?
Que me sert le froid plaisir, Qui me vient en vain saisir, Quand le désir me transporte Si naissant ce mien désir, Toute espérance m'est morte?
PONTUS DE THIARD
Que me sert la courte joye, Que je pris quand je songeois Estre au comble de tout bien :
Si ce que dormant j'avois Au réveil se trouve rien?
Que me sert en ma tristesse Verser larme et pleurs sans cessCf Pensant noyer mon tourment :
Si Tardant feu qui me presse, M'en brûle plus chaudement?
Que me sert en mon martire Jetter, lors que je respire, Soupirs d'ardantes chaleurs :
Si ce vent dont je soupire.
Ne peut desecher mes pleurs ?
Que me sert l'affection
De fuir ma passion
La pensant rendre moins forte :
Si, comme fait Ixion,
Mon mal avec moi j'emporte?
Que me sert-il de courir Vers la mort secours quérir Pour estre de mal délivre :
Si ce qui me fait mourir Tout soudain me fait revivre?
Mais pourquoi chanté- je ainsi, Me plaignant du grief souci, Où mon cœur est obstiné :
Puis qu'à ce grand malheur cy Les cieux m'ont prédestiné ?
Au maniment de ses deux mains marbrines Dessus le lut ou dessus l'espinette Et au mouvoir tant soudain et honneste De ses dix doigs bordez de perles fines ;
Puis au sortir des paroles divines Hors des coraux de cette bouche nette, J'oy un doux son, dame, qui m'amonneste Que je verray tes cruautés benines.
Car il n'y a créature en ce monde, Et qui rigueur ou fierté tant abonde, Qu'on n'adoucist avec telle armonie.
Dont il faudra (Amour m'en ha fait seur) Que puis qu'en toi loge telle douceur, La rigueur soit en fin de toi bannie.
Je vis rougir son blanc poli ivoire Et cliner plus humainement sa vue.
Quand je lui dis : si ta rigueur me tue, En auras-tu, cruelle, quelque gloire?
Lors je connus (au moins je le veux croire) Qu'Amour l'avoit atteinte à l'imprévue : Car elle éprise, et doucement émue, Par un sovuris me promit la victoire.
Et me laissant baiser sa blanche main, Me fit recueil si tendrement humain.
Que d'autre bien depuis je n'ai vécu.
Mais éprouvant un trait d'œil, sa douceur Si vivement me vint toucher au cœur, Que, pensant vaincre, enfin je fus vaincu.
Tu ne m'es pas de tes faveurs avare, (Je t'en rends grâce infiniment, Nature,) Puis que la fièvre en rien n'a fait injure A la beauté sur toutes beautés rare,
La terre aussi te merciant se pare Et se revest gayement de verdure, Comme prenant avec moi nourriture De ce soleil, qu'à l'autre je compare.
PONTUS DE THIARD
L'air fait cesser ses yvemales pleurs : Les arbres verts produisent maintes fleurs, Où mille oiseaux esmeuvent douces noises.
La Saône enflée au pleuvoir de mes yeux Par le passé, en cours plus gracieux Vient arroser nos rives Maconnoises.
Tant dextrement ses pas elle compassé, Quand à danser parfois elle s'ingère, Et tant au bal, dispostement légère, Ses mille tours volte de bonne grâce,
Qu'on jugeroit auprès d'elle être lasse Du vray et faus la pronte messagère, Qui des pieds touche au siège de Mégère, Et de son chef outre les nues passe.
Et toute fois je ne la vis onq estre (Voyez, amans, sa cruauté ! ) si dextre En sa plus vite et gaye promptitude.
Comme au fuïr de moi elle est soudaine, Quand je lui veux faire entendre la peine Que j'ai, vivant dessous sa servitude.
Je n'attends point que mon nom l'on écrive Au rang de ceux, qui ont des rameaux verts Du blond Phebus les savans frons couvers. Hors du danger de l'oublieuse rive.
Scève parmi les doctes bouches vive !
Reste Romans honnoré par les vers De Des Autels ! et chante l'univers Le riche los de l'immortelle Olive :
Veuille Apollon du double mont descendre. Pour rendre grâce à cet autre Terpandre, Qui renouvelle et l'une et l'autre lyre !
Mais moi, scay-tu à quoy, dame, j'aspire ? C'est, sans espoir de» piteuse te rendre, Que seulement mes plaings tu daignes lire.
Je vois chacun préparé en délices, Pour ce jour gras sacrer au dieu ivrogne, Duquel Venus, possible, ne s'éloigne, Et lui dresser autel et sacrifice.
Tu ne fais point, ô peuple, en vain service A ce dieu cy : car assez bien témoigne Cette fureur, joyeuse, qui t'empoigne, Que tu l'as eu agréable et propice.
Tu vas montrant en publique évidence, (Soit bien, soit mal) en jeux, festins et dance, Combien tu es plein de gaye allégresse.
Et je vois seul avecques ma pensée, Et les soupirs de mon ame offensée, Paissant mon cœur d'une amère détresse.
SEXTINE
Lorsque Phébus sue le long du jour Je me travaille en tourmens et ennuis : Et sous Phebé les languissantes nuis Ne me sont rien qu'un pénible séjour : Ainsi toujours pour l'amour de la belle, Je voy mourant en douleur éternelle.
Bien doy-je, hélas ! en mémoire éternelle. Me souvenir et de l'heure et du jour, Que je fus pris aux beaux yeux de la belle Car onques puis je n'ai receu qu'ennuis, Qui m'ont privé du plaisir et séjour Des plaisans jours et reposantes nuiz.
Heureux amans, vous souhaitez les nuiz Avoir durée obscure et éternelle, Pour prolonger votre amoureux séjour :
Et a moi seul, si rien plait, plait le jour, Pour espérer, après mes longs ennuis.
Nourrir mes yeux aux beautés de la belle.
PONTUS DE THIARD
I^is, rencontrant les soleils de la belle, Tout ébloui, aux ténébreuses nuiz De mes travaux je r 'entre, et aux ennuiz De ma pensée en son cours étemelle :
Laquelle fait tout moment, nuit et jour, Dans les discours de mon esprit séjour.
Las ! je ne puis trouver lieu de séjour. Tant j'ai de maux pour tes cruautés, belle : Car, si je brûle et ars le long du jour, Je me dissous en pleurs toutes les nuiz, Te voyant vivre en rigueur éternelle.
Pour me tuer en étemels ennuiz.
Inconsolable, ô ame, en tes ennuiz.
Qui veux sortir de ce mortel séjour, Pour t'envoler en la vie étemelle.
Peux-tu languir pour une autre plus belle? Espère encor, espère : car ces nuiz, S'éclairciront de quelque plaisant jour.
Mais hâte toy, ô Jour, que mes ennuiz Prendront Séjour aux faveurs de la belle : Change l'obscur de mes dolentes nuiz, En la clarté d'une joye éternelle.
Luth, seur tcsmoin et fidèle confort De mes soupirs et travaux languissans : De qui souvent les accords ravissans M'ont fait souffrir en mourant double mort
Tu as long tems avec moi plaint le tort Des deux doux yeux, soleils éblouissans, Qui d'éclairer mes ténèbres puissans, Me refusoient le fruit de leur effort.
Va bienheureux : et si ces blanches mains,
Et si ces bras celestement humains
Te daignent tant honorer de te prendre,
Soient en tes sons si doucement deduiz Les coutumiers accors de mes ennuiz.
Que mon amour elle puisse comprendre.
Sont-ce ces prez, où ma déesse affable, Comme Diane allègrement troussée, Chantoit un chant de ma peine passée, Et s'en rendoit soi-même pitoyable?
Est-ce cest orme, où d'un riz amiable Disant : Adieu, gloire de ma pensée !
Mignardement à mon col enlacée, Elle me fut d'un baiser favorable?
Et deà, où est, ô prez defleurez, donq Le beau tappiz, qui vous ornoit adonq ? Et l'honneur gay, orme, de ta verdure?
Languissez-vous pour ma nymphette absente? Donques sa vue est-elle assez puissante, Pour, comme moy, vous donner nourriture ?
Divin Ronsard, qui de plume gentille Mignarde mieux les amoureux escris.
Un mol chapeau des rameaux de Cypris Entre ton front mollement entortille.
Gentil Bellay, de qui le divin style Fait estonner les plus braves esprits.
Couronne toy, ton plus désiré pris, De la faveur de ta branche tranquille.
Orne ton chef, orne, mon Des Autelz,
De cent honneurs, cent honneurs immortelz,
Qui chanteront ton nom par tous le monde.
Mais suis- je point de votre heur envieux ? Non, non : car j'ai un autre heur plus heureux, L'aspect bénin de mon Étoile blonde.
JOACHiM DU Bellay
Joachim du Bellay naquit en 1525 à Lire, petit village situé aux confins de l'Anjou et de la Bretagne, et que, dans un sonnet fameux des Regrets, il devait à tout jamais rendre immortel. Il était allié à une noble et influente famille. Son père était cousin des trois célèbres du Bellay : Guillaume, excellent général, nommé par François I«"^ vice-roi de Piémont ; Martin, homme de guerre et négociateur avisé , Jean, cardinal et diplomate, ambassadeur du roi à Rome. Très jeune, Joachim perdit son père et sa mère, et fut élevé par un frère qui ne semble pas avoir pris grand souci de son éducation. Ce frère mort, le jeune homme se trouva aux prises avec une situation embarrassée. Comme il se rendait à Poitiers pour y faire ses études de droit, le hasard voulut que dans une hôtellerie il fit la rencontre de Ronsard. Les deux jeunes gens avaient sur la poésie les mêmes idées, ils se lièrent ensemble d'une amitié que la vie ne devait jamais démentir.
A ce moment, Ronsard méditait déjà depuis quelque temps La rénovation littéraire d'où devait sortir la Pléiade. Du Bellay, qui partageait les idées de son ami, accepta de condenser cette doctrine en un manifeste éclatant. Ce fut la Deffence et Illustration de la langue française, publiée eo 1549, où l'auteur met au service de sa cause une verve mordante et un talent merveilleux de polémiste. A la suite de la Deffence et Illustration, Joachim du Bellay donna en 1550 un recueil de sonnets intitulés V Olive, mot qu'on croit être l'anagramme d'une certaine demoiselle de Violé, aimée du poète. La même année, du Bellay dédie à Madame Marguerite, la future duchesse de Savoie, un Recueil de poésies. En 1551, le cardinal Jean du Bellay l'emmène avec
lui à Rome, en qualité de secrétaire et d'intendant général de sa maison. Notre poète crut que tous ses espoirs étaient comblés, la fortune lui souriait enfin; rien ne devait plus contrarier les rêves de sa jeune ambition. Il dut bien vite en rabattre. Les mesquines préoccupations d'ime charge pour laquelle il n'était point fait, les moeurs d'un pays corrompu, qui choquaient son honnêteté un peu rude de gentilhomme français, finirent par l'écœurer et par lui faire prendre en dégoût la Ville Éternelle. Par une réaction naturelle, il en vint à se rappeler avec vivacité sa terre natale, si douce, si accueillante, au prix de cette Rome perverse. C'est à cet état d'âme nostalgique que nous devons les Regrets, recueil de sonnets, tantôt pleins d'une délicate et fine émotion, tantôt, au contraire, violemment ironiques et satiriques, qui, publié en 1559, établit à tout jamais sa réputation poétique. L'année précédente, il avait publié le premier livre des Antiquités de Rome, et les Divers Jeux rustiques et autres œuvres poétiques. Sa situation ne s'était guère améliorée: ses protecteurs étaient morts, la publication des Regrets lui avait quelque peu aliéné la bienveillance de Jean du Bellay. Après la fortune, la santé, qu'il avait toujours eue mauvaise, le trahit. Il mourut en 1560, âgé de trente-cinq ans. C'était pour les lettres françaises une irréparable perte.
JOACHIM DU BELLAY