LE SAPHIR
A MA DEMOISELLE d'eLBEUF, MARIE DE LORRAINE
Ny les roches sourcilleuses,
Ny les abysmes profonds
Des campagnes escumeuses,
Ny l'horreur des plus hauts monts,
Ny les haleines mordantes
Du froidureus Aquilon,
Ny du Libyen sablon
Les colères plus ardantes,
N'empeschent que le Marchant
Avare n'aille cherchant,
Pour redorer sa fortune
Quelque butin riche et beau,
Prisonnier en un vaisseau
Dessus le dos de Neptune.
L'un des minières profondes Grain à grain tire l'Or fin, L'autre du plus creux des ondes La Perle au lustre argentin :
L'un du reply des entrailles De la Terre au large sein, Tire de songueuse main Cent sortes de minerailles :
Ou soit que Tardant désir, Ou quelque nouveau plaisir
REM Y BELLE AU
De voyager les y pousse, Ny la peur ny le danger Ne les sçauroit estranger Tant le gain est chose douce.
Tesmoin ceste pierre fine,
Ce Saphir riche en couleur,
Couleur céleste et divine.
Et de petite valeur :
Mais la vertu qui surmonte
L'aveugle débordement.
Est celle ordinairement
De qui l'on fait moins de conte.
Et quoy ? n'est-ce estrange cas
Que chose on n'estime pas
Si elle n'est favorisée
Ou de quelque affection,
Ou bien de l'opinion
Qui seule en fait la prisée ?
Lors que la mer est armée De noirs et gros bataillons, Et de colère animée Par les venteux Aquilons, Elle pousse, libérale, Du profond de l'Océan Sur le sablon Libyen Le Saphir, pierre Royale ; Mais celuy que le Medois Trouve, et celuy de l'Indois, Est de couleur accomplie, Plus brun et plus azurin Que n'est pas le Saphistria Des arènes de Libye.
Pierre la plus précieuse Qui se trouve dans le sein De la Terre plantureuse, Pierre qui du ciel serain Emprunte la couleur belle,
Et qui d'estrange pouvoir Aux hommes se faisant voir, Presque se monstre immortelle Et c'est pourquoy le renom De sa force et de son nom La fait surnommer sacrée :
Qui fait, saincte en la portant, Du front qu'on n'aille heurtant La fortune malheurée.
Qui les corps vains et débiles
De sueur ou de chaleur
Rend prompts, dispos et habiles
En leur première vigueur :
Saphir ami de la vie,
Du sang, du foye et des yeux,
Qui le breuvage amoureux
Et tous les charmes délie.
Propre contre le pipeur
Qui d'un langage trompeur
A la bouche toute pleine :
Qui sous un air empesté
Contregarde la santé,
Tant sa force est souveraine.
Bon pour domter la colère
Et les flammes de ce Dieu
Qui, violant, nous altère
Et nous brusle de son feu :
Contre la fraude et l'envie.
Bon pour addoucir la peur,
Qui de pallissante horreur
Glace le sang et la vie :
Ami de la Pieté,
De Paix et de Chasteté :
Favori de telle sorte
Et des Grâces et des Dieux,
Qu'il rend tousjours bien-heureux
Cil qui chastement le porte.
REJUY BELLE AU
Quand une petite nuë
Comme d'un rouge pourprin
Se voit au fond retenue
Dessous le teint azurin,
De couleur aussi diverse
Que le Soufre, peu à peu
Qui commence à prendre feu,
Et l'air de sa flamme perse
Taché de petits grains d'or
Brillans et luisans encor
De leurs vives estincelles :
Tel Saphir est le meilleur,
Et de plus riche valeur
Que ceux qui n'ont marques telles.
S'il est vray qu'en ta puissance Se renforce le lien Et la fidelle constance De l'amoureux entretien, Si ta force au cueur des Princes Apporte et grave la Paix, Viens viens Saphir désormais Au secours de nos Provinces, Et chasse l'inimitié Cruelle, qui sans pitié Contre ses propres entrailles Fait la guerre, et peu à peu Allume un torrent de feu Hors et dedans nos murailles.
Garde les chastes honneurs
Et les célestes faveurs
De ma Princesse bien née,
Favorisant et hastant
Le jour, et l'heur qu'elle attend
Sous les flambeaux d'Hymenéc.