‹ Les poètes de la SavoieChapitre 17 sur 89 · L'ERMITE · texte numérisé non relu

L'ERMITE

Tel, dit -on, se montra cet ermite pieux Qui, sur ce mont stérile où se bornaient ses vœux. Aux sauvages forêts fit bénir sa présence ; Vivant loin des humains, soulagea l'indigence, Et sous un simple abri, des autans respecté. Du sein des bois déserts servit riiumanité. Hélas ! il avait vu les mœurs d'un siècle impie ; Le sophisme menteur que Terreur déifie ; L'altier raisonnement armé contre les cieux ; L'oubli des vieilles lois, le mépris des aïeux; Le cynisme effronté, la révolte impmiie. Et la religion de tous les cœurs bannie. Ce spectacle odieux alarma sa vertu.

Loin d'un monde insensé qu'il avait trop connu, Et sous ces noirs sapins fondant son ermitage , Il n'eut plus d'autre abri qu'une grotte sauvage. Là, des rocs menaçants élevaient jusqu'aux cieux Leur cime inaccessible et leur front sourcilleux; Au-dessous un torrent, né du sein de l'orage. Précipitait son cours : triste et fidèle image De ce monde bruyant qu'Alvar avait quitté. De ce sommet désert, par lui seul habité, Tranquille, il contemplait les passions des hommes, Et les vaines grandeurs de la terre où nous sommes.

I,à, ses jours s'écoulaient en d'utiles travaux; A Tentour de ha grotte élevant leurs rameaux.

i22 JOSEPH -FRANÇOIS MICHAUD.

De jeunes ceps, produit d'une heureuse culture,

Etalèrent bientôt leurs fruits et leur verdure;

Un sol ingrat connut les trésors des saisons;

Le stérile rocher vit jaunir les moissons;

Et parmi les frimas, loin des jardins de Flore,

Le désert s'étonna de voir des fleurs éclore.

Un roc, couvert de mousse, avait formé Tautel

Où le pieux Alvar invoquait FEtemel.

Là, chaque jour, à l'heure où l'aube radieuse

Réveillait du désert la voix harmonieuse,

II mêlait sa prière aux hymnes des vallons.

Le soir, quand le soleil se penchait vers les monts.

Il chantait l'Eternel; et les forêts antiques,

Sous leurs dômes sacrés, répétaient ses cantiques.

Une foule pieuse accourut pour le voir. Admira sa sagesse, implora son savoir.

Et de sa vie austère, humble et laborieuse. Vint redire aux hameaux l'histoire merveilleuse. Le mortel vertueux qui l'avait entendu.

En sentait mieux encor le prix de la vertu ; Et celui qui, rebelle aux lois de la sagesse, Des folles passions avait connu l'ivresse, Allait lui confier le trouble de son cœur, Ecoutait ses discours, et revenait meilleur; Souvent des malheureux il aida la misère. Et le pauvre, en quittant sa grotte hospitalière. Nourri par ses bienfaits, souvent dut s'étonner Qu'il ne possédât rien et pût encor donner.

Une cloche sonore, en son humble ermitage, Appelait l'étranger qu'avait surpris l'orage. Près de l'âtre enfumé, dans son paisible abri, Le soir il redisait à son hôte attendri

JOSEPH -FRANÇOIS MICHAUD. i^

Des lois de T univers la sagesse éternelle. Le Dieu juste et puissant dont la main paternelle Pourvoit à nos besoins, nous soulage en nos maux, Et donne la pâture aux petits des oiseaux ; Il redisait le monde et la gloire orageuse, Des aveugles humains la science trompeuse , Et Torgueil insensé, source de leurs erreurs. L'étranger Técoutait, les yeux mouillés de pleurs; Aux cantiques d'Alvar il mêlait sa prière, Et disait dans son cœur ouvert à la lumière : « Dieu seul est bon , Dieu seul connaît la vérité ; Sans lui tout est mensonge et tout est vanité. »

De retour dans le ciel, un jour Taube naissante Eclaira des rochers la cime blanchissante. Alvar ne parut point ; le triste écho des bois Dans les vallons muets n'entendit point sa voix; Le voyageur, errant dans les forêts sauvages, Près des abîmes sourds, au signal des orages, N'entendit plus l'airain retentir dans les airs : L'ermite bienfaisant, ange de ces déserts. Rappelé par le Ciel, avait quitté la terre. Depuis ce jour fatal, sur ce mont solitaire. Hélas! on ne voit plus, au retour des saisons. Ni le pampre verdir, ni jaunir les moissons ; La grotte ou l'étranger trouvait un sûr asile Ne voit depuis ce jour, sur son rocher stérile. Que l'orfraie et l'autour dans les Alpes errants ; Ces bois n'entendent plus que la voix des torrents. Que le vent qui gémit sous le sombre feuillage; Et l'humble croix, plantée au pied d'un roc sauvage. Annonce au voyageur qu'un ermite pieux Du sein de ces déserts est monté dans les cieux.

(PniNTiMPS d'un rkOSCBiT.)

iî4 JOSEPH -FRANÇOIS MICHAUD,

UNB AUBERGE

Dans une même hôtellerie Cinquante voyageurs arrivent à la fois : Tout retentit de leurs confuses voix;

Chacun d'eux peste, jure, crie; Et sans façon admis dans ce triste séjour. Se plaint en haletant des fatigues du jour. Précédé d'une fille à la démarche lente. Chacun va visiter le modeste réduit Où le sort le condamne à passer une nuit; Et voyant le grabat qui trompe son attente, Gronde tantôt Thôtesse et tantôt la servante. Bientôt la faim a mis tout le monde aux abois; J'entends près du foyer crier le tournebroche ; L'airain propice a retenti deux fois.

Et du souper déjà l'heure s'approche.

Le tumulte s'accroît; au milieu du fracas, Le maître du logis, qu'un bonnet blanc décore. Au troisième signal de la cloche sonore, Sur deux rangs allongés fait aligner les plats.

Tandis que tout le monde arrive.

Il sourit à chaque convive.

Et regarde en pitié ceux qui ne soupent pas. Près du maigre festin on s'assemble avec joie,

Et chacun se place au hasard :

Malheur à ceux qui viennent un peu tard ! Car des premiers venus le souper est la proie.

JOSEPH -FRANÇOIS MICIIAUD. 125

Souvent un pauvre diable à ce festin admis, Célèbre de Grimod * la doctrine savante, Et nous dit que Berchoux ** est fort de ses amis; Il se plaint sans pitié du mets qu'on lui présente, Et se plaît à montrer son dégoût , son ennui , Pour faire croire aux gens qu'il soupe mieux chez lui. Certain Gascon nous dit qu'aucun mets ne le tente. La table est mal servie et rien n'est h son gré; Et, trouvant tout mauvais, il a tout dévoré. L'hôte, que rien n'étonne et que rien n'épouvante. Semblable au roc battu par la vague écumante ,

Reste debout, voit tout sans s'émouvoir. Brave en paix les clameurs, et sourit à l'espoir De rançonner bientôt la troupe mécontente.

Cependant, grâce an vin du crû, Le calembourg circule et la gaieté s'anime; Chacun à discourir s'évertue et s'escrime : Là, certain campagnard, par le coche venu, A tous ses compagnons dont il n'est point connu Révèle avec candeur le nom de sa famille, Les vertus de sa femme et celles de sa fille ; Plus loin, d'un air content et d'un ton ingénu, Un rimeur indiscret dit les fruits de sa veine A son voisin qui bâille et l'écoute avec peine ; Un petit maître , en poste arrivé de Paris , Dit les modes du jour, rit du ton des provinces, Nous fait croire qu'il a du crédit chez les princes, Se pare des bons mots chez Brunet applaudis. Et cite les acteurs du parterre chéris ; Devant tous les bourgeois sans façon il se vante , Souvent il exagère et parfois il invente.

Aulftur de VAlmanach den Courmandi.

' Auteur de la Gastrûtiomie.

Chacun des voyageurs conte ce qu'il a vu : Tous parlent h la fois, aucun n'est entendu.

L'un plaisante et l'autre raisonne; De mille cris divers l'hôtel bruyant résonne. Si quelque doux minois arrive en ce moment, Tous nos beaux discoureurs se taisent à sa vue. Chacun sourit et prend un ton galant.

Chacun veut plaire à la belle inconnue , On veut surtout paraître de bon ton ; Le cavalier méprise le piéton ; Et, fâché de n'avoir à mépriser personne. Contre tous les valets celui-ci gronde et tonne. La berline légère et portant gens de cour Rit de la diligence à la marche pesante ;

Et la diligence, à son tour, Regarde avec dédain la patache indigente. On raille les nouveaux venus.

On s'observe et l'on s'examine; Et trente voyageurs, l'un à l'autre inconnus. Se jugent tour à tour sur l'habit, sur la mine. Sans se connaître on se cherche le soir. Dès le lendemain on s'oublie , Et l'on se quitte enfin pour ne plus se revoir : C'est le vrai miroir de la vie.

Et, sans avoir l'esprit fort pénétrant.

Pour peu qu'on connaisse les hommes.

On conviendra qu'une auberge est vraiment L'image du monde où nous sommes.

François Blanc, de Saint -Julien (Haute- Savoie), n'a fait qu'entrevoir la vie. C'est à peine s'il a eu le temps de mêler quelques accents aux chants des poètes ses contemporains ; mais ses vers, quelque peu nombreux qu'ils soient, suffisent à prouver que la Savoie , en le perdant sitôt, a été privée d'un poèt(î dont le talent aurait ajouté à la gloire nationale.

Voilà pourquoi nous nous faisons un devoir de sauver son nom de l'oubli.

Le spectacle d'une jeune et brillante intelligence qui sent la vie l'abandonner avant d'avoir pu utiliser toutes les forces dont elle était douée, ne peut laisser insensible un cœur honii'He. Après la consommation d'un pareil sacri-

fice marqué, dirait- on, au sceau de rinjuslict' la plus grande , il n'est pas possible de résister à un sentiment qui commande de secouer la poussière sous laquelle repose le linceul , et de ranimer par un souvenir cette gloire éteinte avant l'heure.

François Blanc, miné dès ses plus jeunes années par une maladie cruelle, n'a vécu que danune longue agonie , plus tourmenté par les douleurs morales que par les douleurs physiques. 11 trouva cependant assez de forces pour joindre sa voix à celle des défenseurs des Hellènes.

C'était à l'époque où le poète immense , appelé Byron, avait sacrifié sa vie à la cause sainte, et où, en France, un autre poète, Casimir Delavigne, avait fait entendre des accents fermes et patriotiques en faveur de la vieille terre des Sept Sages. Alors tous les esprits étaient préoccupés de la môme idée; tous les regards étaient tournés vers cette terre antique, que les vœux et les efforts de ses amis n'ont pu encore relever entièrement de sa décadence.

Ce fut sous l'influence de ce sentiment que François Blanc composa et publia, en 1825, une Epître à Casimir Delavigne, suivie d'un Chant lyrique sur la Grèce*. Dans la première pièce,

• Genève, Abraham Clierbuliez, lib.

l'auteur des Messénienes est noblement loué de son dévouement à la cause des Hellènes, comme il est aussi noblement vengé de quelques échecs qui l'avaient frappé dans son amour- propre. Dans la seconde pièce , François Blanc verse des pleurs amers sur les malheurs de la Grèce et excite, par des contrastes assez habilement ménagés , la fièvre de l'indépendance nationale :

Qu'on apporte la coupe et le vin de Samos ! Mêlons-nous, sous Tombrage, aux danses innocentes

Des vierges de Scyros !

J'admire leurs yeux noirs et leurs grâces charmantes... Femmes! vos jeux n'ont pu m'ctourdir sur vos maux; J'ai vu des pleurs rouler dans les yeux de nos braves.

En pensant que vos seins si beaux Doivent peut-être un jour allaiter des esclaves!...

Il y a, dans VEpttre à Casimir Delavigne et dans le Chant lyrique des vers d'une mâle beauté ; si on est en droit de leur reprocher un peu de désordre dans les idées , et parfois des incorrections assez graves, on doit toutefois leur accorder qu'ils renferment des pensées grandes et généreuses qui forcent les sympathies du lecteur.

Mais , comme si la liberté grecque dût fatalement donner la mort jusqu'au plus modeste de ses défenseurs, François Hlanc termina sa trop

courte carrière dans cette môme année, 1825. Avant d'expirer, il voulut dire adieu à tout ce qu'il avait aimé, et dans la Mort du jeune poète\ petit poème élégiaque en trois chants, il résuma ses douleurs morales et ses regrets de quitter la vie à son printemps , alors que tout souriait à son imagination et que son cœur se sentait inondé des douces rosées de la jeunesse.

La dernière œuvre de François Blanc, écrite sur son lit de mort, est pleine d'un sentiment élevé; le pauvre poète ne se répand point en récriminations amères contre le sort cruel qui le frappe ; il regrette de partir, il pleure sur la séparation , mais , au milieu de ses regrets , un calme stoïque, propre aux âmes fortement trempées, ne l'abandonne jamais. Il gémit sur sa tombe entrouverte ; mais ses plaintes conservent jusqu'au dernier instant cette teinte froide et mélancolique , image de la vraie résignation, qui fait que malgré soi on môle ses pleurs à ceux de l'infortuné poète, et que l'on s'associe à ce cri qu'il emprunte à Werther :

« Les fleurs de la vie ne font que paraître : combien passent sans laisser de vestiges après elles , combien peu donnent des fruits , et que ces fruits sont rarement mûrsl...»

•Paris, Ch. Béclict, lib.

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