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LES ADIEUX

Paix au cygne étranger, exilé sur la terre, Né d'un sang immortel, et remontant aux cieux! Sur les bords inspirés du lac harmonieux. Longtemps il a chanté plaintif et solitaire ; Sa voix est douce encore; écoutez ses adieux!

« Le glaive du trépas me frappe à mon aurore ;

Ah! pourras-tu le croire? ami, je vais mourir!

Ma voix s'éteint, et si mon cœur soupire encore.

C'est pour ne plus souffrir.

La douleur a compté les heures de ma vie ; Longtemps j'ai combattu le désespoir affreux ; Mais le malheur a dit à mon âme flétrie : « Tu ne peux être heureux! »

Une triste pâleur a remplacé la rose.

Sur cette bouche ouverte aux baisers des amours. Au dernier cri de mort la Parque se dispose ; Ami! c'est pour toujours!...

FRANÇOIS BLANC. i35

Tu la vois, cette fleur, hier encor si belle, Entr'ouvrant son calice au soufile du matin , La victime aujourd'hui d'une haleine cruelle : Elle meurt sur ta main.

Oh! pourquoi l'inonder de ta douce rosée, Pourquoi la relever, Zéphire du printemps ? Cesse de prodiguer à sa tige brisée, Tes soupirs caressants.

Demain le voyageur viendra dans la vallée , Son œil la cherchera sur les gazons toufi'us , Sur les monts d'alentour, sur la rive éraaillée... Il ne la verra plus !

Adieu! sœurs que j'aimais! compagnes du poète. Vierges du Pinde , adieu ! mes beaux jours vont finir ; Dites ! le dernier son de ma lyre muette Doit -il être un soupir?...

Cesse tes chants, ô toi, dont la flûte fidèle, Sous mes doigts amoureux vit naître quelques fleurs. Muse de Cythérée, accours, étends ton aile! Et donne -moi des pleurs!

De l'airain qui se meut la sombre voix m'appelle ; Qu'entends -je? le départ? pour qui sont ces sanglots? Ah ! ne me cachez rien ; une triste nouvelle Ne peut grossir mes maux.

Et toi, que tardes -tu? tu pleures, Emilie! Etoufl"e tes soupirs ; cesse de m'efl'rayer!... Viens, encore un baiser! viens, ô ma douce amie! Ce sera le dernier!

i36 FRANÇOIS BLANC.

Viens, ne crains pas la mort! une voix consolante Me parle doucement : « Partons, quittons ces lieux ! « Oh ! mieux que sur ce sol d'exil et de tourmente , « On aime dans les cieux. »

J'obéis, ô mon Dieu! mais je souffre et j'implore; La vie! hélas! c'est peu; parlons, s'il faut partir! La mort ! que ce soit moi , moi seul qu'elle dévore ! C'est moi qu'il faut punir.

Exauce un dernier vœu! veille sur mon amie! Conserve par amour ce que l'amour a fait ; Pour elle seule encor je désirais la vie : Tu veux... partms en paix!

Ami! je meurs, accours! que ma main défaillante Donne encore à ta main le long et triste adieu ! Accours... le mot se perd dans ma bouche expirante, Je meurs, hélas! adieu! »

Il dit et soupira : sa main faible et glacée , Par un dernier effort pressait encor ma main ; Languissant, je l'ai vu se pencher sur mon sein. Incliné comme un lis qui meurt en un matin, Avant que d'avoir bu les pleurs de la rosée.

Ses adieux se lisaient dans ses beaux yeux mourants : Sa bouche demi -close essayait de sourire; Ses lèvres se mouvaient et semblaient encor dire : « Adieu ! mes chers parents !

Adieu ! mon Emilie !

Hélas! malgré mes longs tourments.

Faut-il déjà quitter la vie?... »

(Là MOKT DU JtBVI POftTK, cUaDt II.)

Jenny Bernard naquit à Chambéry le 12 août 1795. Dans les premières années de sa vie elle inspira de sérieuses inquiétudes à sa famille par suite du mauvais état de sa santé, et ce ne fut que grâce aux soins assidus de sa mère qu'elle put échapper à la mort dans plusieurs graves maladies dont elle fut atteinte. C'est que chez elle , l'intelligence semblait s'être réservé exclusivement les forces vitales qui manquaient au corps ; dès qu'elle sut lire et écrire, l'amour de l'étude l'emporta sur toutes les passions qui d'ordinaire s'emparent des enfants. Elle abandonnait avec joie un jouet pour prendre im livre , et souvent aussi on la trouvait écrivant les impressions que ses lectures

avaient fait naître dans son esprit : tout, chez elle, annonçait une intelligence précoce et exceptionnelle.

Une circonstance heureuse vint aider au développement des facultés précieuses de Jenny Bernard ; à l'âge de onze ou douze ans , elle se trouva admise au sein d'une famille où elle ne put recevoir que de salutaires leçons sous le rapport de l'instruction comme sous le rapport de l'éducation. Au contact qu'elle eut avec des enfants dont tous les amusements revêtaient un caractère sérieux et élevé, elle gagna de voir ses penchants se fortifier davantage et son esprit prendre librement son essor vers sa voie naturelle. Cédant déjà alors au souffle naissant de l'inspiration', elle donnait le sujet des charades , des proverbes , distribuait les rôles , indiquait les scènes, et, prenant une grande part dans la pièce qui s'animait toujours par sa présence, elle chantait des couplets dont quelquefois elle avait composé la musique. « Parmi les manuscrits laissés par Jenny Bernard,, dit l'auteur des notes auxquelles nous empruntons ces renseignements *, on a retrouvé plusieurs feuilles

* Ces notes nous ont été communiquées, en même temps que les œuvres inédites de Jenny Bernard, par M. de Juge, fils de l'auteur du Fabuliste des Alpes^ qui les a écrites iui-mônie quelque temps avant sa mort. Jenny Bernard appartenait h la famille de M. de Juge.

détachées contenant le plan de quelques-unes de ces comédies enfantines où Colombine et Polichinelle avaient souvent les honneurs du théâtre. On regrette, en lisant ces fragments de dialogues, où un peu de malice se môle à la gaieté de l'enfant, que leur auteur n'ait pas continué à donner un corps à ces idées en les incarnant dans des personnages créés par son esprit observateur; à coup sûr, ils auraient réussi à mettre en relief les ridicules et les travers de la société. »

Ces tendances premières étaient trop prononcées , pour que plus tard Jenny Bernard ait pu leur résister ; aussi continua- 1- elle à se vouer à l'étude des lettres et surtout de la poésie. Mais, ce ne fut qu'en 1854 qu'elle se décida à publier quelques-uns de ses vers , sous le titre de le Luth des Alpes, essai poétique, historique et descriptif sur les eaux d'Aix en Savoie *; elle fit paraître ensuite un petit poème sur Saint Bernard de Menthon. Ces deux ouvrages furent couronnés par l'Académie royale de Chambéry.

Obéissant à un sentiment patriotique des plus louables , Jenny Bernard , dans le Luth des Alpes, a voulu faire la description d'Aix -les- Bains et de ses environs , et intéresser de la

• Paris, chez J. Dufart, libraire.

sorte à cette partie de la Savoie les nombreux étrangers qu'y attirent les eaux thermales. Mais le genre descriptif, en poésie , est celui qui présente le plus d'écueils; là, l'imagination n'est plus entièrement maîtresse d'elle-même, car elle doit se soumettre à la réalité ; il faut qu'elle revête de couleurs brillantes et harmonieuses des sujets qu'elle n'a pas eu la faculté de préparer au gré de ses caprices. Jenny Bernard, qui reconnaissait cette difficulté , a eu plus de souci, en publiant son Luth des Alpes, de satisfaire son amour -propre national que son amour-propre de poète.

En effet, en parcourant les pièces de vers qui composent son ouvrage , on s'aperçoit aisément que la mission poétique de Jenny Bernard n'est pas de décrire la nature, bien qu'elle le fasse quelquefois avec un certain succès. Sous une forme un peu sèche et qui se rapproche plus souvent de la prose que de la poésie, on rencontre bien dans le Luth des Alpes quelques bonnes inspirations et des traits heureux qui font pardonner aux imperfections ; mais ce qu'il faut à l'imagination indépendante et féminine de Jenny Bernard, c'est un sujet moins grave et moins arrêté, avec lequel elle puisse jouer à son aise ; alors , comme dans sa pièce sur la Fontaine, son vers devient facile , ses peintures

JENNY BERNARD. i4i

sont fraîches et riantes; elle cède à un certain laisser aller qui lui sied bien, et qu'une légère teinte de malice relève agréablement.

Malheureusement, Jenny Bernard n'a publié aucune de ses meilleures poésies ; après sa mort, arrivée le 2 juin 1855, on a retrouvé, parmi ses manuscrits , un volume de Mélanges et un autre d'Elégies, qui contiennent des pièces excellentes où le talent de leur auteur apparaît sous son véritable jour.

Nous avons choisi dans le volume des Mélanges deux pièces pleines d'entrain et de grâce qui prouveront la vérité de notre dire, en attendant qu'une publication, que nous appelons de tous nos vœux, vienne mettre au jour le précieux recueil.

f42 JENNY BERNARD.

LA FONTAIl^

Mais bientôt les cristaux, la blanche porcelaine, La riche coupe d'or, Thuinble cornet d'ébène,

Négligemment suspendus à la main , Se distinguent dans le lointain :

De toute part on vient à la fontaine.

Entouré de laquais, signe de ses grandeurs. Un vieux seigneur chargé de croix et de douleurs. Sur ses pieds engourdis y parvient avec peine. Un riche financier, rond comme son trésor.

Avec sa canne à pomme d'or.

Le jabot et la fine veste.

Vient pour consolider la santé qui lui reste.

Le vieux soldat de Marengo

Et le brave de Waterloo ;

Beautés pâles et romantiques,

Figures larges et comiques ,

Etourdis riant aux éclats.

Bons abbés, anciens magistrats

Aussi graves que le Digeste ; Tous arrivent enfin d'un pas plus ou moins leste.

Le voile de son ordre abaissé sur ses yeux,

Le regard vers la terre et lo cœur dans les cieux,

La sœur de Saint -Joseph, si chère à Tindigence, Guide les malheureux confiés à ses soins : Sa douce charité prévoit tous leurs besoins, Les aide, les soutient avec zèle et constance;

Et près de ces groupes joyeux.

Comme un songe mystérieux,

Elle passe en silence!...

(Li LuTn Dss Alpis.)

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