‹ Les poètes de la SavoieChapitre 29 sur 89 · A CHILDE-HAROLD · texte numérisé non relu

A CHILDE-HAROLD

Non! tu n'oublieras pas! sous le sombre anathème

Tu te retrouveras partout avec toi-même.

Les flots à ton aspect tressailliront d'effroi;

Les débris des cités te parleront de toi.

Sur les sables mouvants de ton errante histoire

Le désert soufflera sans tarir ta mémoire.

Sur ton pâle coursier comme sur ton vaisseau.

Par les vents et les flots battu comme un roseau ;

Sur les monts où foiseau n'a pas laissé de traces.

Sur l'immobile mer du royaume des glaces.

Dans ces villes où l'herbe a crû sur le chemin,

Où le sol tout entier n'est qu'un débris humain.

Aux drames saisissants du globe et des empires.

Tu mêleras en vain les chants que tu soupires!

Au fleuve de douleur où le monde a pleuré ,

Où tout peuple a versé quelque malheur sacré ;

Qui roule dans son sein, parmi sa noire écume.

Ce que la terre a bu de sang et d'amertume ,

Et qui va grossissant les inondations

Des débris entassés des révolutions :

Comme on jette au courant d'un ruisseau qui murmure

L'ne eau longtemps croupie au fond d'une urne impure,

Pour la purifier de son acre liqueur,

Tu chercheras en vain à répandre ton cœur.

i78 JEAN- PIERRE VEYRAT.

Ainsi qifun vertement qu'on rejette ou qu'on change,

Déchiré par la ronce ou souillé par la fange,

L'on ne peut enlever, dans un délire vain,

La conscience au cœur, ce vôtement divin.

Va! tu peux parcoucir le sol des grands royaumes.

Les cités de la mort et les villes des hommes,

Comme Caïn, partout, tu subiras ta loi.

La terre et ses enfants crieront contre toi.

Pour jeter Tanathème à ta course fatale,

Les morts s'échapperont de Turne sépulcrale.

Et, partout où le sol sous tes pieds tremblera.

Seule, pour te bénir, la mort se lèvera.

N'es -tu pas ce prophète au funèbre génie.

Qui vint doubler pour nous la mort et l'agonie

Et dire h l'homme errant sur son globle de pleurs

Qu'il attendait en vain la fin de ses douleurs ;

Cet oiseau du déluge apportant sur son aile,

A défaut du rameau , cette heureuse nouvelle :

Que le néant pour nous était l'unique port.

Et qu'au plus haut des cieux I'Eternel était mort?

Qu'importe maintenant que le soleil féconde

Ce cadavre sans nom, hélas! qui fut le monde;

Que ce globe expiré tourne sur ses essieux

Et suive son chemin dans les routes des cieux?

Quel sublime amiral conduira les étoiles.

Ces glorieux vaisseaux aux lumineuses voiles?

Qui dira maintenant au soleil : Lève -toi!

A l'Océan : Arrête! à la foudre : Suis -moi!

Au tigre du désert : Reste dans ton repaire!

Au fleuve : Coule! au sol : Produis! à l'homme : Espère!

Espérer quand le ciel n'est plus qu'un grand désert.

Un royaume de deuil que la mort a couvert?...

Que faites -vous au ciel, coupoles de lumière,

Mondes qui gravitez dans la splendeur première,

Vous tous dont il forma les orbites de feu , Célestes voyageurs, navires du grand Dieu? Ah! tombez! il n'est plus, le roi de la victoire! Celui qui vous posa dans un berceau de gloire; Celui qui vous lança sur recueil du néant Comme une flotte d'or sur le sombre océan ; Chœurs des globes de feu, planètes solitaires, Cygnes des cieux, voilés de radieux mystères, Esclaves lumineux au séjour des élus.

Que faites -vous au ciel maintenant qu'il n'est plus? Tombez, écrasez- vous, vieux témoins du mensonge! Il n'était qu'une erreur, et vous n'êtes qu'un songe! L'homme a cru trop longtemps à vos récits menteurs, Tombez, tombez du ciel, sublimes imposteurs! Globe d'or, premier- né de la céleste plaine, Terre qu'il réchaufi'ait de sa féconde haleine, Maintenant qu'il n'est plus le roi de l'avenir, 0 mère des humains! que vas -tu devenir? Océan qui chantais sa gloire dans l'orage. Toi qui ne connaissais aucun frein à ta rage , Qui pouvais écraser comme un jouet d'enfant Les navires des rois dans ton flot triomphant. Roi des rois, tu n'avais qu'un maître dans le monde... Qui viendra contenir ta colère qui gronde? Et toi... toi qu'il créa, dans son rêve d'amour, Plus grand que l'univers et plus beau que le jour ; Toi dont il fit le cœur, dans sa bonté sublime, Plus vaste que les cieux, plus profond que l'abîme, Afin que jamais rien dans l'immense avenir, Hors lui seul, le grand Dieu, ne piit le contenir, Enfant perdu du sort dont le malheur se joue. Que feras- tu captif dans ta prison de boue? Type immortel qu'il fit si pur en le créant, Pleure! tu n'es plus rien qu'un rêve du néant!

i80 JEAN -PIERRE VEYRAT.

Est- il vrai cependant, Roi des divins royaumes!

Que l'histoire a perdu ta trace chez les hommes;

Que les temps de ton règne, enfin, sont révolus.

Que les cieux révoltés ne te connaissent plus;

Que l'homme a de ses mains brisé ta loi divine.

Et que tu n'es au ciel qu'une grande ruine?...

Ah! la ruine immense où pleurent Ions les vents.

Celle qui fait crier tous les êtres vivants.

Dont le monde a tremblé sur sa base éternelle,

Et que, sans l'emporter, le temps bat de son aile.

Elle n'est pas au ciel , ô pâle voyageur !

Et si tu veux la voir, regarde dans ton cœur!

Là tu retrouveras, avec tous ses orages.

Une mer de débris féconde en grands naufrages;

Là roulent en tous sens, battus du flot errant.

Les débris foudroyés de tout ce qui fut grand.

0 villes du passé qui n'êtes que poussière;

Reines mortes, sous qui tremblait la terre entière;

Veuves des nations qui donnez au désert ;

Débris où les hiboux gémissent leur concert,

Vous avez vu passer, sous vos sombres collines.

Des empires détruits les immenses ruines ;

Sur vos murs écroulés, autour d'un froid cercueil.

Vous avez vu pleurer les nations en deuil ;

Vous avez vu tomber les pleurs de tout un monde.

Vous savez les douleurs de la terre et de l'onde...

Eh bien ! vous n'avez vu passer devant vos yeux

Que des jours fortunés et des peuples joyeux ;

Levez -vous! regardez, Tyr, Memphis, Thèbe et Rome!

Car voipi maintenant la ruine de l'homme!

(I.* CoiPK O» l'kxil, ch Tii . J I».)

JEAN -PIERRE VEYRAT. 18i

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