‹ Les poètes de la SavoieChapitre 30 sur 89 · LA VEILLE DU POÈTE · texte numérisé non relu

LA VEILLE DU POÈTE

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C'est assez ! dans le vase où saigne ma blessure,

Une dernière goutte a comblé la mesure ;

Lève toi, Dieu vivant, c'est l'heure de compter!

Comme Job avec toi mon cœur veut disputer;

A ce dernier sommet de la douleur humaine,

Ma voix t'ira troubler jusque dans ton domaine.

Ah! déjà mon sang crie et mon cœur a battu!....

Je te sens près de moi... Dieu vengeur, m'entends -tu?

Entends -moi! car jamais aucun fils de ma race.

D'un pas plus violent ne courut sur ta trace ;

Jamais pour te saisir d'un pur embrassement

Nulle âme ne s'ouvrit d'un tel emportement.

Entends-moi! car c'est l'heure où, le front sur la terre.

Je sue aussi du sang dans mon deuil solitaire ,

Où, pour me soutenir dans mon mortel effroi.

Je n'ai pas trop d'un Dieu... l'heure est rude, entends-moi!

Je ne suis pas , hélas ! seul en cause à cette heure , Le sang du martyr coule et l'œil du juste pleure ; J'ai vu les pleurs du juste et n'ai pu les sécher; Et le sang du martyr et n'ai pu l'étancher ! Le long cri de douleur qui monte de la terre. Je le porte avec moi dans ma haute misère. Et je souffre, ô grand Dieu, pour tous les opprimés; Four ceux que trop d'amour, hélas! a consumés;

iSÎ JEAN-PIERRE VEYRAT.

Pour ceux qui, dans la coupe où tu versas la vie,

N'ont trouvé pour leur soif que l'absinthe et la lie ; ^

Pour les martyrs sanglants qui , levant leur bras nu ^

Aux pieds de leurs bourreaux , n'en ont rien obtenu î

Leurs larmes, ô mon Dieu! tombent de ma paupière,

Leur douleur dans mon sein s'agite tout entière,

Le fardeau de leurs jours courbe mes bras tremblants,

Et le sang des martyrs a coulé de mes flancs.

Ah! si ton bras est juste, il est lourd et sévère!

Tu nous fais cheminer vers un sanglant calvaire ,

Et tu nous fais sentir d'un pied bien irrité

L'éperon du malheur et de l'adversité !

Entends-nous! entends-moi! Dans nos sombres épreuves.

Des douleurs d'ici -bas nous avons bu les fleuves;

Le flot jusqu'à ma lèvre est venu déborder...

Mon cœur est une mer, et tu peux la sonder !

Si quand ton beau soleil dorait aussi ma gerbe,

Tu ne m'as vu jamais arrogant et superbe;

Si dans les rares jours de ma prospérité

Au malheur du passant je n'ai pas insulté ;

Si je n'ai pas. Seigneur, payé ma robe neuve

Et mon foyer désert des deniers de la veuve ;

Si, dans le dur sentier où m'a conduit ta main,

J'ai marché, sans faiblir, jusqu'au bout du chemin.

Sans que mes ennemis m'aient pu voir au passage

Déposer lâchement mon bâton de voyage.

Entends -moi... dût mon cœur dans tes mains éclater,

C'est l'instant ou jamais où tu dois m'écouter !

J'ai plié trop longtemps sous la main qui m'opprime.

Comme avec le bourreau compte avec la victime!

Cite mes ennemis! qu'ils parlent devant toi!

Réveille ta justice et juge entre eux et moi!

Oh! n'ont- ils pas assez de ma longue agonie?

N'ont-ils pas mis assez de ronces dans ma vie.

De sanglots dans mon cœur, de deuil à mon foyer?

Que faut-il pour qu'enfin ils cessent d'aboyer!

Quoi donc! quand le lépreux de la haute vallée *

S'est enfermé vivant dans sa tour désolée ;

Quand , le cœur déchiré par la flèche et le dard ,

Silencieux et fier, je me tiens à l'écart,

Ils viendront, triomphant de mon silence même ,

Me crier sans pudeur leur stupide anathème.

Assassiner mon chien, dernier ami resté

Fidèle jusqu'au bout à mon adversité,

Et railler ma douleur s'ils ont vu ma paupière

Se mouiller d'une larme à ce jeu de panthère.

Et, dévorant ma gloire ainsi que mon bonheur.

Jusqu'au dernier lambeau déchirer mon honneur?...

Et je ne dirai rien?... Et du fond de l'abîme

Je ne pousserai pas le cri de la victime.

Et tu n'entendras pas, comme au temps des aïeux,

Le sang de l'innocent se plaindre au fond des cieux?...

Et tu ne puiseras dans ton puits de colère

Que pour moi seul, ô toi que j'appelais mon père!

Et ceux-là que j'ai vus rire de mes douleurs

Ne connaîtront jamais l'amertume des pleurs?...

Non, non, tu ne dors pas, éternelle justice!

Des fureurs du méchant, non, tu n'es pas complice!

Un jour vient où tu dis, ô suprême témoin.

Au mal comme à la mer : Tu n'iras pas plus loin!

Un jour vient où la croix du proscrit te réveille.

Où le cri du martyr emplit seul ton oreille.

La langue du méchant s'attache à son palais

Et le pied du tyran se prend dans ses filets.

Me voici comme Job sur sa funèbre couche ;

La malédiction va sortir de ma bouche,

le Lépreux de Ux cité d'Aoste.

Le cri de l'opprimé va monter jusqu'à toi ;

0 terre, sois témoin! Dieu vengeur, entends-moi!

Je te consacre ici mon sang et mes alarmes.

Une libation de mes plus tristes larmes!

Pour mes nuits sans sommeil et mes travaux sans fruit.

Pour ma vie en ruine et mon bonheur détruit ,

Pour les pleurs trop amers que je n'ai pu répandre,

Pour mon foyer en deuil dont ils ont pris la cendre.

Pour ma moisson brûlée et mon champ dévasté ,

Pour le mal qu'ils m'ont fait et qu'ils m'ont souhaité ,

Qu'ils soient tous... Ah! le sang coule au flanc du Calvaire,

Qu'ils soient tous pardonnes! pardonne -leur, mon Père!

Ma mère sous leurs coups est morte de douleur ;

Son martyre a duré trente ans! pardonne -leur!

Le vautour a pillé le nid de la colombe,

Pardonne -leur! le sang fume sur l'hécatombe.

L'impie et le tyran frappent sans se lasser ;

Détourne tes regards et laisse- les passer!

Qu'ils récoltent l'olive où j'ai cueilli l'épine!

Souris à leurs palais bâtis sur ma ruine!

A sa vivante artère ils ont saigné mon cœur;

Ne viens pas voir couler mon sang... pardonne -leur!

Voilà mon anathème et mon cri de vengeance! Ils pèseront un jour, grand Dieu! dans ta balance. Eux -même un jour peut-être ils me pardonneront Le don triste et fatal dont j'ai le signe au front. Mes pleurs de leur colère auront éteint la flamme, Ma voix aura trouvé son écho dans leur âme. Ma tombe inclinera tristement leur regard... Mais ce jour, ô mon Dieu! se lèvera bien tard!

(StATIOW POÉTIQUB a HAUTBCOMBi.)

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