LA SOURCE DU SALÈVK
Au pied de Taride Salève,
Dont la cime fière s'élève
Comme un fort aux créneaux hautains,
Il est une source limpide
Dont on aime, d'un œil avide,
A suivre les divers destins.
D'abord timide à sa naissance.
Presque sans bruit l'onde s'avance Sur un lit de cailloux épars; Telle au sortir du. monastère La vierge à la démarche austère Veut échapper à nos regards.
Mais bientôt, trouvant une pente, A travers les champs Teau serpente En reflétant les feux du jour.
Semblable à la vive bacchante.
Qui, sous le dieu qui la tourmente, Fait éclater ses chants d'amour.
Que j'aime ce tapis de mousse Où le flot, qui soudain rebrousse Dans son léger cours arrêté , S'étend comme une nappe blanche, Comme un flocon de l'avalanche Que détache un souffle d'été !
Du sommet d'un tertre élancée.
Ailleurs la source courroucée Tombant en bouillons écumants, S'élève en brillante poussière Et flotte comme la crinière D'un coursier qui brave les vents.
Quelquefois, sous un vert feuillage Qui la couvre de son ombrage.
L'onde disparaît à nos yeux ; Dans l'ombre ainsi d'une retraite.
L'âme, que le monde inquiète, Se cache pour songer aux cieux.
0 source pure, onde chérie, Vers cette lointaine prairie Garde -toi de hâter ton cours; Là -bas est un abîme immense, Où ta passagère existence Ira se perdre pour toujours.
Au sein de l'humide surface
En vain Ton chercherait ta trace ;
Ton nom même aurait disparu
Comme celui de la bergère
Qui meurt dans la ville étrangère
Où son cercueil est inconnu.
Juillet 1832.