‹ Les poètes de la SavoieChapitre 45 sur 89 · L'INCENDIE ET LES RECOMPENSES · texte numérisé non relu

L'INCENDIE ET LES RECOMPENSES

Le palais d'un lion, do nuit, avait pris feu ; La toiture déjà tombait toute fumante ; Les animaux en foule accourus sur le lieu Parvinrent à dompter la flamme dévorante. Un pareil dévouement devait avoir son prix : Aussi, lorsque le jour eut calmé les esprits, Le monarque annonça Tijeiire des récompenses. C'est le plus beau moment, il faut en convenir;

Ma's ^îardor for'Tie les balances Est entre nous li; point didicile à tenir.

Chacun alors si forl se démène , s'agite

Pour vanter ses exploits,

Qu'il vaudrait mieux, je crois,

Jeter en l'air les croix Que de chercher celui qui de fait les mérite

Le lion, jeune encor, pensa différemment. Comme un vrai Salomon , il s'assied sdr son trône. Et dit qu'il était là pour payer dignement Les services marquants rendus à la couronne.

L'n chien, le nez en l'air, s'avança vers le roi : « Ce que d'autres ont fait, grand sire, je l'ignore;

Mais au premier coup de beffroi , Qui rassura le peuple et fut son chef? C'est moi. J'ai tant rôdé, couru, que mon poil sue encore; Et j'ai tant harangué dans le palais sonore. Que mon gosier à sec l'atteste assez, ma foi! »

— « C'est par trop te vanter, » répond d'une voix forte Un ours au lourd museau; « l'on rira, peu m'importe;

Parler n'est pas toujours agir.

Pour moi, je le dis sans rougir.

Lorsque sur la muraille on eut posé l'échelle. J'en pris le pied, et là, ferme comme un rocher. D'un grognement flatteur je stimulai le zèle De ceux que le péril parfois faisait bronciier. »

Mais ici comment vous décrire Ce que chaque animal vint dire Pour obtenir les faveurs du lion?

Jadis sans doute Agamemnon Eut moins à faire pour entendre Ceux dont le peuple avait réduit en cendre La trop malheureuse lllion.

Le prince, conservant un calme vraiment rare. Sans le moindre dédain avait tout écouté ;

D'honneur c'était un acte de bonté Dont un simple commis est quelquefois avare. Enfin, il fit un geste : un silence profond

Soudain s'étendit dans l'enceinte :

< Je suis content, dit -il ; sans doute plus d'un nom

Ira sur la colonne sainte

Briller dans notre Panthéon ; Il en est encore un qu'on ignore peut-être, C'est le nom du premier qui, vers l'eau descendu,

Fournit sans se faire connaître , Le liquide abondant sur le feu répandu. Quel est -il? répondez. » A cet ordre du maître, Le peuple se regarde et se tait confondu. Un murmure pourtant se répand et s'élève, On se dit que le bœuf était près du torrent : Jusqu'au trône du roi ce bruit monte eu courant ; Le monarque l'écoute et dit d'une voix brève : « Qu'on amène le bœuf; pour lui, ce jour est grand. » Or que faisait alors notre animal tranquille? Nouveau Cincinnatus, dans la plaine stérile Il reprenait gaiement son pénible sillon ; Son devoir accompli , sans songer au renom , 11 avait sous le joug remis son cou docile, Et ne s'occupait plus du palais du lion. Mais, lorsque l'on publie L'ordre du roi , soudain Il vient et s'humilie Devant le souverain.

« Relève toi, » lui dit d'une voix solennelle Le monarque attendri; « si ta conduite est belle, La modestie encore on augmente le prix. Il est beau d'être utile au trône, ;\ son pays;

Mais le servir dans le silence,

Sans songer à la récompense.

C'est là de la vertu : c'est moi qui te le dis. t A ces mots, un bravo partit de l'assemblée : La justice un instant peut demeurer voilée;

Mais, quand elle revoit le jour. Le peuple, simple et bon, saluant l'exilée,

Partout l'accueille avec amour.

Je ne veux, point ici, censeur atrabilaire.

Aux rois enseigner leur devoir ; Assez d'autres sans moi , sans crainte de déplaire , Sauront gourmander le pouvoir ; Mais dans ce siècle où tout homme désire Le soleil éclatant de la publicité , Il est rare de voir dans un poste écarté Le sujet s'immoler au salut de l'empire. Sans escompter l'honneur de la célébrité.

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