‹ Les poètes de la SavoieChapitre 46 sur 89 · LE ROSSIGNOL DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

LE ROSSIGNOL DÉPUTÉ

Lassé de ne chanter que dans l'ombre du soir Pour les amants qui, seuls, l'écoutent en silence. Un rossignol pensa que sa douce éloquence Sur le sort des oiseaux pourrait peut-être avoir

Une heureuse part d'influence.

Il quitta donc un jour son réduit embaumé. Et vint solliciter les faveurs populaires. On le trouva sans doute un peu simple en affaires Mais il parla si bien , que le peuple charmé Le proclama bien haut l'un de ses mandataires.

Le nouveau député , tout palpitant d'espoir.

Un peu timide, court s'asseoir Sur cette branche où tous le cherchent, le saluent; Car (entre nous soit dit) c'était beau que de voir

Un rossignol sur le perchoir Où tant de geais criards , tant de vautours affluent ; Aussi , lorsqu'à son tour il formula ses vœux , Un silence profond régna dans l'assemblée. Jamais plus doux accents, sons plus mélodieux,

N'avaient frappé la foule émerveillée :

« Que c'est beau, disait-on, c'est quelque oiseau des cieux... Il cessa de parler, on l'écoutait encore...

Mais comme en un salon, quand le piano sonore

Ne frémit plus sous des doigts inspirés, De toutes parts la causerie Reprend cette allure chérie

Où l'esprit joue en mots vifs et serrés ; Ainsi, quand notre oiseau descendit la tribune,

Les députés dans leur langue commune,

Ne parlant plus que chiffres et budget. Laissèrent l'orateur confus et stupéfait De comprendre si peu leur science importune... On alla bien plus loin : l'égoïsme exploita Ses rêves généreux, sa sublime éloquence; Et son nom , que l'amour si souvent répéta , Subit des factions la brutale insolence.

« Oh! dit alors le chantre des forêts, Retournons dans nos bois, sous mon feuillage épais; Il me faut de la nuit le mystère et les voiles ; Il me faut la clarté des lointaines étoiles. Et non les feux du jour, ni le bruit des succès.

Cliacun son lot : chanter est ma science , C'est celle que, dit-on, les anges ont au ciel.

Adieu, brûlants débats, fi^loire pleine de fiel; Je reviens aux amants qu'attrista mon silence, i

0 vous, amis du coeur, poètes bien-aimés, 0 vous , nos rossignols sublimes ! N'allez pas, brillantes victimes.

Mêler vos voix aux cris des partis enflammés.

A vous il faut aussi de l'ombre et du silence;

C'est là que l'amitié, l'amour ou la souffrance

Vont tour à tour rêver ou répandre des pleurs.

Chanter c'est votre lot; vos chants consolateurs

Doivent seuls, ici -bas, trahir votre présence.

ACTUALITE

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Encore un homme qui se noie :

Chaque jour, le monde avec joie

Se plaît à proclamer ce bel événement : Sans principes et sans croyances , Il applaudit aux défaillances,

A la palinodie, à l'oubli des serments. Pour qui croit à la foi jurée Et dont la parole est sacrée

Ce n'est jamais assez de dédain, de mépris! Vous datez alors du déluge.

Et l'égoïsme, qui vous juge,

Passe plein de pitié comme auprès d'un débris.

Oh ! qu'il sera profond , l'abîme

Où rameur du gain qui l'anime Pousse un peuple excité dans ses mauvais instincts.

Ne cherchez plus Tobéissance,

Qui dans le cœur prend sa naissance , Accepte, au nom du ciel, les plus tristes destins.

Le devoir : c'est un mot sonore ;

Il est vide : nul ne l'ignore.

Les niais seuls sont pris à ce beau traquenard.

L'honneur : bien fou qui s'en soucie.

Dans le grand banquet de la vie La part la plus réelle est celle du renard.

Lorsque l'homme ainsi se ravale,

De la force la main brutale Le soumet seule au joug de la société.

Si jamais ce lien se brise

La torche luit; le fer s'aiguise :

C'en est fait du pouvoir et de la liberté!

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