‹ Les poètes de la SavoieChapitre 47 sur 89 · PIÈCE INÉDITE · texte numérisé non relu

PIÈCE INÉDITE

Vois l'enfant dans ses jeux : parfois il se façonne Un mors qu'il place sous sa dent.

[l y pend par un nœud une corde qu'il donne A son compagnon qui la prend.

Tout fier de sa métamorphose, Bien prêt au métier de cheval , L'oreille en l'air, la bouche close.

De son automédon il attend le signal.

Au premier coup, voilà qu'il bondit; il s'élance,

Il s'arrête, il piaffe, il hennit; On le dirait, ma foi, dressé par Franconi,

Tant il montre d'obéissance.

Le peuple aussi, comme l'enfant.

Se fait souvent bête de somme.

Et de son maître qui l'assomme Adore le fouet triomphant '.

* Nous avons extrait ces deux dernières pièces des œuvres inédites de A. (le Juge, qui nous ont été communiquées par M. de Juge flis.

Marguerite Chevron, née le 18 mai 1818 à Barberaz , près de Chainbéry, appartenait à une nombreuse et modeste famille de cultivateurs. Dans les premières années de sa jeunesse, elle ne s'occupa que des travaux des champs, car à cette époque peu d'enfants de la campagne jouissaient des bienfaits de l'instruction primaire.

Vers l'âge de quinze ans seulement, Marguerite commença à épelcr sur un livre d'Heures, sous la direction de la ménagère du curé de sa paroisse, qui avait remarqué chez la petite ])ergère une intelligence peu commune.

Du livre (ï Heures la jeune élève passa à d'autres livres de piété formant seuls la bi-

bliothèque de sa maîtresse, et VA7ige conducteur, y Ame élevée à Dieu^ furent lus et relus par Marguerite , chez qui l'amour de l'étude se développait chaque jour davantage. Humble fleur des champs, elle sentit dès lors, sans pouvoir se l'expliquer, une sève nouvelle parcourir ses veines; un simple livre de prières avait opéré une transformation dans son esprit devant lequel un horizon nouveau, mais encore indéterminé, s'était ouvert tout à coup. Il serait intéressant de connaître aujourd'hui quelles furent les impressions intimes produites par le travail de pensées confuses qui agitait en ce moment cette nature dont l'inspiration commençait à s'emparer : mais alors Marguerite ne savait pas écrire!...

Appelée à Chambéry auprès d'une sœur qui y exerçait un petit commerce, elle apprit bientôt à écrire, et le premier livre qui lui tomba sous les yeux fut un volume des œuvres de M. de Lamartine : à dater de ce jour, Marguerite vit la lumière se faire au milieu de l'obscurité dont ses idées avaient été jusque-là enveloppées; les vers de l'illustre poète furent comme une étincelle électrique qui, frappant au milieu d'un mélange confus d'éléments divers, les rassemble suivant leurs affinités et les ramène chacun dans sa voie naturelle. Mar-

^aerite se sentit enfin poète! Elle écrivit donc des vers , guidée par son instinct et sans même pouvoir se rendre compte des règles auxquelles elle obéissait par intuition. Ses premiers essais, toutefois, ne furent connus que de sa sœur.

Ayant dû retourner dans sa famille, Marguerite, sous l'inspiration du curé, donna des leçons aux enfants de son village ; mais , après deux ans de ce pénible labeur, elle devint malade et se vit contrainte de revenir à Chambéry pour se faire donner des soins. A peine guérie, elle reprit son métier d'institutrice à Chambéry même, où elle ouvrit une école pour les enfants pauvres , tant il est vrai que le cœur du poète est toujours fertile en idées généreuses.

Tout en donnant ses leçons, Marguerite continua à s'occuper de poésie; le modeste produit de son école suffisait à satisfaire ses besoins matériels , et elle trouvait dans la culture des lettres un tempérament à son ardente imagination. Ce fut au milieu de cette vie laborieuse que i848 surprit Marguerite : la liberté venait de luire aux yeux des Savoyards comme le phare au milieu de la tempête; elle réchauffait enfin de ses rayons biep faisants ces cœurs de montagnards qui l'avaient si longtemps désirée, et elle répandait partout une

joie sincère ainsi qu'une noble exaltation. Marguerite, en sa qualité de poète , subit peut-être plus que beaucoup d'autres les effets de cette exaltation; à l'exemple de Rouget de l'Isli elle traduisit en vers ses sentiments patriotiques et elle composa dans une nuit le Baptême de la Ube7*té.

Cette pièce de vers, communiquée par le père de Marguerite au syndic de Barberaz, et par celui-ci à quelques écrivains de Chambéry, attira tout à coup l'attention sur son auteur, qui, il dater de cette époque, ne cessa de recevoir des encouragements de tous les amis des lettres.

En 1849, Marguerite obtint une mention honorable au concours de poésie de l'Académie de Savoie, pour une épître au roi Charles - Albert, et, l'année suivante, au même concours, elle fut couronnée pour sa pièce intitulée : Corrigez-moi. Cette pièce de vers nous semble donner en grande partie la mesure du talem de Marguerite Chevron, qui s'y fait remarqucM par une facilité de versification réellement exceptionnelle , et une profondeur de pensée trèsrare chez la femme ; elle y effleure même des questions de haute philosophie avec un tact et une habileté qui doivent d'autant plus étonner, qu'ils sont le fait d'un esprit peu nourri de fortes études.

En i852, Marguerite concourut de nouveau pour le prix de poésie ; le sujet indiqué par le programme était la Percée du mont Cenis. Sur dix poèmes envoyés au concours, celui de Marguerite fut jugé le plus digne, et, pour la seconde fois, l'Académie de Savoie posa la couronne de lauriers sur le front de la modeste institutrice , qui , plus tard , obtint encore un troisième prix pour une pièce intitulée Conseils aux mères de famille.

Mais ces succès poétiques ne détournèrent jamais Marguerite Chevron des devoirs qu elle s'était imposés comme institutrice, il faut le dire à sa louange. Elle ne ralentit pas un seul instant son dévouement aux enfants pauvres, si bien qu'elle finit par user complètement sa santé à ce travail dévorant, que la charité seule peut transformer en apostolat. A bout de forces, épuisée, elle mourut le 2 décembre 1862 : elle avait donné sa leçon la veille, malgré les fatigues qu'elle en ressentait, et les menaces d'une crise qui lui avait été annoncée : « Je veux mourir les armes k la main ! » tel fut on dernier cri, élan héroïque d'un cœur fortement trempé et soutenu par une organisation morale telle , que l'on est étonné de la rencontrer parfois sous l'enveloppe frêle et délicate de la femme.

Marguerite Chevron a laissé eu manuscrit VEpîlre à Charles -Albert, les Conseils aux mères de Familles et plusieurs poésies fugitives, que l'on espère voir bientôt publier. Nous ne devons pas omettre de rappeler qu'elle rédigea aussi en i859 une Pétition à S. M. Victor -Emmanuel II ^ ou une question de droit mise à la portée des avocats, par une femme, mémoire écrit avec une verve railleuse qu'on eût pensé devoir être en dehors de son caractère, mais qu'un sentiment fraternel profondément blessé avait surexcitée.

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