‹ Les poètes de la SavoieChapitre 48 sur 89 · CORRIGEZ -MOI · texte numérisé non relu

CORRIGEZ -MOI

EPITBE À M. C. ALBERT DE M.

FRAGMENTS

Que gagne le poète à pâlir sur la lyre ? Le laurier est souvent la palme du martyre. Eh! n'est-ce pas trop cher payer un souvenir Que mourir au présent pour \ivre à Tavenir? La source des honneurs est une onde fatale Dont les flots fugitifs trompent plus d'un Tantale; Ne crois pas cependant qu'un point de vanité Ait fait sur cet écueil sombrer ma volonté. Je dédaigne la gloire et n'ai pas la manie De suer sang et eau pour paraître un génie ; Mais alors qu'insensible aux charmes du succès, Je voudrais savourer les douceurs de la paix, Le foyer de mon cœur, ardent de poésie, Dessèche dans mon sein la sève de la vie; La pensée en déborde en de briîlants accords , Et mon esprit, saisi d'indicibles transports, Méprisant ce bas monde et ses biens éphémères , Plane sur les hauteurs des immortelles sphères. Son aile peut trahir son vol audacieux , Mais pour le rappeler des profondeurs des cieux, C'est en vain qu'un censeur armé de la satire Sous les coups du mépris voudrait briser ma lyre.

Telle est de mon destin l'inexorable loi : J'enfanterai des vers malgré vous, malgré moi; Om', malgré moi, vous dis-je... Une invincible pente Sur ce terrain mouvant m'entraîne palpitante. Je ne puis résister au flot impétueux Qui m'emporte...

Et crois-tu, juge présomptueux, Qu'on creuse à volonté le lit de sa pensée? Par le compas divin sa route fut tracée... La main dont l'Océan reconnaît le signal Seule a pu confiner l'univers idéal.

Dis- moi, qui peut savoir où naissent ces images. Ces hideux cauchemars, ces ravissants mirages. Ce délire infernal, ce rêve séducteur Qui viennent effrayer ou réjouir mon cœur? As -tu de la pensée exploré le domaine? Sais-tu quel talisman ou l'attire ou l'enchaîne? J'avais cru l'homme Hbre, et l'homme est né, je vois. Pour obéir sans cesse à d'immuables lois. Tout subit son destin : le Dieu de la nature Sur un plan éternel fit chaque créature. Un pouvoir surhumain. dirige notre cœur Vers le but pour lequel le forma son auteur.

Dieu garde cependant que ma plume égarée

Ne souille de ma foi la doctrine sacrée ;

Je n'entends pas admettre et prôner dans mes vers

Cette nécessité, refuge du pervers.

Qui prétend que son âme est entraînée au crime.

Comme un corps par son poids l'est au fond d'un abîme.

Et croit de ses forfaits laver sa volonté

En renvoyant leur cause à la fatalité!

Honte au blasphémateur qui veut de sa malice

Rendre le trois fois saint solidaire ou complice !

Du limpide océan de la divinité L'homme n'est pas sorti couvert d'iniquité ; Le souffle immaculé de l'esprit de justice N'a pas dans notre sein versé l'instinct du vice : Il fallut le contact d'un virus infernal Pour corrompre notre âme et la porter au mal. Et cette âme si belle, et pure à l'origine, Garde encor de sa chute une empreinte divine ; Sur l'œuvre de ses mains l'auteur daigna placer Un sceau que les enfers ne sauraient effacer. Si d'un faux pas commun ne parlait l'Ecriture, On le devinerait en sondant ta nature, Ame, reine déchue et dont la majesté Peut rappeler encor des jours de royauté ; Tu n'as pas dissipé, dans ton long esclavage, Les précieux lambeaux de ton riche apanage , Et, quoique le fanal qui brille encore aux cieux N'apporte qu'un faux jour à tes débiles yeux. En suivant les replis de ta double tendance, On peut se reporter au temps de l'innocence.

Cest là que je te vois, dans les beaux jours d'Eden, Quand le bien et le mal, dont tu signas l'hymen. N'entravaient point tes pas par une double chaîne, Quand dans le droit sentier tu te guidais sans peine; En ces jours fortunés, il existait en toi Une inclination forte et surnaturelle, Qui devait diriger l'homme resté fidèle. Un instinct si puissant qu'on le nomma la loi. En vain de cette loi qu'elle veut méconnaître , L'âme élude le sens, elle en garde la lettre : Un vague souvenir de Dieu qu'elle a quitté Lui fait, dans sa révolte, aimer la vérité;

Mais à propos d'instincts je traduis la Genèse !

Qu'ils soient bons ou mauvais, eh! qu'importe à ma thèse

Je n'eus pas le dessein de les innocenter ;

Je dois les établir, et non les discuter.

Mais voici mon écueil : notre langue glacée

N'est qu'un faible secours pour peindre la pensée.

Verbe mystérieux, j'adore tes desseins :

Oui, tu dus t'incarner pour paraître aux humains.

En joignant nos couleurs à ses formes mystiques.

Tu fis palper l'esprit sous des traits symboliques.

Et sous l'obscurité qui voile ta grandeur

L'univers attentif admire son auteur.

Et si jamais. Seigneur, ta puissance m'accable,

C'est de te voir caché sous un corps misérable.

Oui, l'incarnation est d'un Dieu tout -puissant.

Puisque pour révéler l'âme, sa créature.

On ne trouve pas même en toute sa nature

Une forme assez grande, un terme suffisant.

Et puisqu'il faut parler un terrestre langage.

Les esprits ont aussi des sens à leur usage ,

Des organes divers ainsi que ceux des corps

Dont Dieu, pour une fin, combina les rapports ;

Car il ne jeta pas dans un moule semblable

Les degrés différents de l'échelle admirable

Qui, posant les deux bouts sur les deux infinis.

De l'être et du néant tient les pôles unis.

Ainsi, lorsque puisant dans ses trésors immenses

Il peupla l'univers par des intelligences,

Chaque ange, de sa main s'élançant radieux.

Portait sa destinée en traits mystérieux.

Le séraphin marqué par le sceau du génie

Fut créé pour bénir la sagesse infinie ;

Pure essence d'amour, le tendre chérubin

Fut la source brûlante où boit le cœur divin.

Aux pieds du Tout -Puissant incliné sur ses ailes, Un autre, s'élançant des voûtes éternelles Pour porter les décrets de la divinité, Bien plus prompt que Toiseau, fendit Timmensité. Mais range dégradé, digne objet d\inatlième. Sur sa lyre sacrée entonne le blasphème; Le cœur ne goûtant plus l'ineffable beauté. Corrompu dans sa voie, aime Tiniquité; Le messager du ciel fit servir sa puissance A porter contre Dieu la révolte et follense ; Et tout déchu qu'il est, Satan, môme en enfer, Conserve l'attribut, le rang de Lucifer; Ainsi qu'aux cieux jadis il fut le premier ange. Il est encor le roi de la sombre phalange. Ce qui se fait au ciel se reflète ici -bas ; L'homme peut abuser de son intelligence. Prostituer son cœur; mais il ne pourrait pas Retrancher un atome à sa propre substance. L'âme est une amphibie et vit également Dans la fange ou l'éther, son premier élément, Et l'on retrouve encor dans son ignominie Les traits du séraphin au chantre de l'orgie. Le génie, animant la harpe ou le clairon, Bénit avec David, blasphème avec Byron.

Mais s'il peut, à son gré, choisir un but extrême, Vers le ciel , vers l'enfer son essor est le même. Au néant comme à l'être, un Dieu seul fait des lois; Tout naît à son appel, et tout meurt à sa voix.

240 MARGTTFRTTE CHEVRON.

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