‹ Les poètes de la SavoieChapitre 63 sur 89 · AU CHRIST · texte numérisé non relu

AU CHRIST

Quand d'Israël, au jour de ta longue agonie.

Grondait Timmense voix , Et que, le front voilé d'un bandeau d'ironie,

Dieu ! tu portais ta croix ;

Quand ta lèvre eut goûté des crimes de la terre

Le vase trop amer, On dit que tu tremblas, et que sur ta paupière

On vit des pleurs germer.

Quand des tyrans sur toi roula, vague fangeuse,

Le flot échevelé.

Des anges tu pleuras la lyre harmonieuse

Et ton ciel étoile.

Homme, tu regrettas les jours purs de l'enfance.

Où ta mère d'amour Saintement souriait à la jeune innocence,

Gomme une fleur au jour.

Et ta voix murmura ; — Pour aller dans la tombe.

Oh! s'il faut tant soufi'rir!

Mon Père! loin de moi que votre courroux tombe!

Je ne veux pas mourir!

— Tu mourus : mais ta mort à l'humaine pensée

Légua la royauté ; Et jeune fleur du ciel, de tes pleurs arrosée.

Naquit la liberté!

ANTOINE OUGIEH. 265

La liberté que Dieu, dans un jour de largesse,

Aux hommes de douleur Donna comme une coupe où l'on puise l'ivresse,

La force et le bonheur!

La sainte liberté qu'en mon âme j'adore!

La sainte liberté , Rayon d'un beau soleil dont la nuit voile encore

A tant d'yeux la clarté !

L'égalité qui dit : Hommes, vous êtes frères!

Celle qui vient du ciel, Et qui dit aux heureux : sur le fiel des misères

Versez un peu de miel!

La sainte égalité que profane la foule.

Lorsqu'au son jour sanglant Elle boit les vapeurs du cadavre qui roule

Sous un trône croulant.

La foule! dent qui mord, informe Briarée,

La foule ! folle enfant Qui croit, en écrasant une tête sacrée,

Que le sang veut du sang.

0 Christ! homme d'amour. Dieu martyr de la foule,

4e l'adore à genoux.

Contre le bras du fort et le choc de la houle

0 Jésus! défends -nous...

Antoine Ougier.

(Fbuillis moktrs.)

264 ANTOINE OUGIER.

« N'éiaigrons jamaii , nous antres.

(De LAToacH.*)

Enfant! pourquoi vas-tu, si jeune, .'i d'autres rives Demander de tes jours le pain laborieux? La terre où tu naquis n'a- 1- elle pas d'eaux vives Pour ta soif? As -tu faim, pauvre enfant sans aïeux?

Ta mère, infirme et triste, après un long veuvage, Dis, a-t-elle fermé ses yeux dans le tombeau? Le brûlant incendie, ardent et plein de rage, Aurait -il dévoré les toits de ton hameau?

Ou bien, serait-ce encor que d'une jouvencelle Le regard ayant lui dans ton jeune regard , Elle t'aurait trompé! pauvre insensé, pour elle. Plein de fiel, fuirais-tu tes champs pour le hasard?

— L'amour trompé n'est pas le rêve de mon âme. Quand la nuit sur mes yeux fait asseoir le sommeil ; Car dans mon cœur je garde une image de femme Qui berce mon repos et dore mon réveil.

L'indigence n'a pas visité ma chaumière; Sous bien des épis mûrs s'affaissent mes greniers. La mort n'a pas fermé les deux yeux de ma mère ; Et la grappe joyeuse empourpre mes celliers.

Oh! c'est un beau pays que notre humble Savoie, Avec ses monts géants et ses bleus horizons ! Et parmi les trésors que le ciel nous envoie, L'honneur verdit encore au seuil de nos maisons.

ANTOINE OUGIER. 265

Je l'aime, — car là -bas , dans la sainte prairie Où les fils du hameau dorment leur long sommeil , Mon père aussi s'est fait une couche fleurie Que n'humectent jamais les larmes du réveil :

Comme on aime le ciel; comme on aime l'empire; Comme, enfant, on s'incline à l'aube d'un beau jour; Comme on aime, à vingt ans, la vierge au lent sourire Dont l'humide regard nous révèle Tamour!

Je t'aime à deux genoux; car pure est ta paupière. Et la honte jamais n'est montée à ton front; Car jamais les tyrans sur ton sein, ô ma mère! De leurs fauves baisers n'ont imprimé l'afl'ront!

J'aime ta pauvreté, mère, car l'indigence Est belle, quand on sait la porter noblement. Fais ton rude chemin : le jour de la suuflrance Est long! mais le bonheur a toujours son moment...

Je t'aime comme on aime une sereine étoile,

Quand pour nous du malheur les jours sont accomplis;

Comme le matelot aime sa blanche voile.

Quand la brise, en chantant, se berce dans ses plis!

Mais, sur l'austère front de l'aride colline, Lorsque l'hiver épand son grand voile de deuil; Quand l'automne s'en va, que l'aïeul, qui s'incline Et tremble sous les ans, cherche l'abri du seuil;

Lorsque, pour dépenser les heures indolentes Qui lentes font leur tour sur le cadran glacé , Nos sœurs, à la clarté des lampes vacillantes, Uavivent les folIeLs du crédule passé;

â66 ANTOINE OU G 1ER.

Quand sur le toit moussu de la triste chaumière L'ouragan seul mugit sa funèbre chanson ; Le bras puissant, qui creuse un sillon dans la terre. Des blancs agneaux, hélas! file mal la toison;

Et bien lents sont les jours que l'oisiveté ronge!... Sous des cieux où toujours un noble écho répond Aux cris du cœur, je veux caresser le doux songe Qui promet au travail l'épi du champ fécond :

Je veux aller goûter, dans cette autre patrie Qui là- bas nous sourit et nous ouvre sa main. Ma part du vase d'or que donne l'industrie A ceux qui vont s'asseoir à son riche festin.

Pauvre je veux partir, puis, quand parée et belle, Rapportant la fortune et l'honneur sur son bord , Lasse du froid baiser des mers , ma balancelle Au cap demandera l'eau tranquille du port ;

Heureux! je reviendrai m'endormir, ô ma mère! Dans ma couche d'enfant; car ton fils ne veut pas. Oisif, mordre le pain de la terre étrangère, Ni contre un seuil désert heurter toujours $es pas.

A vous je reviendrai ! car vous êtes ma sainte, 0 patrie!... et celui dont la puissante main Des sueurs de mon front aura séché l'empreinte. Jusqu'à vous saura bien rendre uni mon chemin.

A toi je reviendrai! car la douleur aiguise, 0 mère! sur ton cœur son ongle déchirant : Et le fils ne doit pas, quand sa mère agonise, Mêler sa voix aux chants du banquet délirant.

ANTOINE OUGIER. 267

Des trésors arrachés aux lianes d'un autre monde Quand pour mon bras le poids sera lourd, je viendrai Verser dans tes sillons leur semence féconde. Et puis, où dort mon père, heureux je dormirai!...

— Enfant! tu reviendras!... mais dans Tardenle arène. Où tour à tour vainqueurs, les peuples et les rois, Jouteurs désespérés que dévore la haine. Aux fêtes de Tenfer mêlent leur grande voix ,

Si l'orage te jette!... et si, dans sa colère. Le flot des passions fait sombrer ta vertu ; Quand ta soif aura bu la bave du cratère , Avec ton or impur, oh! dis, reviendras -tu?

Oh ! c'est un beau pays , une sainte patrie , Celle où tes premiers pas s'écoulèrent joyeux! Et puis, si tu t'en vas, sur ta mère flétrie Qui versera l'eau sainte au jour des longs adieux?

Ton pays!... ce n'est plus la tremblante orpheline Dans sa honte pleurant des aïeux ignorés ; Ce n'est plus le torrent, au fond de la ravine. Chantant dans le désert ses hymnes éplorés ;

Au milieu des prés verts, ce n'est plus le grand fleuve. Vieux géant enivré, dont le pas incertain Foule l'épi du riche et le champ de la veuve , Et qui partout vomit les graviers du festin ;

Ce n'est plus le sentier qui lentement chemine Et déroule, glissant, ses rapides anneaux. Comme un serpent qui dort le long do la colline Et fait sécher sa robe au soleil des Jumeaux.

2()8 ANTOINE OlKilKR.

Etrangers ! vains rieurs!... cette pauvre Savoie, Toute couverte encor des larves de son deuil. Au ciel saura demain se frayer une voie, Et, dans son vol puissant, abaisser votre orgueil.

Car nous ne sommes pas des ilotes stiipides. De la pensée en nous le germe n'est pas mort! Pitié!... plutôt sur vous, dont les instincts cupides Mesurent la vertu dans le boisseau de l'or...

Enfant! oh ! ne vas pas, si jeune, à d'autres rives Demander de les jours le pain laborieux. La terre où tu naquis ne manque pas d'eaux vives Pour ta soif. As -tu faim, pauvre enfant sans aïeux?

Oh! je sais des amis qui sur ma pauvre vie. Riches et grands , n'ont pas jeté le désespoir : Us sont heureux et bons; leur âme est sans envie; Ils t'aideront. De l'or, tu pourras en avoir!

Car tous les cœurs n'ont pas le ver de l'égoîsme ; Tous les riches n'ont pas fouillé dans le bourbier. La pudeur croît plus belle à côté du cynisme; Les prés ont plus de fleurs à côté du charnier.

Antoine Ougier.

(Fbuillks moktes.)

CLAUDE GENOUX. iî69

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