‹ Les poètes du clocherChapitre 14 sur 56 · ARDENNES · texte numérisé non relu

ARDENNES

L'Ardenne française n'a guère produit de poètes. C'est à l'Ardenne belge que nous allons demander du renfort.

Oh ! l'admirable pays 1 les plateaux dénudés où grince le vent du nord ! les jambons de Bastogne et les hôtelleries de Saint- Hubert 1 les forêts neigeuses et les rivières glacées ! la Semois et ses remous, la Meuse et ses ondulations ; Dinant, ses souvenirs et son clocher bizarre; Bouillon et son château! et partout des ruines, partout des villages écrasés sous la descente des collines, — partout la solitaire, l'abrupte et vivifiante nature !

Voici comment un des meilleurs écrivains belges, l'auteur de la Forge Roussel, M. Edmond Picard, décrit l'Ardenne. Il vient de nous dire, successivement, tous les autres paysages du terroir natal, depuis les dunes de la mer du Nord jusqu'au rabougrissement de la Campine. Il a atteint la vallée de la Meuse, et c'est alors que le ton s'élève :

« Qu'elle est belle, la vallée profonde où le fleuve roule, entre les superbes murailles de ses roches blanchâtres, des ondes qui ne perdent leur limpidité qu'après les orages ! L'âme n'est plus à

la rêverie devant ce tableau pittoresque et vivant; vaillante, elle sélèvevers les émotions héroïques.

« Si, quittant ces bords qu'on ne peut voir sans souhaiter, ne fût-ce qu'une heure, y passer sa vie, on remonte sur l'autre versant, par une de ces routes qui traversent des champs où la terre devient, à chaque étape, plus sèche et plus pierreuse, on est bientôt frappé de l'étendue que prend l'horizon. Il s'étage en lignes indéfinies de collines rangées en amphithéâtre, et que l'éloignement rend de plus en plus brumeuses. L'ensemble du paysage a l'apparence sévère et désolée d'une région déserte et pauvre ; mais il est grand dans sa tristesse muette et tragique . Ce sont les Ardennes, et jamais cœur viril ne les a contemplées pour la première lois sans se sentir ému.

« Oui, je les aime, et depuis vingt ans j'y vais chaque automne ! Flots, plaines, bruyères, collines, rochers, de tout ce qu'offre aux yeux le sol natal, ce sont elles que je préfère, ce sont elles qui éveillent le plus profondément en moi ces sensations rêveuses et passionnées qui sont la haute vie de notre humanité. »

C'est avec un fier accent, dans une langue naïve, que M. Eugène Dubois a exalté TArdenne. Il nous dit cette terre vierge,

Où notre âme s'épure aux souffles de l'aurore, Où le corps se ranime aux torrents des vallons ;

Il nous parle des clairières pelées, des fleurs de bruyères, des d immenses horizons ». Il ajoute, avec quelque pittoresque :

Je vois, dans les montants, ramper un char rustique, Qu'un bœuf traîne du front, soumis au joug antique, Et que guide un bouvier, s'appuyant au brancard. Tout le troupeau le suit, noir taureau, vache brune...

Mais c'est le soir; les lointains bleuissent; nous sentons Todeur d'un champ d' «essarts», — glèbe remuée et fumante. On allume des feux sur les hauteurs. Le poème est clos, et l'impression en demeure pénétrante comme le fut, à coup sûr, la sensation du poète.

C'est à ce sol rude que s'adresse encore le hvre de M. Arthur Drumeaux : Fleurs d'Ardenne. Il renferme, — et c'est

dommage, — extrêmement peu de pièces descriptives. Tout y est tendresse et mysticisme : les effusions intimes voilent le paysage.

Ne quittons pas les Ardennes belges sans donner une pensée aux écrivains qui ont chanté la Meuse. Je vous signale en hâte, — car il nous faut brûler la route, — le morceau de M. Joseph Dcmoulin :

Qiie j'aime à voir, de ma fenêtre, Tes flots vers ma rive accourir!

O Meuse, tes bords m'ont vu naître, Et sur tes bords je veux mourir...

J'y note l'ingénieuse comparaison du fleuve avec un « long reptile ondoyant », et je passe.

M. Edouard W'acken a célébré Liège. « O ma ville natale », dit-il à la fin du poème, — qui n'a été qu'une longue rêverie dans le cimetière, —

Tu me gardes mes morts : je t'ai laissé mon cœur.

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