‹ Les poètes du clocherChapitre 16 sur 56 · ARGONNE · texte numérisé non relu

ARGONNE

Ce pavs entre Marne et Meuse, cette terre toute noire de forêts, qui a vu naître Jeanne d'Arc, qui garde riiéroïque souvenir des résistances à toutes les invasions, l'Argonne devait avoir ses poètes. Il en est un, surtout, qui a merveilleusement décrit l'Argonne, qui l'a chantée avec émotion, qui en a popularisé les moeurs et les sites. Vous l'avez nommé déjà : c'est André Theuriet.

A dire vrai, André Theuriet n'est point né en Argonne. Consultez Vapereau : « Marly-le-Roi «, vous dira-t-il. Or Marly-le- Roi n'est pas précisément aux portes de Domrémy ni de Vaucouleurs ! Mais André Theuriet s'est attaché, avec tant de persévérante passion, à décrire la contrée où il naquit à la poésie, que l'Argonne l'a fait sien, et que nous l'acceptons comme fils de l'Argonne.

Voulez-vous que nous allions, dans son home de Paris, rendre visite à André Theuriet ? Bras dessus, bras dessous, — et partons !

Et d'abord, quel jour sommes-nous ? Lundi, — à merveille ! C'est le lundi, en effet, que le poète du Bku et du Noir reçoit

ses amis, ses admirateurs, ses admiratrices aussi, je l'espère, car plus d'un cœur de jeune fille ou de femme a dû battre en lisant Sauvageonne ou le Livre de la payse.

Ne nous attardons pas à muser devant les magasins d'estampes, à flâner le long des parapets garnis de livres, ni même à regarder les premières feuilles verdir. Prenons la rue Bonaparte. Ne nous arrêtons point devant la grille du palais des Beaux- Arts. Allons, cahin-caha, au milieu des entrecroisements d'omnibus et des brusques arrêts de fiacres. Nous voici devant le n° 30... Entrons, s'il vous plaît : notre voyage est achevé.

C'est ici que vit le romancier du Fils Maugars, doublé du paysagiste de Sous bois et du psychologue de Jean-Marie. C'est ici qu'il va nous recevoir, avec une affectueuse cordialité, devant sa cheminée dont il tourmente les chenets, drapé, ou plutôt enfoui dans les plis d'une moelleuse robe de chambre.

Sur la table, des journaux du matin, — ceux, sans doute, où paraissent simultanément les nouveaux feuilletons de notre infatigable conteur. Dans la cheminée, la bûche flambe, — la bûche paysanne, la bûche rustique, la bûche venue des grands bois humides, la bûche où Ion voit encore, dès qu'une flamme la lèche, de la mousse se tordre et grésiller.

Oh ! l'adorable et calme chambre de travail ! Les bruits du dehors s'y étouffent : on y demeure comme lourd de rêve et assoupi de poésie.

Et c'est là que notre auteur écrit, tantôt sous la demi-lumière qui glisse à travers les rideaux, tantôt, j'imagine, sous la clarté voilée d'une lampe. C'est là qu'il crée, compose, attaque, poursuit, achève, mutile, corrige et recorrige ces romans dont la couverture jaune, — Charpentier, OUendorff ou Lemerre, — ira s'étaler dans toutes les devantures. C'est là qu'il a conçu ses comédies dramatiques, depuis Jean-Marie iusqa'b. Rayinonde. C'est là surtout qu'il a trouvé, au cours de quelque silencieuse songerie, à l'heure tranquille du crépuscule, au moment où les tumultes du dehors semblent diminuer avec la fuite de la lumière, tant d'inspirations insaisissables, tant de mélodies tremblantes, tant d'exquises visions ou de souvenirs mélancoliques, pour les fixer ensuite dans les strophes du Chemin des bois ou les petits

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pocmes du Livre de la payse. C'est là, — toujours là, — qu'il a ébauche ces Souvenirs, si sobres et si sincères, dont un journal quotidien donna quelques-uns, et que continue la Revue bleue. C'est là que, de temps à autre, il entreprend et cisèle un article de littérature, une préface, ou une introduction comme celle qu'il publia, dans h République française, au-dessus d'un fragment du Bonheur. C'est là, sur cette table sans désordre, tout artistique eu son air paisible et bourgeois, c'est là, dis-je, qu'il tient correspondance avec les jeunes écrivains. C'est là, enfin, qu'il me semble le voir, la tâche de la journée une fois faite, s'attarder encore sur les épreuves qu'il rature ou la page qu'il recommence. Heureux travail que celui dont on s'est rendu maître à ce point, qu'on a régularisé, discipliné, taillé en autant de parts quotidiennes, et qui se poursuit, hiver comme printemps, été comme automne, apportant avec lui, jour après jour, cette joyeuse et mâle jouissance du labeur accompli !

Nul, dans notre littérature actuelle, n'a travaillé et ne travaille plus que M. Theuriet. Je n'énumérerai pas ses derniers romans : « Leurnom'bre est légion », dirait un prédicateur, — « ils sont trop «, dirait le critique. Et pourtant, dans toute cette oeuvre déjà colossale, c'est la même pensée qui règne, le même idéal qui s'atfirme, le même amour qui se prouve. Au temps de ses premiers débuts, lorsqu'il apportait à Buloz des poésies, depuis réunies en volume et rééditées dans les anthologies, notre auteur chantait les bois : comme il chanta les bois, il chante aujourd'hui les oiseaux, les entants, l'amour, la vie tout entière. Il célèbre, parfois avec lyrisme, toujours avec une tendresse infinie, ce que notre existence a de pur, de large, d'épanoui, de sain. Son œuvre sent la résine, la mousse fraîche et la terre remuée.

Nous allons avoir à choisir entre cinquante descriptions, entre deux cents ressouvenirs de l'Argonne.

Voici les paresseuses rêveries enfantines :

Il me semble qu'alors, écoliers nonchalants, Couchés, comme aujourd'hui, sur les mousses fleuries, Nous suivons, à travers les grands nuages blancs, Le vol des claires sonneries ;

Ou bien nous cheminons ensemble aux Fête-Dieu, Par les sentiers jonchés d'herbes que le pied froisse, Tandis que, tout là-haut, bourdonnent dans l'air bleu Les carillons de la paroisse...

Voici la berceuse du bûcheron :

Dodo-, l'enfant do! — La forêt sommeille.

Voici les paysans de l'Argonne :

Le village s'éveille à la corne du pâtre; Les bêtes et les gens sortent de leurs logis ; On les voit cheminer, sous le brouillard bleuâtre. Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.

Par les sentiers pierreux et les branches froissées, Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé, Ruminant lourdement de confuses pensées, Marchent, le front courbé sur leur poitrail hàlé.

Voici la ferme de l'Argonne :

Dans une combe où l'herbe pousse

Drue, à l'abri des grands bois, La ferme repose, et la mousse

Verdit le chaume des toits.

Entre elle et la ville, deux lieues

De sombres taillis épais Et de landes aux teintes bleues

Font le silence et la paix.

Voici, toujours en Argonne, un étang sous bois :

La lune luit parmi les branches Dans la calme fraîcheur des eaux ; Elle mêle ses roses blanches Aux longs cheveux verts des roseaux.

Là-haut, dans la nuit qui se lève.

Les cerfs cheminent à pas lents; Un oiseau, léger comme un rêve, S'enfonce dans les joncs tremblants.

Je marche en pleurant, tête basse.

Ht, dans l'intime reposoir De l'amour, ton souvenir passe, Doux comme un Angélus du soir.

Un paysage encore, mais plus large cette fois :

La foret, qui rcvct les monts de sa ceinture Et berce dans le vent ses masses de verdure, C'est notre mer i\ nous, Lorrains et Bourguignons, Gens des pays de l'Est et du Nord. — Les Bretons Ont l'Océan terrible, immense, aux eaux fécondes; Nous avons les forêts sonores et profondes. Quand, loin du sol natal, nous errons vers le soir. Souvent, à l'horizon, nous croyons les revoir. La nuit, dans l'ouragan qui siffle et se lamente, Nous croyons distinguer votre voix mugissante, O bois de mon pays ! — Ainsi qu'au fond des mers, Parmi les profondeurs de vos abîmes verts Une vie incessante éclot ; des milliers d'êtres, Un monde merveilleux sous la voûte des hêtres Pullule, et ses amours, ses chants, ses floraisons. Tour à tour prennent place au cercle des saisons...

Dans ce cadre de nature, M. Theuriet a placé tous ses personnages. Yo'ic'i la vieux vannier (vous savez les strophes musisicales : « Brins d'osier, brins d'osier »...); voici le braconnier et le garde-chasse ; voici tous les oiseaux forestiers ; voici encore les laboureurs, et les paysans de l'Argonne embusqués pour se défendre de l'invasion, et le rêveur à qui les branches chantent, sur un mode douloureusement monotone,

L'hymne des incurables peines Et des impossibles amours.

Et surtout, et partout, et sitôt l'Argonne quittée, c'est la nostalgie, c'est la tristesse, c'est le a mal du pays ».

M. André Theuriet a consacré bien des vers au Mal du pays. Tantôt il fait parler les « humbles » , le paysan ou la servante ; ainsi dans ce morceau :

Le coq chante ; le jour s'allume Et flambe à l'orient vermeil.

Le maître, enfoncé dans la plume.

Boit un dernier coup de sommeil.

A plein cœur aussi, la servante Dort, là-haut, dans son coin de mur.

« Debout, petite ! le coq chante, L'ouvrage attend, le maître est dur. »

Elle descend à sa cuisine.

Ce matin, tout va de travers :

La bûche noire se calcine, Sans brûler, sur les fagots verts ;

La bouilloire parmi la braise Se renverse avec des sanglots ; Et l'enfant s'assied sur sa chaise, Découragée et le cœur gros.

Le soleil rit, mai vient de naitre...

Elle se sent triste à mourir, En regardant, par la fenêtre.

Les cerisiers prêts à fleurir.

Ainsi qu'une lointaine image.

Elle a, pendant qu'elle dormait.

Toute la nuit vu son village Et le beau galant qu'elle aimait.

Les garçons, sur l'herbe nouvelle.

Avec leur mignonne au côté.

Dansaient dans son rêve... « Ah! dit-elle, Pourquoi le coq a-t-il chanté ?

« O mes bois pleins d'odeurs de fraise, O les yeux bleus de mon ami, Afin de vous voir à mon aise, Que n'ai-je pour toujours dormi ! »

Tantôt c'est aux hirondelles d'Argonne qu'il prête ce « heimweh » si heureusement interprété. Et ici je cite encore, je cite tout au long, car le rythme est allègre et le sentiment candide :

Dans l'angle noirci de la cheminée

Haute et calcinée, Au coin de la vitre, aux poutres des toits, Sous l'auvent bordé de vignes nouvelles, Nous avons ensemble essayé nos ailes.

Essayé nos voix.

Puis l'heure est venue où l'herbe frissonne

Aux bises d'automne.

Et nous avons pris toutes notre essor Vers lés pays bleus, sur lesquels sans cesse Un soleil d'été, comme une caresse.

Tombe en nappes d'or.

Maio lorsqu'au dcscrt notre vol se pose

Sur le granit rose D'un vieux sphinx qui rèvc aux siècles éteints, Souvent nous songeons aux petites villes Où nos nids muets dorment sous les tuiles

Des logis lointains.

Et nous revoyons les maisons bourgeoises,

Le clocher d'ardoises Qui monte parmi les tilleuls en fleurs, Ht le pont de pierre où, comme des flèches, Nous filions tout droit sous les arches fraîches

Pleines de pécheurs.

Et nous attendons, lasses de lumière,

L'aube printanière Où, loin des ardeurs d'un soleil brutal, Nous pourrons revoir les forêts de hêtres Et les nids logés au coin des fenêtres

Du pays natal.

C'est sur un ton moins familier, mais avec autant de franchise dans l'expression, que M. le marquis de Pimodan le chante, ce pays d' « entre Marne-et-Meuse «, ce pays des forêts et de Jeanne d'Arc. Pour les forêts, il a des paroles émues; pour Jeanne d'Arc, il a ce beau sonnet, à la fois évocateur et mystique :

Au miUeu des senteurs des menthes et des sauges, Alors qu'elle suivait les côtés des chemins Ou les sentiers du bois, l'humble fille des Vosges Rêvait, appréhendant de cruels lendemains.

Les grands boeufs mugissants qu'on menait vers les auges i

Regardaient la bergère avec des yeux humains,

Les rudes sangliers abandonnaient leurs bauges.

Les loups aux crocs sanglants auraient léché ses mains.

Mais Jeanne doucement ordonnait aux mésanges De suspendre leurs voix pour écouter les anges Qui disaient Orléans, le sacre... et s'envolaient...

Ainsi, par les beaux jours comme par la tempête,

Notre libératrice allait, courbant la tête

Sous le rôle trop grand dont les Cieux l'accablaient.

C'est l'Argonne que nous chante, lui aussi, M. Jules Forger.

Il a donné sous ce titre : En plein bois, des poésies qu'il qualifie de « forestières », et qui, — la merveille ! — ne mentent pas à leur titre. Il y a là des invocations sylvestres, des morceaux sur le « daphné joii-bois », sur 1"' « heure de lapasse », et sur les anémones, et sur les merisiers en fleurs, et sur 1' « aspérule odorante», et sur les brins de muguet! Que sais-je encore? Voici un sonnet à propos du lavoir, une piécette à propos des « jeunes semis ». Notre auteur s'attarde devant les colchiques d'automne, il nous présente les champignons bigarrés, il a des paroles pour le bois mort, pour l'étang, pour toutes les bêtes de la chrétienté, depuis l'écureuil jusqu'à la buse, en passant par le troglodyte ! Ce fouillis de pièces sent bon ; on y respire l'odeur de la mousse et la fraîcheur des harmonieux silences. J'en détacherai un morceau plus spécialement dédié à l'Argonne :

Voici que la forêt bourgeonne :

Aux doux baisers de Mars l'hiver s'est attiédi ; Mais dans mon cœur, soudain, la tristesse a grandi,

Et je songe à ma chère Argonne ;

Mon Argonne aux ravins ombreux, Où les ruisseaux sous l'herbe étouffent leurs murmures, Où les chênes, dressant librement leurs ramures,

S'élancent droits et vigoureux ;

Mon Argonne aux gorges sauvages, Où l'étang bleu sommeille à Tombre des roseaux, Et berce, avec un doux frisson, ses claires eaux

Où tremble un reflet des nuages ;

Mon Argonne aux fiers habitants ; Serpe et cognée en mains, ainsi que leurs ancêtres, Ils vivent seuls, au fond des bois, et les vieux hêtres

Tombent sous leurs coups haletants ;

Mon Argonne aux croupes diffuses Dont on voit dans la brume ondoyer les replis Et s'épaissir au loin les noirs massifs, remplis

De mystère et de voix confuses.

Oh! qui me rendra mes amours, L'Argonne, ses forêts fraîches et son silence ? Le temps fuit, mais jamais la douce souvenance :

L'Argonne, j'y songe toujours!

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