VOSGES
Vosges... Rien qu'à ce mot, nous voilà partis pour le pays d'Erckmann-Châtrian, le pays des sapinières, des combes et des lacs. C'est comme un souffle de glace qui passe en nous, — une caresse de bise, ou l'arrière -goût de la crème mangée dans une jatte de bois. Et nous voyons se dresser au lointain, avec leurs rondeurs sombres, le Ballon d'Alsace ou le Donon, tandis que, du fond des vallées herbeuses, — où, l'hiver, liigerojit les gamins, — monte la paisible fumée de chaque hameau. Les routes serpentent autour des premières croupes : elles vont vers l'Alsace, et nous avec elles...
Nous avons dépassé les lacs fameux Déjà, le col s'appro-
chant, l'air des sommets nous étourdit. Les sapins grandissent, plus âpres et plus noueux à chaque étape. Quelques heures encore, et nous serons en Alsace. Arrêtons-nous donc un peu pour voir ce que les poètes « du clocher » ont écrit sur le s Vosges.
Sainte-Beuve avait déjà signalé les sonnets de labbé Roussel. C'étaient les yers, — inspiration douce et langue naïve, — d'un humble prêtre montagnard, dont la vie s'écoula au milieu de ces
croupes boisées, dans Todeur et le bruit des sapins, en tête-àtête avec la pensée et avec Dieu. Tous ces sonnets ont un charme méditatif; ils sont doux, rêveurs, un peu monotones, pareils aux élégies des Lakistes écossais : du reste, la « description» proprement dite y est rare, et le cœur s'y répand trop pour que le paysage y ait pu jouer grand rôle.
M. Antoine Campaux, lui, nous a plusieurs fois esquissé, dans ses poèmes, des coins de nature vosgienne. Il nous conduit
Aux champs où la Moselle, encor prés de sa source,
Relentit à plaisir sa vagabonde course,
Et, comme un exilé qui fuit le toit natal.
Avant d'aller s'épandre au loin dans les campagnes,
Par mille et mille tours, au pied de ces montagnes
Ramène incessamment sa vague de cristal ;
Dans les Vosges perdue et de vieux pins voilée. Non loin de Gérardmer, il est une vallée. Un petit coin de terre entre tous souriant...
Ailleurs il nous dira
... des cimes sans nombre emplissant l'horizon, La montagne devant, la montagne derrière...
Il nous peindra la Moselle « s'épandant à flots bleus » :
Ainsi qu'en un magique et splendide miroir,' Les monts y renversaient leur faîte sombre et noir ; La vallée exhalait de ses sauvages plantes, Comme un encens du soir, les odeurs pénétrantes ; La bruyère égayait, à l'ombre des sapins, La mousse des rochers, et, le long des chemins. Dont la blancheur, au loin, dans la verdure éclate, L'arboise au vent berçait son beau fruit écarlate...
Et nous ne passerons pas les Vosges sans nous arrêter dans ce bourg de Dieuze, où naquit un de nos plus sobres, un de nos plus graves poètes, l'auteur de quelques sonnets classiques, Edmond Arnould. C'est à Dieuze, sans doute, au milieu de ces campagnes, en pleine nature, qu'il trouva l'idée et la forme du beau morceau suivant :
En vain nous veillissons : la terre est toujours belle, En hiver sous la neige, au printemps sous les fleurs, Sous sa robe d'automne aux changeantes couleurs, Sous sa couronne d'or que l'été renouvelle.
Ficre des sucs puissants qui gonflent sa mamelle, Elle semble nous dire, insensible à nos pleurs, Que rien ne dure en nous, excepté nos douleurs, Que nous allons mourir, et qu'elle est immortelle.
Dans le nombre des jours, un jour pourtant viendra. Jour fatal, où la vie en ses flancs s'éteindra. Où rien ne sera plus de ses œuvres fécondes,
Si ce n"cst cet essaim par la mort dispersé.
Ces atomes chétifs, ces riens, — plutôt ces mondes,
Qui ne pouvaient périr, puisqu'ils avaient pensé !