ALSACE
L'Alsace nous fournira peu.
Pourquoi ? Inutile de le dire : vous le savez, et les Alsaciens le savent.
Il y a vingt ans encore, les Alsaciens n'écrivaient guère en français. Il a fallu, pour qu'elle conquit définitivement ses titres de naturalisation littéraire, cette terre des houblons, des combes vertes et des petites cités actives, il a fallu, dis-je^ qu'elle passât par l'épreuve du feu : — exilée, arrachée à la langue nationale, c'est alors qu'elle a commencé, par la voix de quelques poètes, à chanter dans cette langue ses souvenirs, ses espérances et ses angoisses. Encore sont-ils peu nombreux, les livres dont nous pourrons parler. Mais le nombre n'y fait rien, puisque le cœur y est, — et je vous réponds qu'on l'y sent battre !
Voici, de Charles et Paul Léser, les Chants du Pays. Je lui dois bien de la reconnaissance, à cet humble livre, d'aspect modeste et de maigre format. Il me souvient que je le lus tout enfant, — par quel hasard, nul ne le dira jamais ! — et que j'en pris occasion pour perpétrer, dans un journal de dix-huitième
i)^ LES POÈTES DU CLOCHER.
ordre, mon premier feuilleton. Les auteurs n'en surent jamais rien, et j'ai tout lieu Je croire que Téditeur ne s'en est pas aperçu. Il v avait là, en deux cents lignes (moins les citations !) cinquante inexpériences et vingt fautes de goût. Mais l'orthographe y était (dam! et le lycée donc?); et puis j'avais écrit cela de fougue, de passion, comme on écrit à quinze ans, quand on a au corps le diable littéraire. Jugez quelle émotion j'ai eue à rouvrir, après pas mal d'années et un joli nombre d'articles barbouillés, ce livre sur lequel j'essayai ma première verve !
Iih bien! là, franchement, s'il ne vaut pas de servir de thème aux essais d'un « potache '-, il mérite pourtant qu'on le lise, et nous en allons tirer quelque chose.
Il y a en effet, dans cette courte suite de petits poèmes, plus et mieux que de l'art. Ce n'est pas ciselé, c'est souvent maladroit de forme, et j'y verrais bien des strophes à remettre sur le tour. Mais la couleur locale y perdrait, et c'est la couleur locale que nous cherchons.
Nos auteurs nous chantent la « chanson de la bière » :
Au pied des monts, dans la plaine d'Alsace,
Entre Morsbronn et Frœschviller, Le vert houblon, qui s'enroule en limace,
De son parfum embaume l'air.
L'allusion patriotique arrive bientôt. Comme elle est pittoresque, je la cite :
Gais souvenirs de mon enfance, faites
Aujourd'hui place à mes douleurs !
On dit, là-bas, qu'aux jours de nos défaites
Notre houblon n'eut pas de fleurs.
Sacrifiés dans nos luttes dernières,
Sous leurs casques aux cimiers blancs.
Les cuirassiers morts dans les houblonnières, Pêle-mcle, gisaient sanglants.
Dans le tumulte éclatant des batailles.
Ils ont pu mourir ignorés ; Les houblons seuls, ornements des futailles,
Disent le deuil, désespérés...
Tournons la page. Les fillettes s'en vont au bois, y récolter la merise dont on fera le kirsch ; la hotte est pleine, on vide les seilles « dans l'alambic aux flancs dorés » ; enfin les bouteilles sont emplies :
Sur l'antique bahut d'érable Où, depuis le siècle passé.
Les aïeux au front vénérable Ont pieusement entassé Les almanachs prés du Saint-Livre, Vieillira la claire liqueur Dont l'agreste parfum enivre Le cœur.
A la page suivante^ voici apparaître ces confitures locales qu'on prépare avec les fruits de l'églantier, et qui s'appellent des Buttemus; voici aussi venir ces adorables myrtilles noires, dont, au fond des bois, les gamins se barbouillent les lèvres. Je note, plus loin, des souvenirs de Strasbourg, des cerfs-volants qu'on faisait monter au ciel, près des vieilles portes aujourd'hui rasées, et à côté des graves cigognes.
Et le hvre continue ainsi, tableau par tableau, détail après détail. Ici le « vieux ;j fume sa pipe en merisier; on rentre les foins; on baptise un enfant dans la forêt; nous voyons défiler le cortège des gardes-chasse, des bûcherons, des sègars. On mange du Kuglhopf
imprégné D'eau de rose et d'amande ;
On boit de la piquette de Saint-Nabor; et c'est un frais et fin tableau de genre.
Ou bien nous assistons, — et ici le ton s'élève encore, — à un dialogue entre les cigognes et le guetteur de la cathédrale. Et vous devinez déjà ce que les cigognes peuvent demander au guetteur !
M™^ Ernest Roehrich a chanté, en plusieurs occasions, son Alsace natale. Nous lui devons, par exemple, ce début d'une ode à la petite patrie :
Alsace ! A toi mon cœur, Alsace, ô ma patrie ! Alsace où s'écoula mon enfance Heurie ! Ton nom seul, nom si cher, que l'on voudrait bénir, Ressuscite un beau rêve, un lointain souvenir !
O mon pays! je vois, chms tes fertiles plaines, Les blés dorés, bercés par les chaudes haleines, Les vignes rougissant aux flancs des gais coteaux, Et, sur tes pics boisés, tes antiques châteaux.
Au loin la Forét-Noire, aux contours d'un bleu sombre, Le Rhin pensif, ruban d'argent, glissant dans l'ombre, Puis Strasbourg et son dôme, éveillant dans le cœur Un battement secret, une intime douleur
C'est encore à M. Edouard Schuré qu'il nous taut aller pour lire les plus beaux vers qu'aient inspirés les forêts alsaciennes. Je trouve dans son œuvre, — dont la bonne moitié est consacrée au pays natal, — les strophes dont je vais donner quelquesunes.
Il s'agit des sapins :
Marche et pénétre au cœur de leur noir sanctuaire, Et l'arbre sombre et fort te dira son secret
Arbres, — reprend notre poète, arbres,
\"ous couronnez les monts de votre mâle souche, Et point de pics si hauts, de rocs assez ingrats. Où, debout sur l'abime et sous un ciel farouche, A tous les quatre vents vous n'ouvriez les bras.
Et lorsque l'un de vous, seul, roidi sur sa roche. Tombe aux coups de l'orage, il tombe le front haut ; Il tombe comme un preux, sans peur et sans reproche. Et les gerbes de fleurs lui font un gai tombeau.
Comme un roi dans sa pourpre, il dort, couché dans l'herbe ; Il dort, calme et puissant, de son dernier sommeil ; Il a dans sa forêt poussé libre et superbe : Il a vécu, cent ans, d'air vierge et de soleil !
Et je m'en voudrais de clore ce chapitre sans y citer les vers de deux Alsaciens célèbres, des deux écrivains qui ont, dans leur commune œuvre, et tous deux avec un même amour, exalté
la petite patrie. Voici leurs strophes. Elles ne valent pas la prose de VAmi FriK, mais elles ont de Ténergie et du mouve-
ment :
Dis-moi ! quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne ?
C'est un pays de plaine et de montagne; Une terre où les blonds épis, En été, couvrent la campagne ; Où l'étranger voit, tout surpris.
Les grands houblons, en longues lignes, Pousser, joyeux, au pied des vignes Qui couvrent les vieux coteaux gris !
La terre où vit la forte race
Qui regarde toujours les gens en face ! C'est la vieille et loyale Alsace.
Dis-moi! Quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne
Que les vieux Gaulois ont conquis
Deux mille ans avant Charlemagne...
Et que l'étranger nous a pris !
C'est la vieille terre française
Où tressaillit la Marseillaise!
La terre des soldats hardis,
A l'intrépide et froide audace.
Qui regardent toujours la mort en face!
C'est la vieille et loyale Alsace.
Dis-moi ! Quel est ton pays.
Est-ce la France ou l'Allemagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Où poussent, avec les épis,
Sur les monts et dans la campagne,
La haine de ses ennemis,
Et l'amour profond et vivace,
O France, de ta noble race !
Allemands, voilà mon pays !
Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse. On changera plutôt le cœur de place
Que de changer la vieille Alsace !