‹ Les poètes du clocherChapitre 19 sur 56 · FRANCHE-COMTE · texte numérisé non relu

FRANCHE-COMTE

Tout au début du siècle, h Franche-Comté a vu grandir un bien délicat et charmant poète, ce Charles Nodier dont nous relisons trop peu les vers, mais dont la prose a gardé tant de fraîcheur. Et c'est assurément au « pays » que songeait Nodier, lorsqu'il a écrit des vers, humides et scintillants, comme ceux-ci :

S'il est un buisson quelque part, Bordé de blancs fraisiers ou de noires brunelles, Ou de r^/7 de la Vierge aux riantes prunelles, Dans les creux des fossés, à l'abri d'un rempart...

Il faut relire tout le morceau. Il est exquis de simplicité vieillote et naïve.

\'^ous savez comme moi que Victor Hugo naquit en Franche- Comté. Et je n'ai nul besoin de vous rappeler le vers célèbre :

Alors, dans Besançon, vieille ville espagnole...

Le fait d'avoir aligné ces six mots ne suffit pas pour sacrer Victor Hugo f< poète du clocher ! »

Max Buchon l'est bien plutôt, — Max Buchon, le rabelaisien campagnard, le réaliste sincère, un compatriote de Courbet, et le Courbet de la poésie. Vie peu connue, œuvre moins connue encore. Et que de belles pages on y trouverait!

Max Buchon nous fournit ces trois strophes d'une rustique Sérénade :

La nuit, sur nous, lentement.

Déroule ses voiles, En faisant au firmament

Briller les étoiles.

C'est l'heure où les amoureux Regardent, plus langoureux,

La lune indolente.

Si calme et si lente.

La fleur, que les feux du jour

Avaient épuisée.

Prend enfin, avec amour,

Son bain de rosée.

Le bassin de l'abreuvoir, Dans sa belle eau laisse voir

La lune indolente,

Si calme et si lente.

Heureux qui, dans ce moment

De délice extrême, Peut, incliné doucement.

Vers celle qu'il aime, Le cœur libre de souci, Voir, là-haut, planer ainsi

La lune indolente.

Si calme et si lente !

M. Edouard Grenier n'a fait que peu d'allusions à la Franche- Comté. Voici pourtant le début d'un des chants de Marcel. Le poète nous dira plus loin les vignes, de «murgers» parsemées, la ville « aux toits noircis » , les fleurs, la maison, le jardin. Mais, dès maintenant, c'est avec une belle chaleur qu'il s'écrie:

Salut! rochers à pic, montagnes, lorêt sombre, Immobiles témoins du globe aux premiers jours, \"ous qui voyez depuis des siècles, à votre ombre,

lOO LES POÈTES DU CLOCHER.

Serpenter la vallée aux nonchalants détours! Salut! champs labourés, prés verts, vignes sans nombre, Où l'homme, pour un jour, mit sa tente et se plut : \'ieux nid de souvenirs, pays natal, salut!

Sans doute, sous le ciel, plus d'une autre contrée A des aspects plus beaux et des soleils plus doux. Pour les héros, les dieux et l'art mieux consacrée, Plus d'une fait baiser sa poussière à genoux. Mais, ô vallon natal, pauvre place ignorée, C'est bien toi qu'ici-bas l'on aime encor le mieux. Berceau de nos enfants, tombe de nos aïeux....

Encore un Franc-Comtois que M. Dyonis Ordinaire ! On sait l'esprit, la verve fine, la grâce athénienne de ses œuvres... Athénienne, qu'ai-je dit? Française plutôt, et toute française! Et comtoise, comtoise jusqu'au bout de chaque strophe, jusqu'à la pointe de chaque vers !

M. Dvonis Ordinaire nous a dit, — trop sommairement, hélas ! et de façon trop discrète, — tous ces paysages clairs, gaîtés du soleil, clos de vignes descendant sur les pentes, jardins blonds et villages fleuris. Sa poésie est limpide comme le vin d'Arbois, — ce vin comtois par excellence, ce vin « pelure d'oignon », qui mûrit sur la dernière pente du Jura, en face de la plaine commençante. La saveur en est franche, franche la couleur, et c'est pour cela que je lui compare la poésie de M. Dyonis Ordinaire. Cette poésie n'est point assez descriptive pour que nous la commentions à loisir; je n'ai tait que la traverser avant d'aller plus loin, — mais c'est avec un plaisir infini que je m'y arrête toujours. Je la voudrais signaler à qui ne la connaît pas, rappeler à qi^ l'aime : il fait si bon, en un temps de beautés maussades, revenir à la simplicité, à la bonne grâce du vrai délicat et heureux !

De M. Dyonis Ordinaire à M. Charles Grandmougin, il y a la distance qui va du sourire rapide au vaste cri d'enthousi;isme.

M. Charles Grandmougin est, en quelque sorte, le poète officiel de la Franche-Comté, celui qui la représente dans ce mouvement actuel des écrivains du terroir. Il le fait avec certaines défaillances et quelque monotonie ; on lui pourrait reprocher des

LES POETES DU CLOCHER. lOI

incorrections, des duretés, des sauts et des heurts, et surtout Và-pm-prcs de son faire; mais enfin il a de la conviction, de la chaleur, du mouvement, une verve communicative et un entraînant lyrisme. Il compose «à la diable» : — le diable Ta souvent conduit au succès. Qiielques faiblesses qu'on lui trouve, quelques critiques qu'il mérite, il rachète les faiblesses, il désarme les critiques par sa sincérité d'artiste probe et de patriote acharné.

Et, cela dit, la citation! N'est-ce pas le meilleur mode d'instruire, — réquisitoire et plaidoyer, — le procès d'un écrivain ? A vous de rendre le verdict final; mais nous n'aurons nul besoin de tenter l'indulgence du jury: les vers qui je vais transcrire sont leur propre défense.

Ecoutez la Chanson des Cerises :

Nous poussons fièrement sur des pentes rapides, Au bas des rochers droits comme les murs d'un fort. Plus bas, dans des buissons, court, serpente et se tord La rivière glacée et verte, aux eaux limpides.

Parmi les plantureux gazons

D'une terre toujours aimée

Dans le vallon superbe et frais nous surgissons.

Immobile et nombreuse armée !

« Il faut nous voir, quand vient avril.

Quand nos vastes floraisons blanch es

Du vieil hiver raillant Texil,

Imitent, au soleil, l'éclat des avalanches!

Le vent harmonieux qui passe parmi nous Emporte bien loin sur ses ailes Les parfums pénétrants et doux Envolés de nos fleurs nouvelles !

Et, lorsque juillet inclément Apaise la chanson des brises, Lorsque nos bouquets de cerises Dans nos branchages verts ont rougeoyé gaiment.

Quand les autres cantons, reprenant les faucilles, Affrontent en. pleins champs la cruauté des cieux. De robustes garçons viennent, mêlés aux filles, Escalader nos troncs avec des cris joyeux!

Ah! Que de francs Lxiiscrs sonnent parmi nos branches Que l'on voit onduler ainsi que des roseaux!

Et que de sermons, les dimanches, Pour damner vainement tous ces amours d'oiseaux !

Les grands paniers sortis des granges Regorgent bientôt de nos fruits I Dans la saison des courtes nuits Nous avons aussi nos vendanges !

Par des bras empressés, au milieu des chansons, Nos ramures, hélas! sont vite dépouillées Et notre sol natal, aux verdoyants gazons, Est tout jonché de nos fcuillées!

Dans les larges hangars aux toits de pailles grises

Où des chênes sont les piliers,

Et dans la nuit des vieux celliers Vous allez fermenter, ô sanglantes cerises!

Puis du rouge alambic qui, dans son vieux métal, » Semble sur le feu vif murmurer de colère, Le kirsch ruissellera, source odorante et claire, Avec des perles de cristal!

Oui ! jusqucs à la fin des âges.

A nos bons Francs-Comtois nous serons toujours chers Pour notre kirsch limpide et pour nos verts ombrages Pour nos fruits empourprés et frais aux tons de chairs!

Et le poète nous sait dignes D'être par lui chantés avec un noble amour, Comme la fenaison et comme le labour, Comme l'or des blés mûrs et le sang pur des vignes!

Je me rappelle avoir vu Grandmougin, un soir, pendant une répétition de cet Orphée qu'il jouait lui-même, et, si je ne me trompe, à la salle Duprez. Je lui trouvai l'air épanoui, large et franc, avec un bon rire et une voix forte. L'homme ressemble à l'œuvre : de la rudesse, mais point de mièvrerie. C'est de la poésie taillée à coups de hache et à tour de bras.

Encore un poète franc-comtois! Très jeune, celui-ci, et en pleine période croissante. Il a vingt-six ans à peine, et son talent, qui grandit à chaque morceau publié, nous ménage de belles surprises. C'est Charles Gros.

Les oncles du poète étaient forgerons; le poète nous rappelle donc ses années d'enfance; il se montre arrêté dans la forge, debout près de l'enclume, s'exerçant à ce rude labeur qu'il délaissera bientôt. Maintenant il est livré, non plus aux fatigues du labeur physique, mais aux agonies de la souifrance intellectuelle. Alors il s'en souvient, de ses oncles les forgerons, — et c'est sur un ton vibrant qu'il leur crie :

Forgeron, je le suis, mais sur une autre enclume, Où mon cœur est posé comme un vivant métal. Ah! le marteau, peut-être, est moins lourd que la plume, Et le fer à forger moins dur que l'idéal !

Dans le morceau suivant: Au coin du feu, relevons cette fin de strophe que le poète adresse à sa mère. Il nous a dit ses espérances folles, ses ambitions, ses rêves batailleurs d'autrefois, et puis il ajoute :

Je ne demande rien, jusqu'à mon dernier jour, Que de manger en paix, au foyer de famille, Ton pain quotidien de souffrance et d'amour!

Au cours des strophes A Edouard Grenier, je saisis au vol ce rapide trait de description :

...Et la Comté Où la roche, au profil nettement arrêté,

De notre Lomont jurassique, N'était au sombre Doubs l'avalanche des bois Dévalant sur la pente abrupte, aurait parfois

Comme un air de Grèce classique.

Plus loin le paysage s'accuse. Il s'agit des Campaines. C'est le soir; le poète nous a montré 1' « ascension du brouillard » :

Mais voici qu'aux fermes paisibles, Au bord des eaux, au coin des bois, Rentrent des troupeaux invisibles Qu'un chien presse de ses abois...

Vaches, taureaux, mon cœur devine Tout ce que mon œil ne voit pas, Le pesant troupeau qui chemine Là-bas dans l'ombre, tout là-bas.

Les blonds taureaux, les vaches blanches, Sur les pentes, roulent à flots.

Ils descendent, en avalanches, \'ers le bétail ou vers l'enclos.

Et sur leur poitrail athlétic^uc. Rythmant leur pas comme un refrain D'enfantin et dolent cantique, S'en vont les campaines d'arain...

Notre poète ajoutera ensuite :

Les campaines ont leur patois,

Et, moi, je n'entends rien que celles,

Que celles du pays comtois.

Ailleurs il nous dira la grâce des colchiques, sous « un ciel de fer entreveiné d'argent»; ailleurs il ira fiiire, comme il dit, son « sermon sur la montagne », — la montagne natale ! Il nous parlera des sapins, des gouffres

Muets d'ombre et noirs de silence,

et du V. Miserere des torrents», et de toute cette rugueuse et froide nature. Il en maudira l'horreur, — quitte à s'attendrir de nouveau pour un souvenir remué ou un air entendu.

Je ne puis relire le livre de Charles Gros sans revoir ce pays de Franche-Comté, le Doubs coulant derrière les vallées, les épaisses et noires forêts du Lomont. Je ferme les yeux, — et le paysage surgit au fond de ma mémoire. Cest le soir; nous sommes sur la route déserte, près de Baume -les-Dames, et le bout de nos bâtons tourné vers les plaines de la Haute-Saône. Les horizons se suivent et- s'assombrissent, accidentés, variés, coupés de brusques creux, déchirés par des croupes de collines ou s'allongeant le long des plateaux gris. Sur chaque vallon la brume flotte ; et là-haut, par dessus les forêts, la lune d'été se lève. Rapides contrastes, éternelle mélancolie, tout le charme de ce paysage est là.

D'autres encore en ont écouté la captivante harmonie, — et voilà pourquoi nous avons les vers de M. Frédéric Bataille.

C'est au dernier recueil de M. Bataille que j'emprunterai ma citation. Il s agit de la Chanson du vacher Jurassien :

Din din din ! Mes vaches rousses S'éveillent, tout au matin, Pour aller, lentes et douces Au pàquis... Din din din din !

Din din din ! L'épaule sombre Du vieux Jura fait soudain Tomber son grand manteau d'ombre Ames pieds... Din din din din!

Din din din ! Vers la colline, Où fleurissent sauge et thym, Chaque bête s'achemine.

Humant l'air... Din din din din!

Din din din ! U Angélus tinte Au clocher du bourg voisin, Et l'or du couchant se teinte De rose... Din din din din!

Din din din ! La lune darde Ses rayons sur le chemin, Et le grand bœuf la regarde En beuglant... Din din din din!

Din din din! Voici l'étable :

Le lait mousseux, sous la main.

Coule en source délectable Vers le seau... Din din din din!

Din din din! Mes vaches rousses S'endorment, sous un sapin, En songeant aux herbes douces Du pàquis. . . Din din din din !

Ce serait mal à nous d^oublier qu'un autre franc-comtois, Louis de Ronchaud, a fait, envers excellents, maintes allusions à son pays natal. On sait, d'autre part, que M. Félix Jeantet a donnée dans ses Plastiques, un ou deux morceaux sur le sujet. M. Pierre Mieusset, qui est de Besançon, en a agi de même. M. Dauphin Meunier a mis en vers une ou deux légendes du pays de Pontarlier.

Je ne quitterai pas la Franche-Comtr, le Doubs et le Lomont, sans vous avoir dit un mot de M. Louis Mercier,

Ouvrier horloger, travailleur paisible, retiré au fond d'une rue silencieuse, dans un coin de Besançon, Louis Mercier a écrit quelques petits poèmes d'une saveur aigrelette, mais fine, — quelque chose comme de la piquette bue sur place. Ses sonnets ont du pittoresque et de la couleur. En voici un, qui n'est ni le meilleur, ni le moins bon.

Il s'agit de la Veillée.

Quand le vent se déchaîne en la forêt rouillée, Et que la neige tombe à flocons sur les toits, Qu'il est doux de venir s'asseoir à la veillée Devant l'àtre éclatant de nos chalets comtois !

Alors nous écoutons, l'oreille émerveillée, Quelque conte bien noir, légende d'autrefois, Et ma sœur, en faisant tourner sa quenouillée, Nous dit, de sa voix d'ange, un vieux noël patois.

Tandis qu'en perles d'or le blond maïs s'égrène. Et que le rouge-gorge, ainsi qu'une àme en peine. Des ailes et du bec vient frapper aux vitraux.

Mon père, pour charmer la fin de la soirée. De son clairet débouche une fiole empourprée Où flambe, en gais reflets, le sang de nos coteaux !

On boit le clairet, on rit, on chante, — et moi je vous convie, mon lecteur, à me suivre en plein Jura.

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