JURA
Vous tenez peut-être pour les Alpes^ lecteur... Eh bien! moi, je tiens pour le Jura.
D'abord c'est mon pays natal. Et on a beau faire, on n'échappe pas à ce que les pédants appellent « l'air ambiant », à cette douce et charmante tyrannie du souvenir et de l'habitude. Je me rappellerai, ma vie durant, le village où j'ai dormi, couru, rêvassé, écrit des poèmes et mangé des truites, à côté d'un lac de silence, au miUeu des sapinières à l'odeur résineuse. Mais aussi qu'il est beau, ce pays de plateaux et de prairies, d'ondulations lentes et des forêts profondes, où se tordent des rivières comme le Doubs, où jaillissent des fines cascades, oùles ruisseaux se perdent dans de mystérieux « entonnoirs », et où, avec la lourdeur de leurs toits en bardeaux, les maisons basses
Se courbent vers le sol pour s'y mieux attacher !
Qia'elle apparaisse du versant suisse, haute et prolongée, toute noire de bois ou drapée, de neige, ou bien qu'on y parvienne du côté de la France, de repli plus rude en gorge plus largement creusée, cette chaîne du Jura réunit la douceur des lignes à la
lOS LES POÈTES DU CLOCHER.
monotonie de hi couleur, les clochettes des vaches aux calmes intérieurs des habitations travailleuses, le silence des lacs à l'écume l'rondeuse des torrents. Elle a sa flore, — avec ces gentianes bleues, collées à l'herbe maigre, et d'une teinte qui me hante; elle a ses légendes, elle a ses beautés inattend ues, — le saut du Doubs en est la preuve, — elle est quelquefois sauvage, parfois aimable, toujours originale. Mais surtout elle est décriée ; on la dédaigne, on la traverse en hâte, — et c'est pourquoi je l'aime. Je l'aime comme ces yeux tristes qu'on adore pour leur douleur.
Et d'autres laiment comme moi, — et le Jura a été souvent chanté...
C'est le Jura Bernois que nous décrit M. Virgile Rossel. Il en dit tous les moindres détails, depuis la noce au village jusqu'aux clochettes des vaches, en passant par le « prêche », le « dîner rustique» et la « mort de l'aïeul ». Je retiens de son livre un morceau plus général, et tout bonnement intitulé : Le Jura. Mon pays, — nous dit le poète, — mon pays est tout petit, il est humble, il a quelque raison de l'être.
Mais on voit ce qu'on aime avec les yeux du cœur.
Puis il n'a pas seulement, ce pays obscur, la grâce de sa flore, sa « simplesse agreste » : il a aussi le joyeux labeur de l'ateher; au bout delà semaine, il a les dimanches heureux; certes, sa terre est revêche !
Mais, quand on la cultive et qu'on veut y semer, Elle rend au centuple à qui sait bien l'aimer !
Vient ensuite un appel au travail, — et notre auteur de finir comme il avait commencé ! « Ne soyez pas surpris », dit-il,
. . . que j'aime, et sans retour, Ma petite patrie avec un grand amour.
Voilà qui est sobre, calme et sain. Et le pays qu'on chante ainsi a le droit d'en avoir de la fierté.
Avant Virgile Rossel, le Jura Bernois avait été chanté déjà, de
très simpleet très attendrissante façon. — J'ai sous les yeux une piécette que M. V.-L. Cuénin intitula Retour. J'y note ce début de strophe :
Salut à la riante Ajoie, Aux ruisseaux, larmes des rochers !
Pays, mon espoir et ma joie.
Salut à tes humbles clochers !
Enfin le Jura Bernois possède un autre poète, un vieillard, M. Xavier Kohler, qui a glorifié la fleur des montagnes^ l'alperose, en un morceau déficat. Et j'oubliais M. Arthur Juillard, de Sonvillier, dont je sais une lyrique et vigoureuse ode au Jura.
Souvent décrit en prose, le Jura Neuchâtelois n"a guère été célébré en vers : en prose, il inspire encore, à l'heure qu'il est, trois ou quatre romanciers de talent^ depuis M. Louis Favre jusqu'à M. Auguste Bachelin, — lequel a donné un chef-d'œuvre, Jean Louis, — et en passant parM"'^T. Combe. N'oublions pas M. le Docteur Châtelain, ni encore M. O. Huguenin, ni plusieurs autres qui ont leur mérite de couleur locale. En vers, rien, ou presque rien : — quelques strophes de M. Philippe Godet ; quelques-unes aussi de M. Borel-Girard ; il me faut citer encore M. Huguenin-Jacot, M"* Amélie Pernod, M. Jean de Pury, — et je crois bien avoir dit tout.
Non pourtant, — car je ne vous ai pas cité les strophes de M^'" Alice de Chambrier : Soir au villacre :
Le village s'endort en son nid de verdure. Une vague fumée encor monte des toits.
Un indicible calme envahit la nature Et gagne lentement la campagne et les bois.,.
Tous les vieux paysans^ assis devant leur porte. Devisent sur leurs champs, sur le temps qu'il fera; Le raisin claire un peu, la récolte est très forte : On aura de l'argent, lorsque l'hiver viendra...
Je ne sache pas que le Jura vaudois ait été célébré de nos poètes. Et comme c'est dommage! Car enfin, qu'}' a-t-ilde plus triste et de plus beau que cette noire et paisible vallée de Joux, avec ses forêts et ses eaux muettes! Et pourquoi ne se prendrait-on pas à le dire comme on le sent, — un doigt sur la bouche ?