‹ Les poètes du clocherChapitre 21 sur 56 · HIVER DANS LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

HIVER DANS LA MONTAGNE

O mon pauvre pays lointain, que deviens-tu ? Comme un oiseau frileux que le vent a battu, Je tremble, je frissonne en face des cieux sombres, Et voilà que dans l'air immobile et brumeux. Lourd comme les regrets, monotone comme eux, L'hiver glacé jette ses ombres.

O mon pauvre pays, que deviens-tu là-bas ? Sans doute, en cet instant, je ne te verrais pas Comme je tai connu dans les brûlantes heures, Quand le soleil partout glissait ses chauds frissons, Et que l'air lumineux où montaient nos chansons Nous faisait les chansons meilleures.

Je ne te verrais pas comme je t'ai connu, Par ces jours de juillet où je m'en suis venu, Les regards en amour, retrouver ma vallée, Par ces soirs de joyeuse et saine liberté, Où, sous les sapins frais, je me suis arrêté, Seul avec la nuit étoilée.

Tout est gris à présent, tout se tait, tout s'endort ; Dans la vallée obscure il passe un froid de mort ; La bise siffle, et râle, et va tordant les branches ;

— Et les chemins neigeux où frémit le verglas, Et les tristes clochers qui prolongent leur glas,

Tout est couvert de housses blanches.

C'est déjà la saison où, le soir arrivé,

— Simple et discret bonheur que j'ai toujours rêvé. Bonheur intime et doux que je n'ai pas su vivre ! — Dans la chambre tranquille, et chaude comme un nid, Vieillards, femmes, enfants, chacun se réunit

Pour écouter lire un vieux livre.

La femme a son tricot, l'aïeul est dans le coin. Le chat fait son ronron près du poêle. Plus loin, C'est l'étagère grêle ou la massive armoire ; Et là-bas, tout là-bas, partout, encor, toujours, La neige au bruit muet, la neige aux flocons sourds Tourbillonne dans la nuit noire.

Mais, dans la grande chambre heureuse, il flxit si bon ! Arrière le vain rêve ou l'essor vagabond ! L'air est tout attiédi de caresses moelleuses. Le poêle ronfle, et chante, et cause, et s'assoupit, Et c'est comme un nid doux où l'âme se tapit, Lourde de ses langueurs frileuses.

Et les enfonts sont là, les petits et les grands, Les garçons de l'école ou les gamins pleurants. Tous le sommeil aux yeux, car le lit les appelle, Ce lit où tout à l'heure, avec amour blottis. Tous, et les plus savants comme les plus petits, Ils iront dormir de plus belle.

Pour l'instant, ils sont là, bien serrés près du feu. Le père, à mots traînants, leur parle du bon Dieu, Après leur avoir lu quelque bel Évangile, Leçon d'amour suprême ou de devoir entier. Dont il pétrit leur cœur, ainsi que le potier Façonnant ses vases d'argile.

Et la chc^rc maison, par cette nuit d'hiver, Au bout du chemin sombre où brille son feu clair, D'une paisible joie est tout illuminée, Et mes vieilles douleurs y mourraient par lambeaux, Comme l'écorce sèche et les frêles copeaux Qui flambent dans sa cheminée.

Mais, au dehors, la nuit est morne, — et ce grand bruit Qui passe dans la froide et ténébreuse nuit, C'est l'âme des sapins se lamentant d'être âme. L;\-bas le chemin tourne, il descend dans le noir, Il se perd, — et ce vide où l'on ne peut rien voir A l'air tragique comme un drame.

C'est là qu'au temps ancien, c'est là qu' « au temps jadis » Le passant égaré, fuyant les loups maudits, Jetait sa plainte folle, effrayante, éperdue, Ce cri, répercuté par la grande forêt, Cette clameur rapide et rauque, qui mourait Sitôt qu'on l'avait entendue.

Et c'est là qu'un matin, en allant au travail, Deux petits paysans, — qui gardent le bétail. Là-bas, près du chalet tapi dans la clairière, — Trouvèrent, pauvre corps tordu par les sanglots, Un enfant, les deux bras croisés et les yeux clos. Glacé, mort en pleine prière.

Sans doute, cette nuit, par ce froid, le vallon. Avec ses sapins secs vibrant sous l'aquilon. Doit avoir, lui si grave et triste d'habitude. Je ne sais quelle immense et formidable voix, Et ce mystère affreux qui frissonne parfois Dans l'horreur d'une solitude.

N'importe! En s'appuyant sur son rude bâton. Le facteur du village et du val, le piéton Auquel un doigt de vin fait sa marche légère, S'avance dans la neige, écartant devant lui. Avec les rameaux morts qui se brisent sans bruit, Les lambeaux de grêle fougère.

Et lorsque, réchauffé par un pareil labeur, .\près le noir vallon qui ne lui fait pas peur Mais qu'il est tout heureux de sentir en arrière. Lorsqu'il va d'un pas clair, d'un pas moins hésitant, Et que le premier toit parait au même instant Avec la première lumière,

Alors, malgré la glace, et la brume, et le froid. Malgré le val maudit, sa neige et son effroi, Malgré l'obscur effort plus lent qu'une agonie, Malgré la tâche lourde et la morne saison, Comme, en apercevant la petite maison, Il aime sa terre bénie !

Va donc ! aime-la bien, brave homme du pays, La terre où rien ne croît, le blé ni le maïs, La terre où rien ne vient, les raisins ni les seigles, Où l'idjile aux yeux bleus ne se cacha jamais. Et qui n'a même pas, comme d'autres sommets, L'air des glaciers, le vol des aigles !

Aime-la bien, la terre où les rochers sont gris, Où le vent fait fureur dans les sapins meurtris, Où sur les plateaux ras broutent les maigres chèvres. Où la pensée austère éclôt au cœur naissant, Où le silence tombe, où le calme descend, Où le rire s'arrête aux lèvres !

Aime-la bien, la terre où l'hiver est cruel, Où la neige désole et blanchit tout le ciel Avant d'ensevelir le hameau solitaire ; Aime-la bien, la terre où les troupeaux ont taim, La terre triste et dure, aime-la bien enlîn Puisque c'est elle notre terre !

D'autres, qui sont loin d'elle, et qui l'aiment pourtant. D'autres, — et j'en sais un, — voudraient, en cet instant, Malgré l'hiver hurlant, malgré la nuit farouche, S'avancer, comme toi, vers le foyer joyeux, Quand ils devraient avoir du vent battant leurs yeux Et de la neige plein la bouche...

Et, dans ce grand Paris que tu ne connais pas. Ils rêvent, en songeant à l'hiver de là-bas, D'une longue veillée, au pays, en décembre. Avec la neige, au loin, dépliant son linceul. Et les enfants muets, et la voix de l'aïeul Tremblotant au fon.d de la chambre.

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