‹ Les poètes du clocherChapitre 22 sur 56 · BRESSE · texte numérisé non relu

BRESSE

Après les mélancoliques charmes du Jura, après ces sourires mouillés et ces crépuscules en larmes, un peu de gaîté serait la bienvenue... Or la Providence a mis la Bresse près du Jura : — nous sommes sauvés.

La Bresse... Interrogez un gourmand : « La Bresse... Quoi donc? La Bresse... Oui, oui, les poulardes... »

Vous n'en tirerez rien d'autre.

Et, ma foi! des poulardes, c'est déjà quelque chose.

Gabriel Vicaire Ta compris, et il ne se fera pas faute de nous le dire.

Ses vers sont d'un gourmand. Il y a une fourchette passée dans chaque hémistiche, et un verre vidé après chaque strophe. Mais il y a mieux encore : il y a la suprême science de l'artiste, il y a surtout les battements d'un cœur de poète.

Voyons d'abord le rabelaisien : nous verrons le poète ensuite. Et, chez le poète comme chez le rabelaisien, dans la moindre coupe de vers, dans la plus frêle bribe de fantaisie fugitive, nous aurons vu l'artiste.

Au rabelaisien la parole ! Ce sont des « buveurs bressans » qu'il fait parler :

Deux vieux lurons, Claude et Jean-Pierre, Se sont levés de grand matin.

L'auberge du père Martin Ouvrait sa porte hospitalière.

— « Entrons, « fait l'un, — En même temps L'autre dit: « La vendange est bonne ; Peut-être qu'au fond d'une tonne Nous retrouverons nos vingt ans. »

Et, dodelinant de la tête, De concert ils passent le seuil.

Propre, coquet, riant à l'œil, Le petit bouchon est en fête.

Toute chose y brille à son rang, Tout y reluit comme une glace.

Nos deux compères prennent place Sous le portrait du Juif-Errant.

« Fameux vin, Martin, que le vôtre!

Ce n'est que jeunesse et gaîté.

Si le pape en avait tàtè,

Il n'en voudrait plus boire d'autre ! »

Voilà soudain le couvert mis :

On n'attend plus que la promise.

L'hôtelier, en bras de chemise, Vient trinquer avec les amis.

D'abord ils causent de la terre, Comme il sied aux gens de travail, De la charrue et du bétail.

Du blé noir qui ne pousse guère;

Puis du passé, de la Eisa, Une fille des bords de Saône, Jadis plaisante en diable, et jaune Comme une fleur de chou colza;

Du temps qu'on était forts, ingambes Et qu'on n'avait pas froid aux yeux, Des vogues dont parlent les vieux, Où l'on jouait si bien des jambes!

Ah ! depuis, bien des iiicnctris Ont fiiit danser garçons et filles !

Mais ce sont des airs de quadrilles Qu'ils nous apportent de Paris.

« Qu'ont-ils fait de notre bourrée?

Dit Claude avec sa grosse voix.

Sous les coutumes d'autrefois La vieille Bresse est enterrée. »

Et doucement, sans se presser, D'un ton de savant, il explique Comment, grâce à la République, Les porcs refusent d'engraisser.

Ah! petit vin d'humeur gaillarde Qui sens la fraise et le muscat.

Tu vous fais, comme un avocat, Bavarder, si l'on n'y prend garde!

Mais, tandis qu'ils jasent ainsi, Devisant du pour et du contre, Derrière un nuage se montre Le soleil, un gaillard aussi.

La bonne mine réjouie !

Comme un buveur après diner, On voit au loin s'enluminer Sa large face épanouie.

Il approche, enfile d'un trait Le hameau qui déjà s'éveille, Et le voilà qui tend l'oreille Comme pour surprendre un secret.

Puis tout à coup, paf! Il éclate.

Et, réjoui de leurs fliçons, Sur le nez de nos bons garçons Met un doigt de plus d'écarlate.

C'est là, tout près de l'auberge, que mourra notre poète. Puis on l'emportera vers le cimetière qu'il a chanté :

Là, sous la mousse et le thym, Près des arbres de la cure, J'ai marqué la place obscure Où, quelque matin.

Quand, dans la larce commune, J'aurai joué mon rôlet, Et récité mon couplet Au clair de la lune,

Libre enfin de tout fardeau, J'irai tranquillement faire, Entre mon père et ma mère, Mon dernier dodo.

Pas d'épitaphe superbe.

Pas le moindre tralala ; Seulement, par-ci. par-là, Des roses dans l'herbe.

Et de la mousse à foison.

De la luzerne fleurie.

Avec un bout de prairie A mon horizon.

Ah! dans ce décor champêtre Comme je dormirai bien!

Quel excellent paroissien, Curé, je vais être !

Après avoir tant trotté Et s'être fait tant de bile, C'est si bon d'être immobile Pour l'éternité!

L'église de ma jeunesse.

L'église au blanc badigeon.

Où jadis, petit clergeon, J'ai servi la messe,

Est encore là,, tout prés, Qui monte, sa vieille garde, Et, sans se troubler, regarde Les rangs de cyprès.

Entouré de tous mes proches.

Sur le bourg, comme autrefois, J entendrai courir la voix Légère des cloches.

Elles ont vu mes vingt ans Et n'en sont pas plus moroses; Elles me diront des choses Pour passer le temps.

Puis, l'aprcs-midi, j'espère, Tous les petits polissons Qui vont prendre des leçons Du premier vicaire,

D'un couplet de mirliton Salueront nos mausolées, Et joueront dans nos allées A saute-mouton.

Bref, je serais, il me semble, Un mort tout à fait heureux, Si parfois deux amoureux S'en venaient ensemble.

Lui timide, un peu jeunet, Elle fraîche et guillerette.

Cueillir un brin de fleurette A mon jardinet.

Craintifs comme deux colombes Prêtes à s'effaroucher, Je crois les voir s'approcher De nos pauvres tombes.

Ils se tiendront par la main, Regardant tout sans mot dire ; Mais je veux qu'un bon sourire Leur vienne en chemin.

« Cher poète sans malice.

Diront-ils en se signant, C'est là qu'il dort maintenant; Que Dieu le bénisse!

Jamais il n'a fait affront A qui l'invitait à boire. »

Et, pour fêter ma mémoire, Ils s'embrasseront !

Dans une note plus délicate, sur un ton moins gaillard, voici : Ju bord de l'eau. Vous y remarquerez l'heureux ressouvenir des vieilles chansons rustiques :

En m'en revenant de vers chez mon père, — Vole au soleil d'or, vole, ma chanson ! — En m'en revenant, derrière un buisson, Je vois Marion qui se désespère.

Elle regardait, — le joli tableau ! —

Dans le vert Suran trembler son image.

a Galant, me dit-elle, oh ! que c'est dommage !

La clef de mon cœur est tombée à l'eau,

« La clef de mon cœur est dans la rivière;

Elle flotte, fîotte avec le courant.

Où la retrouver ? Le monde est si grand I »

— Et je lui réponds de la chèneviére :

« Donne-moi ta main et scche tes pleurs ; Je suis compagnon de la marjolaine !

La clef de ton cœur, nous l'aurons sans peine : Le rosier d'amour est encore en fleurs.

« Allons, si tu veux, jusqu'au bout du monde ! Mais ne partons pas sans nous embrasser ; Allons en chantant ; nous verrons danser Les vaisseaux du roi sur la mer profonde. »

« — Eh bien, qu'il soit fait comme tu voudras. Partons : il est temps, le soleil se couche. »

— Et contre ma bouche elle met sa bouche, Et sur mon épaule elle met ses bras.

Adieu donc chez nous, adieu donc la Bresse, Adieu, bois en fleurs et petits étangs ! Je ne reviendrai que dans cinquante ans, Je m'en vais en guerre avec ma maîtresse !

On part, on court le monde, on « fait la guerre, on fait l'amour », comme dit le: Bonjour, Su^pn! de Musset; mais, somme toute, on en revient toujours à son pays natal. Je n'en veux pour preuve que ces vers d'un si joli sentiment :

Quel pigeon n'est parfois las de son pigeonnier ?

J'ai souvent envié, moi, pauvre casanier Qui n'ai vu que les toits de ma sous-préfecture, Tous ces admirateurs de la belle nature. Marchands de calicot, gens de lettres, boursiers. Que juillet éparpille au travers des glaciers, Et ceux-là qui s'en vont au soleil d'Italie Réchauffer tristement quelqu'antique folie ;

Ces Anglais dcgoiitcs Je vivre, ces blases,

Qui toisent Raphaël sans en ôtre écrasés

Et traitent Michel -Ange en vieille connaissance.

O chefs-d'œuvre des arts, fleurs de la Renaissance, Q.I-Ù peut vous admirer sans fléchir les genou.K?

Mais, quand le soleil donne, on est si bien chez nous !

C'est au chant des oiseaux que le matin m'éveille.

Et chaque jour s'achève à l'ombre de la treille.

Il y vient, grâce à Dieu, plus d'un gai compagnon

Dont la dive bouteiUe est le péché mignon,

Et le chagrin s'envole en nous entendant rire.

Mais ce n'est rien encore; il me faudrait décrire

La petite Rosette avec son air futé,

Qui rit de si bon cœur et fait si bien le thé!

Quand elle me regarde, en sa fraîche toilette,

Grand Dieu, quel a bon air, ma gentille poulette !

J'en perds — pour un instant — le boire et le manger.

Eh ! vraiment, pauvre ami, faut-il tant voyager ?

Sous un auvent de paille une chèvre à l'attache,

Une ravine ombreuse où le soleil h\t tache,

Autour d'une fontaine un ruban de cresson.

Moins encore, — il suffit. La divine chanson.

Nous l'entendrons toujours quand nous voudrons l'entendre,

Et la Bresse a pour nous je ne sais quoi de tendre

Et d'intime, qu'ailleurs on ne saurait trouver.

Allons, c'est dit. Bressan ; j'ai fini de rêver.

Sous mes rosiers fleuris, à côté de ma blonde,

Je finirai mes jours sans avoir vu le monde,

Heureux qu'un petit bois verdisse à l'horizon

Ou qu'une vigne grimpe autour de ma maison !

Et dites-moi, maintenant^ si vous ne l'aimez pas, si vous ne la remerciez pas, cette terre de Bresse, qu'on croyait matériaUsée, à laquelle on n'accordait que la gloire de ses poulardes, et qui nous a donné ce franc poète, ce poète ému, ce poète gai, ce poète des petits rythmes légers et des menus sentiments musicaux ? Gabriel Vicaire a su travailler longuement, avec la retenue du labeur maître de soi ; il nous est venu comme ces artisans du moyen âge, — incrusteurs de nacre ou ciseleurs de dentelles d'argent : les artisans n'apparaissaient que le « chef-

d'œuvre » en mains, et Gabriel Vicaire a fait comme eux. Car c'est un chef-d'œuvre, un pur et un fin chef-d'œuvre que ce livre des Emaux Bressans. Et la Bresse en peut être fière, — comme le devait être la mère d'un apprenti, en l'an 1500, lorsque le fils s'en revenait, l'épreuve achevée, avec son brevet de maîtrise et les accolades de ses pairs.

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