NIVERNAIS
Le Nivernais a plusieurs poètes, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en a.
On sait la renommée de son Adam Billaut, l'ouvrier de Nevers, l'auteur de tours de force rythmiques qui ont couru la France, et qui se sont arrêtés dans quelques « chrestomathies » scolaires. Le Nivernais a été illustré encore, — plus récemment, — par Gustave Mathieu. Il a maintenant choisi M. Achille Millien pour son représentant dans cette grande assemblée, — qu'aucun comité officiel n\i encore réunie, — des « poètes du clocher ». Nous parlerons tout à l'heure de M. Achille MilHen. Voyons d'abord Gustave Mathieu.
Il y a bien de la poésie dans son unique livre : Parfums, chants et couleurs. Ce qui vous frappe à première vue, ce qui vous séduit plus encore après examen, c'est la précision des descriptions fines, c'est l'exacte connaissance des choses, des hommes et des termes de la campagne. Ni « trucs », ni a voyages en chambre», ni tableaux brossés « de chic ». Je vous recommande le morceau sur la Fendante; je souHgne la Symphonie
128 LES POÈTES DU CI.OCHliK.
nivcrnaisc ; j'appuie plus fort sur Août et le Renouveau. Voilà bien la nature, simple, forte, diverse, belle dans l'ensemble, adorable dans le détail, — comme les cœurs vraiment vastes et purs, ceux qu'il faut comprendre pour les mieux aimer... Et l'inestimable mérite de Gustave Mathieu, ce n'est pas tant d'avoir aimé la nature que de l'avoir comprise. Aussi n'avons-nous qu'un regret, — c'est de voir une œuvre semblable, une pareille vie enfermée en un pauvre unique volume, alors que dix in-folios n'eussent pas suffi pour interpréter tant de paysages et rendre tant d'impressions.
M. Achille Millien, lui, a donné deux gros recueils de vers, sans compter les petites brochures et les poésies détachées. Il parle une langue facile, où des ressouvenirs de Lamartine se retrouvent ; sa rusticité est sincère, ses paysages sont lins de ton : c'est le véritable et l'accompli « poète du clocher » .
Lisez ces quelques vers : Loin de la Pairie :
Petit soldat, bien loin du doux pays de France, Tu suivis le drapeau sous le ciel étranger, Où chaque heure du jour te garde une souffrance, Où chaque pli du sol pour toi cache un danger.
Sur les flots bleus, devant la lalaise inclémente, Ton regard pensif erre et se perd... Tu revois Ta chaumière, le seuil que parfume la menthe, Les vieux parents aimés... Il t'arrive à la fois Les souvenirs divers des beaux jours d'autrefois, Le clocher, le moulin à la roue écumante, Les fêtes du hameau, les troupeaux dans les bois, La chanson de l'aïeule et l'adieu de l'amante !
Les retrouveras-tu, tous ceux qui te sont chers ? Dieu le sait! mais ton cœur conserve l'espérance, Et c'est un rêve d'or qui, par delà les mers, Au doux pays t'emporte, au doux pays de France !
Achille MiUien se donne à une bien captivante étude, à un de ces labeurs qui sont des joies. Il interprète, en vers modernes, — d'une grâce précise et d'une tournure aisée, — les thèmes à vieilles chansons. C'est de cette manière qu'il dressera à sa province un solide monument.
Pourtant il y a de la mélancolie dans l'œuvre d'Achille Millien. Le souvenir des soleils tombés y passe. Que dites-vous de ce Vieux Berger ? Et n'est-ce pas un fusain tout en nuances de grisaille ?
Le doux soleil d'avril, derrière un rideau noir De bois lointains, s'abaisse et vient de disparaître. Le berger, tout songeur, s'adosse nu tronc d'un hêtre : Caresse-t-il ainsi quelque rêve d'espoir ?
C'est l'heure de partir; aux approches du soir, En bêlant, son troupeau s'est groupé, las de paître ; Son chien jappe à ses pieds, étonné que le maître S'attarde, sans l'entendre et sans l'apercevoir.
A quoi donc penses-tu, quand l'étoile s'allume ? C'est que tu vois là-bas deux filles, dont la brume Te cache vainement le profil incertain ;
Elles suivent la sente où court la tiède brise,
Et l'éclat printanier de leur rire argentin
Sonne dans ton vieux cœur, ô pauvre barbe grise !
Dans ses Feuilles au vent, M. Louis de Courmont a chanté les plateaux du Morvan et les plaines nivernaises.
Le Nivernais a un autre poète, et c'est M. Louis Oppepin. M. Louis Oppepin vient d'écrire des vers sur Adam Billaut, à propos du buste qui lui fut érigé à Nevers. J'ai de lui, également, un morceau sur Le Puits de Pouilleuse, un puits qu'il nous montre « couvert de mousse » , et qu'il appelle 1' « amour de son pays ».
M. Louis Oppepin nous annonce, comme devant paraître bientôt, des Fleurs de la solitude. J'ai lieu de croire que nous y respirerons, et largement, l'odeur des prairies et celle des bois. Et les Parisiens que nous sommes, deshabitués des bois et altérés de prairies, n'auront garde de s'en plaindre.
Et quand j'aurai dit que M. G. Triouillier a chanté une fonderie nivernaise et sa coulée de lave, j'en aurai fini avec une province intéressante : je toucherai aux « provinces ingrates » .