‹ Les poètes du clocherChapitre 26 sur 56 · LES PROVINCES INGRATES · texte numérisé non relu

LES PROVINCES INGRATES

Il y a des provinces ingrates, ou plutôt des provinces envers lesquelles leurs poètes sont ingrats. Ce ne sont ni les plus stériles, ni les moins joyeuses : ainsi de l'Orléanais, qui a les blés de la Beauce et le cours d'un admirable fleuve ; ainsi du Bourbonnais, cette terre bénie, plantureuse, molle, baignée de vertes rivières, égayée de larges chemins. J'ai eu beau chercher, creuser, fouiller, — je n'ai presque rien découvert qui, sous la forme rythmique, s'apphquât à la région du Moulins ou à celle d'Orléans.

Voyons pourtant le peu que nous avons : il s'agit, je vous en préviens, de rogatons très maigres.

Deux écrivains contemporains, nés tous deux dans le Loiret, ont, par un ressouvenir de ces grandes plaines blondes qui sont la Beauce, chanté les blés. Le premier, Veuillot, a écrit ce sonnet du Semeur^ qu'on cite encore quelquefois, et où il nous montre le rustique

Seul à son granJ labeur sous le ciel inclément.

LES POÈTES DU CLOCHER. lîl

Le second, Georges Lafenestre, a donné le morceau où je note cette strophe lumineuse et pleine :

Comme un aigle agitant les éclairs de ses ailes. Plane un large soleil sur les coteaux brûlés ; Sous le vol transparent des vives sauterelles, La moisson pousse en chœur ses vagues solennelles... Oh ! les beaux blés !

Jacques Richard était du Loiret. « Tu ne te figures pas, — écrivait-il à un ami, — « tu ne te figures pas le charmant spectacle qu'offre maintenant notre rase campagne avec ses immenses champs de blés, aux épis blonds, semés de coquelicots et de bleuets. Les foins fauchés exhalent des parfums délicieux, et, comme dit Victor Hugo :

Je sens la paix de la grande nature Qui m'entre dans le cœur. »

Toutefois Jacques Richard, — il mourut si jeune ! — n'a rien laissé sur son pays natal, sur ces guérets et ces chaumes de Patay.

M. Jules Guillebert a chanté Orléans et la Loire; il l'a même fait en des vers d'un beau rythme, ondoyant et long. Mais je ne sais qu'un poète, — Edmond Sautereau, — chez lequel nous puissions trouver un livre entier sur le sujet.

Le volume s'intitule carrément, — et c'est tout un programme, — Bords de la Loire et du Loiret. Après l'exquis frontispice de Giacomelli, voici venir une série de petits croquis champêtres, la Mare dans les Prés, le Chemin de hâlage, les Pécheurs, le Bateau des Laveuses^ le Bateau-dragueur, V Abreuvoir. Je vous renvoie au livre, qui est lui-même sa propre expHcation. Et, avec ce livre posé, je quitte l'Orléanais.

Bien que M. de Banville y soit né, et qu'il nous en ait esquissé quelques traits, le Bourbonnais n'a guère donné de poètes.

Oh ! les terres charnues et fertiles 1 C'est à croire que le bonheur étouffe le génie, et que le chant s'arrête où le labeur est trop facile. Et il y a là une leçon de choses qui vient d'ellemême à la pensée, lorsque, en parcourant d'un regard la carte de France, on y voit toutes les dures et pauvres régions hérissées de poètes, tandis que les terres bénies s'endorment dans la béa-

titudc des appétits satisfaits. Les derniers seront les premiers, l'âme s'exalte où le corps souffre, et la patrie marâtre est encore la plus éperdùment aimée. C'est la théorie des compensations mise en pratique.

Tout bien réfléchi, je tiens pourtant à ce que le Bourbonnais soit représenté dans ce livre. Pour connue qu'elle soit, il serait malséant de passer sous silence la pièce de M. de Banville sur le Font-Georges. En voici donc les strophes descriptives :

O champs pleins de silence.

Où mon heureuse enf^mce Avait des jours encor Tout filés d'or !

O ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol !

Maison blanche, où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage, qui boit Les pleurs du toit!

O source claire et froide, Qu'ombrageait le tronc roide D'un noyer vigoureux A moitié creux!

Sources ! fraîches fontaines Qui, douces à mes peines, Frémissiez, autrefois, Rien qu'à ma voix !

Bassin où les laveuses Tendaient, silencieuses, Sur un rameau tremblant.

Le linge blanc !

O sorbier centenaire Dont trois coups de tonnerre N'avaient pas abattu Le front chenu !

Tonnelles et coudrettes Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les vents !

O vignes purpurines Dont, le long des collines, Les ceps accumulés Ployaient gonflés ;

Où, l'automne venue, La vendange mi-nue A l'entour du pressoir Dansait le soir!

O buissons d'églantines, Jetant dans les ravines Comme un chêne le gland, Leur fruit sanglant !

Murmurante oseraie Où le ramier s'effraie; Saule au feuillage bleu ; Lointains en feu !

Rameaux lourds de cerises !

Moissonneuses surprises Et mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau !

Sentier, chemins, fontaines, Acres parfum.s et plaines, Ombrages et rochers Souvent cherchés !

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