AUVERGNE
Comme je transcrivais le titre de ce chapitre, la neige s'est mise à tomber. Le long du boulevard, les toits en sont tout blancs. L'assoupissement va gagner Paris.
Et je me représente ces montagnes d'Auvergne telles que je les ai vues un jour, glacées, crépitantes de givre, sous le vent du nord qui roulait des rafales. Je ferme les yeux, et je me rappelle l'impression étrange qu'on a, sur ces plateaux dénudés, lorsqu'on vient du Limousin, et qu'on est parvenu dans les environs du Mont'Dore. Les sommets émergent à peine au-dessus du sol rocailleux. Les villages sont rares; la solitude se fait, de minute en minute, plus navrante; un accablement vous prend devant cette nature.
Mais quel contraste dès que, les pentes contournées, on descend sur Clermont-Ferrand ! On a passé la Sioule, cette rivière vierge, dont la limpidité ondule entre d'épaisses forêts vertes, sans qu'un toit apparaisse à l'horizon, ni qu'une fumée décèle la présence de l'homme ; on a foulé ces pierres de Volvic, qui servent à bâtir tous les monuments de l'Auvergne; on a
salué Pontgibaiid, son nom historique et ses souvenirs; c'est alors qu'on aperçoit la Limagne.
La plaine s'étend au loin, là-bas, vers Riom, vers le Bourbonnais, vers Nevers, on ne sait où ; et, plus près, au pied de la montagne, après les dernières pentes roides, Clermont-Ferrand groupe son pâté de maisons, son dédale de ruelles, sa ceinture de boulevards autour de la cathédrale, toute noire dressée. Si c'est le soir, l'eltet se double : le fouillis des lumières ruisselle dans l'ombre; on va vers cet entassement de clartés, et l'ondulation de la descente donne des essors au rêve.
Et que d'autres beautés dans ce pays d'Auvergne ! Et la montée vers le Puy-de-Dôme, après qu'on a reconnu Royat et son égliseforteresse ! Et les lacs des montagnes ! Et les cascades ! Et les sources de la Dordogne ! Et les grottes où la voix tremble de se sentir répercutée ! Et le voyage entre Clermont et Thiers, pardessus un grand Heuve, à travers les grasses et humides campagnes ! Et cette étrange ville de Thiers, perchée sur des rochers, dévalant vers un ruisseau rouge, entre des blocs rouges^ et rouge elle-même, comme un coin des Cévennes sous l'embrasement des canicules ! Et les bords luxuriants de l'Allier ! Et, lorsqu'on remonte vers les déchirures de l'horizon, tous ces entassements de cimes et de croupes ! Et je ne parle pas des héroïsmes rappelés, ni de Vercingétorix, ni de Gergovie, ni de ce parler âpre, qu'on raille sur l'avenue de l'Opéra, mais qui a tant de relief et de vigueur ! En vérité, c'est là un fier pays, qu'on traverse avec émotion et dont on se souvient avec attendrissement. Et pourrait-on s'étonner qu'il ait eu, qu'il ait toujours davantage ses poètes?
Le premier, ou du moins le plus connu, est encore Gabriel Marc.
Gabriel Marc chante les Rivières d'Auvergne :
Les rivières s'en vont, superbes. Les ruisseaux Murmurent au milieu des fleurs et des roseaux.
Entre ses bords couverts de champs d'avoine et d'orge, Sous les saules se cache et disparait la Morge.
Le Vauziron léger court dans les prés fleuris, Des murs de Chateldon aux frais coteaux de Ris.
La Durolle, au lit froid et noir, blanche d'écume, Mêle ses grondements au bruit clair de l'enclume.
La Dolore gémit comme un tendre Lignon. Sur les rocs du Cantal se brise l'Allagnon.
Rivière aux bords heureux, dont plus d'une est jalouse, Parmi les moissons d'or passe en riant la Couze.
Ainsi qu'un fleuve grec aimé d'Anacréon, Aux laves de Royat bondit le Scatéon.
La Dordogne, entraînant les rochers qu'elle roule, Mugit dans les ravins ombreux de la Bourboule.
Large et profond, avec tes bancs de sable, Allier ! Fleuve de mon pays, je ne puis t'oublier.
Mais celle qui m'est chère et dont je rêve encore. C'est la rivière calme aux flots bleus; c'est la Dore!
Ailleurs il nous dit le Pofit de Dore; il nous montre le bloc de Margeride ou la cascade de Queureilh ; il glorifie le Sancy; il se mêle à la fête des Brandons; il rythme à nouveau la chanson du coutelier; il chante le laboureur des plateaux nus; il s'amuse devant le retour du marché ; il nous fait connaître les paysannes du Puy-de-Dôme, qui vendent leurs cheveux entre deux bourrées :
Cependant, quittant leurs coiffures Et dénouant leurs chignons lourds.
Elles livrent leurs chevelures Pour quelques rubans de velours.
Puis il nous les montre dansant
Sur l'herbe, en longue kyrielle, Et souriant aux doux aveux, La bourrée, au son de la vielle.
Sans regretter leurs longs cheveux.
Le poète nous a fait trembler au souffle de la rafale, de r « échir ». Et quelle émotion dans la Croix de Fer!
Sur le sommet d'un roc dominant le chemin Que borde la bruyère aux reflets de carmin, Un soir je regardais la joyeuse vallée ; Au loin, vers l'horizon, la chaîne un peu voilée
LES roftrES DU CI.OCHKK.
Des Dômes; puis la plaine aux tapis bigarrés Faits do moissons, de bois, de sainfoins et de prés; A mes pieds les coteaux riants, où les grands ormes Se dressent, frissonnants, sous les roches énormes ; Les pentes de gazon, les champs de genêts d'or, Et, pour rendre plus gai ce merveilleux décor, La fauvette lançant sa note fraîche et douce, Et le clair ruisselet qui bruit dans la mousse. Quand je vis, prés de moi, la simple croix de fer Rappelant qu'en ce lieu, seul, au fort de l'hiver, Abandonné, perdu, sans rien qui le protège, Un voyageur est mort, enfoui sous la neige... Un pâtre, à mes côtés, sifflait une chanson ; Et je sentis en moi courir comme un frisson.
On le voit, Gabriel Marc sait décrire ; il nous a montré l'Auvergne sous toutes ses faces, dans toutes ses beautés riantes ou farouches : il est, à Paris, son ambassadeur à la fois et son interprète.
Comme Gabriel Marc, Pierre de Nolhac nous dit l'Auvergne, ses contours rudes, ses volcans éteints, sa sauvage nature. Il le fait avec moins de variété que M. Gabriel Marc, mais, peut-être, avec plus de sobre énergie. Ses Paysages d'Jnvergne ne contiennent que cinq ou six morceaux. J'y suis l'essor d'une pensée grave, et l'âme sereine des choses fait du poète un philosophe, du paysagiste un rêveur attristé. Ce n'est plus seulement de l'art : c'est de la méditation. Il y a du Lamartine là-dedans, mais d'un Lamartine qui aurait lu les Parnassiens, et qui mettrait, dans un style ferme et tendu, des rêveries autrement contenues que les effusions du Lac.
Ce préambule achevé, — et je tenais à le faire, — c'est au poète que je passe la parole :
Je viens de traverser des plaines de bruyère. J'ai marché, sans repos, une journée entière, Dans la fougère sèche et le rude genêt. Les pins et les bouleaux de la grande forêt M'ont aussi vu passer sous leur ombre qui bouge. Mais, sur les monts en feu traînant sa robe rouge. Voici que le soleil se meurt à l'horizon. Point de village autour de moi, point de maison.
L'hiver, la neige est haute et le vent s'y lamente : Pour les morts ignorés perdus dans la tourmente. Des crucifix de bois, leurs bras blancs dans les airs, Çà et là sont dressés sur les plateaux déserts.
La nuit tombe, la nuit fraîche, la nuit paisible.
Guidé par VAtigelus d'un clocher invisible,
Je prends, déjà lassé du trajet fait en vain,
La route qui descend aux pentes du ravin.
Comme un drap noir, le ciel vient de tendre ses voiles :
Je vais, le cœur serré du regret des étoiles
Qui ne me suivront pas de leur regard léger.
Là-bas, sur la hauteur, brille un feu de berger ;
Il s'éteint, se rallume et disparaît encore.
L'écho double mon pas sur la terre sonore :
Je regarde en arriére en croyant qu'on me suit.
Les minces peupliers frissonnants dans la nuit,
Aux tournants escarpés où s'enroule la route,
M'appàraissent géants, et, par moments, j'écoute,
En faisant halte au bord des noirs bouquets de bois.
Un filet d'eau caché qui gémit à mi-voix ;
Tandis que sort des champs, des gorges et des roches,
Des lointaines forêts et des bruyères proches
Où l'insecte et l'oiseau chantent en liberté,
Le chœur intermittent des grandes nuits d'été.
Et voici qu'au détour brusque de la ravine
Je me sens caressé d'une brise divine.
Et je te reconnais, air pur, air parfumé
Qui me viens du pays natal, du sol aimé 1
Et j'aperçois alors, dans le brouillard voilée,
La ville calme assise au fond de la vallée
Où, dans l'obscurité, se pressent les points d'or.
Vers la chère maison mon rêve prend l'essor :
Qii'importent la fatigue et la route nocturne,
Et la marche sans fin sous le ciel taciturne ?
J'entends, j'entends chanter, dans mon cœur triomphant,
Les rustiques chansons qui me berçaient enfant.
C'est encore TAuvergne qui a inspiré Aimé Giron dans son beau poème sur le Chêne, le chêne montagnard, robuste, noueux, et grand dans son agonie même. Le poète nous a dit ces choses; il ajoute alors, en un bel élan de lyrisme :
O nature, je t'aime, ô l'antique Cybcle,
Au sein jeune, fécond, et toujours jaillissant 1
Et tu vis dans mon cœur, d'autant plus grande et belle
Que tu livres ton âme, et ton lait, et ton sang,
A des enfiints ingrats qui mordent ta mamelle !
Qu'importe? Dieu t'a fait la force et le dédain.
Et tu peux rajeunir et ne sais pas maudire !
Dans le pan de ta robe où dort le genre humain,
Il s'agite... Il veut boire au sein nu qu'il déchire.
Et tu tends à sa faim le lait pur de tes flancs,
— Sans lui rien demander que vivre et que sourire, — Ce lait qu'il a déjà puisé quatre mille ans!
Oh! les larges et mâles vers! Ils me font songer, par leur libre entrecroisement de rimes, par leur énergie d'expression, à ces éloquents sarcasmes, à ces sublimes révoltes d'une autre indignée et d'une autre exaltée. M"'* Ackermann.
Tout semblait avoir été dit sur ces arbres d'Auvergne. Voici pourtant que M. Maurice Faucon leur jette son cri d'amour. Et le cri a bien de la beauté ! Je ne peux me tenir de vous en apporter l'écho :
O mes sapins d'Ariane, de quel cœur je vous aime! O vous, dont la verdure immuable parsème Tous ces lieux escarpés où je courus enfant : Saint-Sauveur et la gorge étroite qu'il défend, MédeyroUes, Grandrif, Viverols, Saint- Alyre,
— Noms que j'ai prononcés avant de savoir lire, — Et l'âpre Volpilliére, et Mayre, et Clavelier. . .
Le poème continue. Nous touchons, une à une, toutes ces richesses de la montagne auvergnate : c'est le romarin, c'est la digitale, ce sont les églantiers, les muguets et les ancolies. Mais ce sont surtout les sapins :
Ils sont hauts, ils sont droits, ils sont forts, ils sont graves!
Ils ignorent le nom des humaines entraves :
Servitudes d'esprit et de cœur, passions,
Égoïsmes, marchés d'âmes, ambitions...
Le vent ni le soleil ne déforment leurs branches;
Ils gardent librement leurs attitudes franches,
Et l'air purifié qui les baigne, où je sens
Une mordante odeur de résine et d'encens, Réconforte, affermit, des lèvres monte à l'âme : Si le courage y dort sous la cendre, il l'enflamme, Et, détaché de l'homme, il Ml invoquer Dieu!
Nous allons quitter l'Auvergne, pour gagner, un instant, les tristesses abruptes de la Lozère. Donnons encore un regard aux poésies locales de M. Gustave Lasteyras. J'en ai une sous les yeux, — des « souvenirs d'enfance j>, — et j'y vois parler des bois, des sources, des taillis, — toutes choses assez banalisées, — mais aussi des noisettes, des fraises sauvages, des muguets .. Rien qu'à ces mots, une fraîcheur ne vous vient-elle pas à la bouche et au cœur ? C'est à cause de ces mots que je vous signale ce morceau, et c'est grâce à eux que j'en ai relu quelques strophes.
J'apprends, d'ailleurs, que M. Lasteyras vient de publier tout un recueil de poèmes rustiques. Je vous les signale en abandonnant l'Auvergne.
A la Lozère maintenant !
LOZERE
Tout au sud de l'Auvergne, tout à rextrémité de ces plateaux déchirés du vent^ une terre s'étend, maigre de végétation, coupée, tailladée, craquelée: c'est la Lozère. Rares y sont les villes, rares les bourgs : quelques vieilles cités mourantes y agonisent, et il est impossible d'apercevoir Châteauneut de Randon sans songer aux héroïques souvenirs des épopées. Partout des éboulis stériles, des causses, d'étroites et vertigineuses vallées, des torrents écumants, et, au milieu de ces romantiques horreurs, les gorges du Tarn, mouvementées et noires, tragiques comme la désolation du pays qu'elles ravinent.
La Lozère a produit peu de poètes. J'en sais pourtant un, et c'est M. Louis Jourdan.
Voici comment le poète, — qui est député de la Lozère, — nous dépeint so7t village d'Ispagnac :
Avril, jours attiédis, ciel pur et bleuissant, Riant soleil perçant les brumes matinales. Arbres en fleurs, verdure aux pâleurs virginales, Des êtres morfondus réveil réjouissant ;
Salut ! Dans l'air qui tremble une haleine qui passe Hâte la frondaison dans les bourgeons pourprés ; L'eau clapote et ruisselle à la pente des prés, Et des chansons d'oiseaux s'égrènent dans l'espace.
Vallon, où je reviens après un long exil, Ispagnac, plus qu'ailleurs, ici j'aime l'avril. De mes jours d'autrefois la douceur surannée
Émeut mon âme, et met des larmes dans mes yeux ; Et je trouve plus beau le printemps de l'année Aux lieux où ma jeunesse eut son printemps joyeux.
Mais arrive la fin-automne. Ce village, il le faut quitter pour rentrer à la ville. Et le poète de dire :
La roche de la Valve est de givre étoilée, Et la neige a poudré les cimes du Mimas ; Le soleil s'assombrit, figé dans les frimas, Et la vallée en deuil d'une brume est voilée.
Adieu donc, pré Vival où les grands peupliers Se lamentent auvent qui ravit leur feuillage, Sentiers des bords du Lot, à mes pas familiers; De même adieu, ma vigne et mes champs du village !
Et maintenant, captif au sein de la maison.
Les pieds sur les chenets, je bénis la saison;
Car rien, ni le printemps qui de fleurs nous enivre.
Ni juillet triomphant dans le ciel enflammé, Rien ne me vaut la joie et la douceur de vivre Auprès de ceux que j'aime et dont je suis aimé.
Mais il a beau fliire, se raisonner, agir, travailler de la tête et souffrir du cœur, — il revient toujours, en rêve, à ce village d'Ispagnac dont il nous parlait. Il se souvient de la verte et calme solitude; il en épelle à nouveau les immuables beautés; il nous la décrit en ces vers d'une forme solide et d'une précise couleur :
Ami, lorsqu'on descend des grands causses moroses, Du faîte où le couchant verse ses flammes roses, On aperçoit là-bas, à l'ombre, au pied des monts. Le vallon verdoyant et frais que nous aimons
D'un amour qui s'accroit avec l'absence et l'âge. C'est là qu'est ma maison; c'est là que mon village, Autour de ses clochers, l'un neuf et l'autre vieux, Ispagnac, se rassemble en un groupe joyeux. Le Tarn, limpide et bleu, se replie et serpente. Contournant les coteaux où des vignes en pente. Sur le sol caillouteux, frissonne la splendeur. Plus haut, dans une étrange et sauvage grandeur, Bordant, comme un rempart, la région des seigles, Se dressent, sous l'azur, les roches d'où les aigles S'élancent dans les airs qu'agitent leurs ébats La nature, marâtre au faîte, est mère au bas : Le paysan, qui va courbé devant sa terre, Y cueille un vin clairet et vif qui désaltère. Fauche des foins épais, abri des oisillons, Et d'épis roux remplit le creux de ses sillons. En avril, les vergers ont des aigrettes blanches ; Septembre rit aux fruits qu'il dore sous les branches. Car notre ciel est doux, les vents y sont légers. Et les jours où l'hiver régne sont passagers.
C'est ici que j'accours quand j'ai l'âme lassée, Quand l'heure de la lutte et du trouble est passée, Et mes chênes, tendant leurs rameaux plus épais, Au maître de retour versent la même paix. Ispagnac, c'est ici qu'au terme de ma course. Comme une eau qui se perd à côté de sa source. Lorsque j'aurai fini d'aimer et de souffrir, Une dernière fois je viendrai pour mourir.