LYONNAIS
Je sais peu de vues aussi majestueuses, — j'entends comme échappées sur de populeuses cités, — que le panorama de Lyon se déroulant à vos pieds, lorsque vous avez gravi la colline de Fourvières. Ces lacets de deux grands fleuves, ces ponts hardiment jetés, ces édifices et ces rues, ces places et ces squares, ce premier horizon plat, ces montagnes entr'aperçues, tout cela est beau. Et je m'étonne que Lyon, — je parle de la ville même, — n'ait pas inspiré plus de poètes.
Louisa Siefert n'en a rien dit. Pierre Dupont est demeuré dans le socialisme cosmopolite et le paysage universel. Soulary lui-même, — en qui, pourtant, k poésie lyonnaise s'est, depuis quelque vingt ans, comme incarnée, — Soulary, dis-je, ne nous a pas décrit sa cité. Il a bien parlé, — en un seul vers, — de son « village de Lyon », mais la description s'en est tenue là. Je connais encore plusieurs Lyonnais, tous contemporains et mêlés au mouvement actuel des esprits, tous poètes, et capables de brosser un tableau comme de chausser le cothurne lyrique : — aucun ne s'est avisé de saisir Lyon dans ses détails de mœurs
et ses coins Je nature citadine. Je n'ai trouvé, en ce genre, qu'une chanson de M. Arnaud sur un type tout local, le Gêne de Lyon. Il est probable, du reste, que d'autres existent; je le souhaite de tout cœur, et je fais à l'avance amende honorable pour tant de gros péchés d'oubli.
De M. Jean Tisseur nous avons, au début de son poème sur Jacquard^ une large description de Lyon au réveil. \''oilàle morceau :
... Mais j'entcndsj gai signal, Le premier battement du métier matinal, Bruit sacré! n'est-il pas, pour la cité muette, Ce qu'à l'aube est, aux champs, le cri de l'alouette? Voilà les maraîchers arrivant des faubourgs, Les grands quais, le coteau couronné de ses tours. Son versant plein de grâce où la vitre flamboie : 11 semble avec le jour réverbérer la joie. Et, plus loin, c'est Perrache et la houille en monceaux ; C'est le gaz, les wagons ; c'est le bruit des marteaux Façonnant la chaudière en l'atelier sonore : C'est le Rhône, splendide aux clartés de l'aurore, Des glaciers paternels en son sein reflétés, Gardant l'àpre fraîcheur et les tons argentés. Son flot ennoblit tout; le moindre coin de terre S'empreint, touché parlai, d'une grandeur austère : C'est enfin, près de moi, le tumulte d'un port, Les immenses bateaux fumant le long du bord ; Déjà, prêts à partir, ils retournent leurs proues; J'entends sonner dans l'eau la palette des roues ; Je suis leur blanc sillage et leur panache noir ; — Et, pour couronnement, les Alpes se font voir.
Amédée Pommier alaissé, luiaussi, un poème sur Lyon. Mais c'est dans la campagne lyonnaise, — le Bugey, — où dans les montagnes lyonnaises, — le Forez, — qu'il nous faut aller pour y rencontrer les fines ou abondantes sources de poésie.
Le Forez est décrit, en prose, — et avec un charme bien original, — par un écrivain trop peu connu de la masse, Louis de Lyvron. En vers, Victor de Lapradel'a chanté. Il l'a chanté avec force, avec éloquence, avec pureté surtout, et dans ces mètres nobles qu'affectionnait le penseur chrétien.
Personne, mieux que Laprade, n'a écouté les leçons d'une nature grave et d'un horizon sévère. Laprade descendait des montagnes, à chaque jour, comme un prophète qui eût porté les tables de la Loi. Chaque rêverie lui était une religieuse communion. Dans cette œuvre d'effusions viriles et de conseils austères, les menus détails du paysage s'effacent derrière l'élévation de l'extase ; l'infini aperçu pâlit auprès de l'éternité entrevue; ce n'est plus de l'observation, — c'est une contemplation méditative, et c'est presque de la prière.
On me communique un morceau de M. Gabriel Collin sur ces montagnes lyonnaises, et un autre, de M. Joseph Serre, sur les rues de Lyon, ses places, son idiome, sa vie. M. Antonin Bunand a donné, dans Plein Air, plusieurs paysages du Lyonnais.
J'aurais tort d'oublier que M"* A. Dor a consacré un sonnet aux Tisserands Lyonnais.
Le Bugey, lui, a son poète en M. Aimé Vingtrinier. M. Vingtrinier parle une langue qui a vieilli; mais son pays lui doit quelque reconnaissance, car il en a interprété à merveille — soit sous couleur historique, soit sous forme élégiaque — les sites dédaignés du profane et inconnus du touriste.
Le poète nous dit Nantua, ses montagnes et son lac ; il chante la romance du « sire de Bolomier « ; il célèbre un vieux manoir du pays, le Mortarey; il nous conte l'histoire du « château de Saint-Denis ». Quoi encore? ce sont des promenades, des souvenirs, des impressions de nature. Et toujours, et partout, c'est la petite patrie exaltée.
Et M. Aimé Vingtrinier n'est pas le seul poète que le Bugey ait produit. Il y avait autrefois un pauvre épicier, B. Hugues : il habitait Ambérieu, et il faisait des vers. Il est mort depuis longtemps, et son nom est bien oublié. Pourtant que de fraîcheur, que de naturel et de grâce dans ses Chants de rAlbarine! Il y décrit son bourg natal ; il y parle de la claire et frêle rivière du pays ; il nous la vante avec une émotion communicative, toute candide et toute brûlante. Il faudra que je revienne, un jour, sur ce livre et sur ce poète. Comme il a su regarder sa petite patrie, cet humble, cet obscur, ce vaincu, — et comme il l'a lyriquement aimée !
LES POfeTES DU CLOCIIKR.
Encore un mot : je ne veux pas quitter le Lyonnais sans vous citer, de Ln;on quelconque, de gré ou de force, quelques vers du poète lyonnais par excellence, Joséphin Soulary. Voici des souvenirs d'enfance dont le cadre est ou le Forez, ou, plus probablement, le Bugey. Du moins les « lacs dormants « me le font croire :
Vous qu'en mes jeunes ans j'aimais avec ivresse, Frais vallons, lacs dormants, frissonnantes forêts, Confidents familiers de mes premiers secrets, J'ai voulu vous revoir aux jours de ma vieillesse.
Mais quel retour navrant vers un passé si frais! Je vous retrouve empreints de suprême tristesse, Et, comme un étranger vers qui nul ne s'empresse, Je vous fatigue en vain de mes appels distraits.
Rien n'est changé pourtant, ô Nature chagrine ! Ni tes riches trésors, ni ta beauté divine. Qu'avais-tu donc hier qui te manque aujourd'hui?
Ah! voilà : — j'ai perdu le sens par quoi l'on aime ;
Mon cœur vivait alors, et tout vivait par lui :
Ce qui manque à ces lieux désormais, c'est moi-même.