POESIE ET POETES
On signale, sur les Bottins, des pharmaciens de toutes les classes : il en va de même des poètes.
Les uns ont le génie. La liste n'en serait pas longue, et on l'a vite achevée en comptant sur ses doigts.
D'autres ont le talent.
D'autres, enfin, n'ont rien du tout.
Ces derniers n' «■ existant pas », supprimons-les dès le préambule.
Les hommes de génie, les gloires incontestées, les merveilleux enchanteurs, les brasseurs de lumière, les forgeurs du sublime mis hors de cause, restent les hommes de talent.
Et c'est parmi ceux-là que nous découvrirons nos « poètes du clocher » .
Ah! juste ciel, que de talent dépensé dans ce siècle ! Que de volumes qui s'entassent ! Que d'essais obscurs ! Que de gourmes jetées! Que de couvertures jaunes! Que de titres en rouge sur blanc! Et que d'oubli ensuite, mon Dieu ! *
C'est pour parer à l'oubli — en quelque mesure! — qu'il est bon de le chanter, ce clocher dont nous parlons...
Ayez simplement du fa'ui', de la virtuosité plus ou moins prestigieuse : il }• a en b'rance et en Navarre, à l'heure où j'écris, trois cents faiseurs remarquables, trois cents virtuoses sûrs deux-mêmes. Et le plus lamentable, c'est que tous ceux-là se ressemblent! Les uns procèdent de Lecontc de Lislc, les autres de SuUv-Prudhomme, quelques-uns de M. de Banville; tous ont la même aisance dans le rythme, le même vers sonore et nombreux, le même vocabulaire, l'exploitation des mêmes sujets, le monopole des mêmes gentillesses. Q ui a lu l'un, a lu les autres; entre les Colères de Jules et \ts Ivresses deLéopold, la différence est nulle ; c'est l'uniformité du joli, c'est même, — si vous V tenez, — la banalité du beau : ce n'est plus de l'art personnel, ce ne peut être de l'arc qui dure. Car enfin, ou bien la postérité doit accepter en bloc, glorifier et retenir tout le bagage, — trois ou quatre mille volumes! — des poètes de race qui ont écrit depuis vingt ans, ou bien elle doit tout briser d'un coup, tout piétinera la fois, tout anéantir sans autre forme de procès.
C'est la tyrannie de cette solidarité involontaire, de cette ressemblance exagérée, c'est ce niveau, c'est cette chape qui étouffe la poésie contemporaine.
Quelques-uns ont voulu soulever la chape et remuer sous le niveau.
Ils ont compris que Toriginalité seule vous pouvait sauver de l'anéantissement en masse. Rester dans les rangs, c'est se perdre avec le bataillon ; en sortir, c'est peut-être errer, mais enfin c'est vivre, et quelquefois c'est survivre. Les uns sont sortis des rangs par l'exagération de leurs qualités et de leurs défauts, par l'exaspération des sentiments ou de la langue, par l'uriprévu des bizarreries, les rénovations archaïques, les férocités d'un réalisme à outrance ou les fantaisies d'un romantisme échevelé. J'en pourrais citer, parmi les vivants, qui se sont signalés par de colossales fautes de goût, par des erreurs monstrueuses, par des ruades en pleine vérité. Mais d'autres, — et nous allons les passer en revue, — d'autres ont trouvé un plus heureux moyen, UR moyen plus sûr d'avoir leur marque sans gàcber leur talent. Au lieu de demeurer dans les généralités sentimentales, historiques, dramatiques ou simplement descriptives , au lieu de
rouler à tout jamais, sur l'asphalte des boulevards, de vulgaires amours ou des attendrissements cérébraux, ils se sont tournés un jour, — et fût-ce une heure seulement, — vers ce qui demeure éternel et vrai, le (( pays «, le foyer, la joie, les îles d'azur et d'or flottantes dans chaque mémoire. Et alors, de façon différente selon le tempérament, avec des âpretés méridionales ou des gravités d'hommes du Nord, ils ont interprété ces souvenirs, ils ont dit ces appels aux carillons lointains, ces bras tendus vers le petit coin du monde où l'on a ouvert les yeux à la diversité des choses. Et, ce faisant, bien ou mal, finement ou sans grâce, ils sont entrés du coup, tout bottés, en pleine originalité sincère. Rares d'abord et clairsemés, ils suivaient des rêveurs comme Brizeux ou des rabelaisiens comme Max Buchon ; plus nombreux ensuite, ils se sont localisés plus encore ; bientôt on leur a fait fête, — et maintenant il n'est pas de province minuscule^ pas de département ignoré, pas de clocher branlant qui^ n'ait ses amoureux et ses poètes. Et les légendes d'accourir, et les chansons de renaître, et les effusions de jaillir ! Tous ces sentiments qu'on n'osait plus exprimer, — amour fihal, respect de la maison, émotion religieuse ou patriotiques effrois, — tous ces sentiments décriés parce qu'ils étaient primitifs, raillés des chroniqueurs et dédaignés des artistes, tous ces sentiments on les ressuscite, on les transplante dans des terroirs vivaces, on les enveloppe de poésie flimilière, on les arrache au discrédit, on les rajeunit, on les sauve.
Et voilà comment, au début de 1889, quelqu'un de très obscur, mais dont le nom s'attachera peut-être à son œuvre, — comme ces centaines et ces centaines de vies inconnues qui ne durent plus que par une inscription sur l'Arc-de-Triomphe, — voilà comment, dis-je, quelqu'un de très obscur a réuni les pages qu'on va lire. Il l'a fait avec un grand amour, et c'est son excuse de l'avoir si malfait. Il le ferait encore,— et si on le refait mieux après lui, il sera heureux tout de même, car il y a une joie pour les défricheurs, et les découvertes poursuivies nous deviennent chères- par le labeur qu'elles nous ont coûté.