‹ Les poètes du clocherChapitre 32 sur 56 · COMTAT-VENAISSIN · texte numérisé non relu

COMTAT-VENAISSIN

Il faut que je vous cite ici quelques vers d'Adolphe Dumas, — un oublié de 1840.

Et, à son propos, que je vous répète un mot cruel.

Adolphe Dumas rencontre un jour l'autre Dumas, le grand Alexandre, ou plutôt, pour rester dans tout le relief de la vérité, le gros Alexandre. « Eh bien, — commence Adolphe d'un air paterne, — eh bien ! on dira un jour de nous : « Les deux Dumas » comme on a dit: « Les deux Corneille... »

Et le gros Alexandre de répondre :

« Oui, Thomas ».

Le mot était méchajit. A dire vrai, les vers d'Adolphe Dumas ne sont guère meilleurs. Voici les moins mauvais, — un ressouvenir de Provence en plein carnaval parisien :

Peut-être, en ce moment, votre lune se lève, \''otre village dort^ votre village rêve,

Et nul ne songe à votre ami ; Et, pour vous rappeler que ma muse est absente. Le rossignol remplit ma solitude, et chante

Dans le vallon deSaint-Rémv...

Peut-être, en ce moment, doucement animée, Chaque fleur se réveille et s'entr'ouvre embaumée,

Et l'herbe a son frémissement ; La lune pleine, au ciel, d'amour et d'influence. Dans des flots de lumière, et d'ombre, et de silence,

Baise le front de son amant.

Peut-être, en ce moment, le pâtre des Alpines, Entre son chien qui veille et son bâton d'épines,

S'est endormi paisiblement, Ou, caressant sa flûte antique de ses lèvres, Fait vibrer dans le ciel, en réveillant ses chèvres,

Les étoiles du firmament.

O Provence ! O Vaucluse ! O ma verte Arcadie ! O mes premiers soupirs, sans doute, et mes derniers, Je mourrais, je mourrais si vous m'abandonniez! J'ai le mal du pays, comme une maladie,

Je souflre des amis, et des monts, et des cieux,

Des danses du dimanche et des vertes pelouses,

Et j'aime, loin de vous, de mille amours jalouses

Qui vivent dans mon cœur autant que dans mes yeux...

On sait quelles terribles inondations ont coutume de ravager la vallée de la Durance. M. Alexis Mouzin, — qui est d'Avignon, — a voulu nous en décrire un épisode. Il l'a fait avec bien du charme et du pittoresque. Au reste, voici sa pièce. Elle s'intitule V Écluse, et a été écrite en 1886 :

Siffrein le vagabond, dans sa barque, tout seul, Errait sur la Durance, elle aussi vagabonde. Elle avait débordé : les ponts étaient sous Tonde; En plaine s'étendait un jaunâtre linceul.

Le village, là-haut, s'épouvantait. Les cloches Sonnaient, ce même jour, pour l'octave des Morts. Le deuil des champs rendait les autres deuils plus forts : Le paysan pleurait sa terre, outre ses proches.

Pour Siffrein, jeune fou sans biens et sans parents, Dans son bateau trouvé la veille à la dérive Il braconnait ; c'est l'heure où nul garde n'arrive Quand les sentiers des bois sont changés en torrents.

Pendant qu'à coups de rame il chassait, dans les branches, Les lapins effarés déjà du flux des eaux. Un cri l'appelle. Il va. Les cimes des roseaux' Affleurent son chemin de leurs aigrettes blanches.

Aux murs épais d'un mas où se brise le flot, Siffrein aborde ; il voit, par la fenêtre ouverte. Le grenier bien pourvu, beau blé, luzerne verte. Et le maître pourtant l'accueille d'un sanglot...

— Non qu'il ait peur. Le mas est sûr. — Mais Pascalette. Sa pauvre enfant, qu'un long suaire ensevelit, Morte depuis deux jours, dort là, sur le grand lit, Frète pour le bon Dieu dans sa pâle toilette.

Seize ans! Les noirs cheveux dont elle aie front ceint La font encor plus blême. Et le père, farouche, Se sentant devant elle un blasphème à la bouche. Veut, ce soir, qu'on la porte au village en lieu saint.

Et la mère et les sœurs, d'une étreirite dernière, La retiennent... Siffrein pieusement revêt Du suaire sa barque, y forme un doux chevet ; Il y couche le corps, et vogue au cimetière.

La route est longue. Au mas le maître est demeuré, Moinspour veiller aux chocs des eaux qu'aux pleurs desfemmes. Sous les clartés du soir le bateau fuit. Les rames Tracent dans h Durance un sillage moiré.

\'oici que Pascalette, aux reflets du ciel rouge, Se colore, et Siffrein contemple fixement Ce frais visage mort, presque se ranimant Aux caresses de l'air lorsque son voile bouge.

Le glas intermittent fatigue le clocher. Devant Siffrein la voie est perfidement droite. Mais cette enfant qu'il mène à cette fosse étroite, Pourtant au libre espace elle aimait à marcher.

Vive, accorte; des yeux rieurs, toujours les mêmes, Et dés l'aube dehors, par des matins glacés, Elle eut froid, la semaine avant les Trépassés, En récoltant, au vent d'hiver, des chrysanthèmes.

Aujourd'hui la Durance a moissonné le champ. Où passe le bateau qu'un remous environne. Quelques tiges de fleurs surnagent en couronne. Ainsi va Pascalette aux rayons du couchant.

Lui s'émeut. L'eau profonde et vaste le captive; Puis encor, cette vierge allant vers l'inconnu. Siffrein le vagabond, cœur naïf, esprit nu, Rêve, le iront au ciel et la rame inactive.

Si ce beau crépuscule ouvrait un plus beau jour? Si par un même essor se fiançaient deux âmes ? Oh! Pascalette et lui, dans l'horizon de flammes, Tous les deux, s'ils trouvaient l'infini de l'amour?

Comme le malheureux oublie ainsi le monde,

La rivière l'entraîne : il reste indifférent.

Une écluse rompue où bondit le courant

Est tout proche; le flot s'y pousse, écume, gronde.

Au-dessus de ce bruit, Siffrein entend le glas Sonner plus lamentable au clocher de l'église, Et, se signant tandis que sa barque se brise, Il s'engloutit avec la morte dans ses bras.

Avignon avait encore, il y a trois ans, un grand poète, — mais un félibre, — Théodore Aubanel. Il mourut, et je me rappelle avoir écrit sur lui ce qu'on va lire, et dont je ne retrancherai, aujourd'hui, pas un mot :

« Moins grand, moins grandiose surtout que Mistral, moins fin que Roumanille, moins âpre que Félix Gras, moins élégant que Bonaparte-Wyse, moins exalté qu'Auguste Fourès, Aubanel a pour lui la grâce tendre et la poésie enivrante. Je me l'imagine, — on a de ces rêves à propos des rêveurs, — je me l'imagine chantant ses vers à mesure qu'ils coulaient en strophes musicales, par une nuit de Provence tout embaumée, toute vibrante, entre les crépitements des grillons, le murmure de l'eau qui passe, le silence frissonnant des feuilles, et le calme de l'immense ciel endormi. Et ces vers, ces vers tout gonflés d'amour, je m'imagine qu'il devait les rêver, les pleurer, les sentir et les souffrir, non point, comme nous autres manœuvres, devant une table de travail ou dans la mélancolie d'un bureau, mais aux genoux d'une femme, mais dans les bras d'une femme, en scandant chaque vers d'une caresse, et chaque strophe d'un baiser, w

Je terminais ainsi :

« Ce qu' Aubanel avait, ce qu'il emporte avec lui en mourant,

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c'est rarJcnte et dévorante passion. Non qu'elle soit morte, sans doute, mais elle sommeille en ces endormis que nous sommes. Il faudra un bien énergique réveil, un appel bien fougueux, pour que les flmtômes marchent, comme dans la ballade allemande, et pour que le clairon de la vie résonne de nouveau. Ce clairon, Aubanel l'avait embouché, il en avait joué sans se briser les veines dans l'effort, — il a pu mourir heureux, ayant bien ouvert son cœur et bien fait sa tâche. Et sur la tombe du poète amoureux, comme au balcon de Juliette, comme sous les pas de Mireille, il va pousser et fleurir des roses. »

Tout cela, — cette double citation et ce préambule, — était pour amener les vers qu'un compatriote, M. Raoul Gineste, a adressés à Aubanel. Je les vais transcrire, car l'histoire d'Avignon y revit toute, et le ton archaïque prête encore à la chaude illusion :

Si vous aviez vécu, jadis, au temps des papes, Dans Avignon fleuri de pourpre et de brocart. Où le reitre hardi coudoyait le frocard. Où l'améthyste et l'or ruisselaient sur les capes,

Amant désespéré de la sainte Zani, Sans doute vous fussiez entré dans la prêtrise. Mais, seul enchantement pour le cœur qui se brise. Votre Muse eût chanté son tourment infini.

Dans l'éblouissement de sa blanche envolée Elle eut dit à la terre, elle eut dit à la mer La blessure profonde et le calice amer D'une âme qu'un regard n'a jamais consolée.

Et dames et prélats, artistes et seigneurs, Emus par l'amoureux, ravis parle poète, Vous eussent acclamé, dans un beau soir de fête Où l'on vous eût rendu de suprêmes honneurs ;

Pétrarque vous eût ceint de la couronne verte ; Laure aurait vu pâlir l'éclat de son renom; Les rayons du soleil qui fait vibrer Memnon Ayant ensanglanté la Grenade en Ir'' ouverte!

Puis le temps eût fini par guérir votre mal, Dont il ne resterait, ô fiére survivance I Que de beaux vers écrits en langue de Provence. Et le Saint-Père eût fait de vous son cardinal.

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