L.i plaine est devant moi, roulant ses épis d'or
Ici, le tertre vert où la faneuse dort
Sur sa gerbe, à l'écart, mollement accoudée.
Vers le sud, un vieux bourg découpe dans les airs Ses murs démantelés, ses tours, ses toits déserts : On dirait un hameau de l'antique Judée.
Là, sur le ruisseau clair qui fuit dans les cailloux, Se penchent les ormeaux, les lentisques, les houx, Et, d'une berge à l'autre, ils croisent leurs feuillages
Il est midi : le ciel est d'un azur profond.
Nul bruit en ce doux lieu, sinon le bruit que font
Autour des grands pavots les abeilles volages.
Scène heureuse ! Le cœur, à loisir dilaté, En savoure le charme et la sérénité.
Un seul regret se mêle à l'extase divine :
Que ne vous baissez-vous, coteaux de Thorizon. Pour que je puisse voir, du seuil de la maison, La mer, par vous cachée, et cependant voisine !
Oh! du milieu des champs, sous un ciel calme et pur, La voir, même de loin, cette nappe d'azur Où reluit au soleil plus d'une voile blanche !
Voir à travers les bois, diaphanes réseaux,
La grande mer sourire, — et, comme des oiseaux.
Les barques de pécheurs passer de branche en branche !
Ce sont les « pêcheurs de Provence », mais c'est surtout la « bouillabaisse » locale que chante M. Eugène Rostand. II y a de la bonne humeur dans cette page :
Le soleil sur la mer jette un dernier sourire ; Plus mollement la vague aux galets, lasse, expire.
Les coteaux, où du jour danse un reflet changeant, Sont bleuâtres, piqués de tons d'or et d'argent.
... Le crépuscule vient lentement. Voici l'heure Où le pêcheur, laissant la femme en sa demeure. Le cœur gonflé d'espoir, va tirer le hourgin. C'est le nom provençal de son meilleur engin.
LES POÈTES DU CLOCHER. lél
Sur la barque ils sont trois, debout, et de leurs rames Dans un clapotement coupent les blanches lames.
Le lourd filet de corde émerge sur les eaux ; Ils le hissent prés d'eux, en tâtant les réseaux.
A petits coups la barque approche du rivage, Où des passants, groupés, attendent l'arrivage.
Le père, un vieux, très brun, les bras nus, déchaussé, Le pantalon de toile aux cuisses retroussé. Saute hors du canot dans l'eau qui l'éclaboussé,
Fait deux pas à travers les rocs tout verts de mousse, Et, plantant sur la grève un pied ridé, mais fort, Etale le filet qu'on lui lance du bord.
Dans les mailles de lin les poissons pris fi'étillent ;
Sous l'adieu du soleil qui s'abime, ils scintillent
De leurs longs dos squameux, loups, saints-pierres, merlans,
Pageots, soles, rougets, et fi'êles capélaiis.
Toute chose ici-bas, hélas ! est périssable. Le père les arrache au hourgin, sur le sable Les jette palpitants, fermant l'oeil à demi, Implorant une goutte en vain du flot ami.
Et tar\dis qu'un des fils amarre la nacelle
A la roche, où la corde en un anneau se scelle,
L'autre emporte au logis, qui va se réjouir,
La belle pêche, dont le riche doit jouir,
Achetant deux écus de la mère en Hesse
De quoi faire, demain, l'esquise bouillabaisse.
C'est encore à sa Provence natale que songeait M. Emile Zola, lorsque, en des vers qui datent de 1850, il demandait
... au pied d'une roche grise, Un bouquet de pins dont la brise.
Le soir, apporte la chanson.
Il voulait aussi de « vieux oliviers songeurs »
Courbant leurs têtes grisonnantes,
et des vignes, et du thym, et surtout de la lavande ! Vous le voyez bien, c'est du pays natal qu'il s'agissait. Encore un hymne — et bien inattendu — à la gloire de la Provence ! Mais j'ai hâte d'en venir à Jean Aicard.
l62 LES POÈTES DU CLOCHER.
Oh! le Méridional achevé que cet Aicard, le fier improvisateur et le liseur ardent !
Un jour, j'étais chez lui. Il faut vous dire qu'il habite dans la plus calme de nos rues parisiennes, dans cette rue Notre-Damedes-Champs, qui ressemble à un coin perdu d'Orléans ou de Rennes, ou de toute autre ville de la province catholique. J'étais donc chez Jean Aicard ... Je le vois encore, la figure tourmentée, les cheveux en désordre, le teint mat, les gestes brusques, et, comme on Ta dit, un air de « meneux de loups ». Le déjeuner fini, il se mit à me lire des vers. D'abord j'hésitais, un peu épouvanté par ces éclats de voix, ces poussées et ces violences. Mais, au centième vers, j'y étais. La lecture s'acheva, — lui, debout devant moi debout, — tous deux pleurant... Après cela vous me direz que l'émotion était superficielle, l'attendrissement passager, l'enthousiasme à fleur de peau ; vous avez raison, je suis de votre avis, je vous approuve, c'est vrai, c'est certain, c'est ainsi, — mais je ne puis oublier que ces vers, médiocres peut-être à la lecture, m'ont empoigné, emballé, saisi, troublé, vaincu, et que, pour un peu, j'aurais sangloté comme une bête ! Et voilà comment je comprends un Méridional, que diable !
C'est en quatre beaux vers que Jean Aicard nous a dit son
rêve :
Tout l'été d'une vie ardente et sans ténèbres, Je veux chanter les fleurs, les blés, l'azur, l'amour, Et, quand viendront l'hiver et les souffles funèbres, Mourir dans un espoir de gloire et de retour !
Jean Aicard a écrit toute une série de Poèmes de Provence, — de la passion mise en strophes, avec le carillon des rimes sonnant autour de chaque aveu.
C'est qu'elle est belle en tout temps, cette terre de Provence, belle au baiser des canicules, belle surtout en automne, par les automnes secs et clairs. — Et voici un Novembre provençal que nous chante, d'amoureuse façon, M. Jacques Normand :
Avec des tendresses câlines, Novembre rit dans les collines...
Oh ! le gai refrain provençal :
« Ciel d'azur et temps de cristal ! »
En blanches tresses déroulées Le parfum des herbes brûlées Monte dans l'air tranquille et pur...
Temps de cristal et ciel d'azur.
Sur la route une fille passe Et chante... Et sa voix, dans l'espace, Vibre ainsi qu'un frêle métal...
Ciel d'azur et temps de cristal.
Le bon soleil qui nous arrose Nimbe d'une poussière rose Les noirs cyprès au profil dur...
Temps de cristal et ciel d'azur.
En son sarreau de toile écrue.
Blanc sur la terre brune et drue, Le semeur va d'un pas égal...
Ciel d'azur et temps de cristal.
Au lointain, la montagne grise, Semblable à quelque immense frise, Coupe l'horizon d'un trait sûr. ..
Temps de cristal et ciel d'azur.
C'est, sur la plaine tout entière.
Un ruissellement de lumière. Un chatoiement oriental...
Ciel d'azur et temps de cristal.
Et c'est, dans l'àme qui sommeille, Comme une ombre fine et vermeille.
Une nuit où rien n'est obscur...
Temps de cristal et ciel d'azur.
Et pourrait- on parler de la Provence sans nommer Clovis Hugues ?
On connaît Clovis Hugues comme orateur politique : il n'est ni de notre compétence, ni de notre plaisir de juger ses paroles ou ses actes. Mais on connaît moins Clovis Hugues poète, — et pourtant que de sonorité dans ses vers !
Tout d'abord, quelques mots sur l'homme. L'homme, en etfet, est de ceux, — bien rares aujourd'hui, et plus rares de jour en jour, — qui ont une personnalité. Ce n'est ni le romancier
réaliste, ni le poète philosophe, ni le « rùveur à nacelles » dont parle Musset, ni le parnassien entileur de mots et dénicheur de chinoiseries. Ce serait plutôt le romantique, mais un romantique plus broussailleux encore que les autres, un romantique enivré de son romantisme, — enfin, quoi ! un romantique qui aurait lu Tiiiiarin, et serait un peu de Tarascon, pardi !
Un peu ! disons beaucoup. Soit qu'il écrive ses vers, soit qu'il les dise en agitant une chevelure mérovingienne, Clovis Hugues incarne le Midi et tout le Midi. Il en a les gestes saccadés, les tressants nerveux et les effroyables colères. Il faut l'entendre déclamer ! Son accent, — Vassent dont parle Daudet, — donne plus de mordant aux vers en en faisant saillir le rythme. La voix tombe parfois à plat, pour jaillir de nouveau plus vigou reuse et plus violente. C'est bien la diction qu'appelait cette poésie toute d'inspiration, souvent emphatique, quelquefois même ampoulée, mais puisée à la vieille source du romantisme, à cette source qui a vu boire tant de lèvres, et qui, pour épuisée qu'elle semble, n'est pas encore tarie.
Clovis Hugues a déjà publié deux recueils de vers, les Soirs de bataille et les Jours de combat. Rien qu'au choix des titres, la tradition romantique éclate déjcà. Mais quelle surprise vous attend, une fois les pages ouvertes ! \'ous pensiez ne lire que des tirades héroïques, des discours de tribun] coulés en strophes, comme le D: viris qu'un élève de troisième traduirait en vers latins. Erreur I Sans doute elles abondent, les pages ainsi boursouflées, où les mots « à fracas » servent trop bien des idées paradoxales, creuses, vieillies, "qui n'intéresseraient guère que les lecteurs de gazettes faubouriennes, n'était la richesse d'un vocabulaire infiniment harmonieux. Mais, à côté de ces poèmes à « tendances », — soit tendances politiques, soit, ce qui vaut mieux, tendances simplement humanitaires, — à côté ces morceaux d'éloquence plus ou moins fièrement trempée, voici que n(ms trouvons des notes tout émues, des impressions toutes naïves, des accents tout tendres. Le poète chante l'amour, le foyer, la famille, l'enfant; il le fait même avec tant de sincérité, de grâce et de simplicité, qu'on est sous le charme de cette grosse voix ainsi radoucie, et qui, lasse de crier, se prend à mur-
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murer en sourdine, tantôt dans les prés, où il ne faut pas effrayer les libellules, tantôt, et surtout, à côté du berceau de la petite Mireille. Et quels vers exquis il trouve, ce tribun, lorsqu'il s'agit de chanter les humbles bonheurs et les joies timides! Premières déceptions, craintes, sourires mouillés de larmes, larmes qui finiront en sourires, tout lui est bon à dépeindre, et à dépeindre comme il le sent, d'une façon encore énergique, sans banalité ni fadeur.
Ht voyez comment le poète sent la nature méridionale avec ses brûlantes nettetés :
C'est le midi vermeil, lascif et plein de rêves, Dans son cadre doré par les soleils couchants, Avec son bercement de vagues sur les grèves Derrière les rameaux tourmentés et penchants.
Deux arbres, envolés dans le baiser des sèves. S'ajoutent à la paix glorieuse des champs, Tordus comme des faulx, polis comme des glaives. Au-dessus des ravins d'où s'élèvent des chants.
Tout là-bas, dans la nue, un gonflement de houle; A droite, un filet d'eau scintille et se déroule Comme un ruban tombé des ailes d'Ariel;
Et dans le charme exquis l'espace au loin s'azure, Et rougeoie, et flamboie, ets'eftace, à mesure Qiie le soir lent descend des étages du ciel.
M. Xavier de Magallon, — qui a le patriotisme ardent, et qui ne se cache pas d'être Méridional, ce dont M. Daudet serait seul à le blâmer, — M. Xavier de Magallon, dis-je, entonne, à la gloire de Marseille, l'ode éclatante, toute rythmique de forme et chaude d'élan, dont je vais citer, de mémoire, quelques strophes :
J ai rêvé de louer, ô ville, en larges vers,
Dont j'ornerais ton front comme de rameaux verts,
Tes flottes que l'orage enchante, Les aspects variés de tes clairs horizons, Ton passé, cycle auguste, aux fécondes saisons,
Ton golfe qui hurle et qui chante !
l66 LES POtTES DU CLOCHER.
Tu ne peux plus lancer tes marins aux assauts, \'illo, ni voir, rentrant du large, tes vaisseaux
Plier sous le poids des trophées :
C'est le destin commun, et tu le subiras : Dans des embrassements, trop vastes pour leurs bras,
Les races meurent étouftées !
Mais, ville, tu le sais, l'art seul est immortel : Que tes enfants jamais n'en délaissent l'autel !
Rends leur langue prompte et hardie.
Leur bouche harmonieuse, afin que si, parfois, Dans les conseils du peuple ils élèvent la voix,
Leur parole soit applaudie !
L'on a pu réfréner le cours de tes destins. Mais non pas rétrécir les horizons lointains!
Sur la mer qui rit ou sanglote Continue à tracer, ô ville, tes sillons! Et qu'il n'en soit aucun où de tes pavillons
L'ombre triomphale ne flotte !
Il te reste tes ports et ton firmament clair, Ses murmures de brise et de vague dans l'air
Qiii, lorsque l'ombre au loin surplombe Les vais où Dieu te berce en un rêve enchanté, Semblent, tant ils sont doux, pendant les nuits d'été.
Des roucoulements de colombe !
Il te reste tes fils, dompteurs des grandes eaux, Qui, la mer se cabrant, la frappent aux naseaux
Et ne cèdent point devant elle ; Et tes filles dont l'air est tel qu'on les prendrait, Si le sang sous leur chair comme un feu ne courait,
Pour des marbres de Praxitèle
Sur un mode moins élevé, en un mètre moins krge, M.Hippolyte Matabon avait déjà chanté Marseille. Il lui disait :
Marseille ! en vain le flot des âges Couvre ton vieux temps éclipsé ; Comme la mer baise tes plages, Toi, tu caresses ton passé!
M. Auguste Marin a voulu écrire le poème, non seulement de Marseille, mais encore, mais surtout de la <( mer marseillaise ».
LES POÈTES DU CLOCHER. l6j
Il nous dit les « grappes mûres » , sans doute, et les moissonneurs, et le rouleur, et les palmiers, et les oranges, et le platane, et le troupeau, et la chanson de Magali, et l'aloès, et le combat de taureaux, et le « cabanon »,et l'olivier, et les foins, et les rochers, et le vin de Provence; mais il nous dit surtout le « Large », le « Réveil en plein mer », le « Coup de vent », la « Rentrée des pêcheurs», la « Chanson delà galère », la « Chanson des voiles », sans compter 1' « Ouragan », le « Patron Jean-Pierre », et surtout la Méditerranée. Et tout cela est un peu rude, un peu rauque, parfois monocorde, mais enfin vibrant, rutilant et charnu. La sécheresse de l'air y a passé, et aussi ses parfums qui grisent : c'est du lyrisme sur tout sujet et à tout propos, mais enfin du lyrisme sincère, — le débordement de l'enthousiasme, le vin de la jeunesse et le sang du cœur.
J'ai hâte de relire avec vous l'Epilogue de ces Chansons :
Ce livre où, mieux que dans moi-même, Vivent mon âme et mon esprit, En ton seul honneur fut écrit, Pays de lumière que j'aime!
J'en ai composé tous les chants Sur tes plages, dans tes collines, M'imprégnant des odeurs salines Qui se mêlent à l'air des champs.
J'en ai vécu la vie austère
Avec le rude travailleur :
Beau comme un dieu, parfois meilleur,
Puisqu'il se penche vers la terre.
Maintenant revienne l'été Qui fait germer les plantes saines :
J'aurai ta sève dans mes veines, Pays d'amour que j'ai chanté !
Je ne puis t'offrir qu'une gerbe, Comme un glaneur reconnaissant, — Les grands moissonneurs, en passant, N'ayant pas foulé toute l'herbe. —
Il ne reste, après la moisson, Pour le vagabond sans ouvrage, Que les brindilles, le fourrage Et les épines du buisson ;
l68 I-ES POÈTES DU CLOCHER.
Mais la cueillette est encor bonne!
Puis, les champs doivent refleurir, Et la terre a, pour nous nourrir, Plus de trésors qu'elle n'en donne.
Maintenant l'hiver peut venir, Les cigales peuvent se taire :
J'ai planté, dans mon coin de terre, Un olivier pour l'avenir.
Et je ne quitterai pas la Provence sans rappeler qu'elle a, — outre les tclibres, — bien d'autres poètes. Je ne parle pas des poètes en prose, Daudet dans ses Lettres de mon moulin, Horace Bertin dans ses Croquis et ses Marseillais. Mais que de poètes en vers! J'ai noté, dans un fouillis de noms, celui de M. Paul Arène, celui de M. Joseph Gautier, ceux encore de MM. Michel Savon, J.-M. Mestrallet, et de sept ou huit autres.
Tous ont écrit sur leur Provence natale, tous l'ont aimée, tous Pont chantée; elle vit par eux, et peut-être revivront-ils par elle.