‹ Les poètes du clocherChapitre 35 sur 56 · LANGUEDOC · texte numérisé non relu

LANGUEDOC

Nous allons rapidement parcourir le Languedoc. Dans cette province vaste nous trouverons des auteurs locaux de toutes sortes, chantant sur tous les tons, décrivant des mœurs ou des paysages bien divers. Nous commencerons par l'Ardèche et ses âpres montagnes. Nous verrons ensuite les Cévennes et le Gard, Nîmes et ses environs, puis Montpellier et sa plaine grise, et Cette, et Béziers, et les aspérités du Tarn; enfin, redescendant sur « Toulouse la romaine », nous nous attarderons quelque peu dans la vallée de l'Aude.

Jamais il ne nous aura été plus pénible de passer sous silence tous les poètes qui ont écrit, soit en patois plébéien, soit en provençal littéraire. C'est par centaines que le Languedoc les a produits : depuis les troubadours du moyen âge jusqu'aux félibres de cette année, depuis les Si rve?îtes de jadis jusqu'aux romances d'aujourd'hui, en passant par les odes de Goudouli et les chansons comiques d'Achille Mir, c'est tout une littérature, bien spontanée et bien savoureuse, que le Languedoc a fait jaillir. Pour cette province, comme pour le Comtat-Venaissin et le pays de Marseille, comme aussi pour la Gascogne, nous

lyO LES POÈTES DU CLOCHER

devons nous satisfaire avec des rogatons, des bribes de poésie, h côté du banquet préparé, et auquel nous ne toucherons pas. Quoi ! rien ! pas même un sonnet de Roumieux ! pas même un fragment d'épopée de Félix Gras ! pas même une élégie ou une farce de Bigot ! Tout cela nous est interdit...

Ce préliminaire clos, commençons par lArdèche.

Je ne crois pas que l'Ardcche ait une littérature poétique bien fournie, — et franchement c'est dommage! Ce pays-là méritait mieux. Avec ses montagnes sombres et fauves, ses souvenirs tragiques, ses vieilles cités comme Viviers, ses vallées sinistres et l'évocation des féroces tueries religieuses, l'Ardèche eût dû inspirer bien des poèmes. Il existe quelques essais de ce genre, mais parsemés et rudimentaires, dans les Fleurs sauvages de M. Henri Bossanne, et les Vivar aises de M. Th. Royer. A dire vrai, l'Ardèche n'a qu'un poète, et encore écrit-il en prose ! C'est M. Firmin Boissin, dont le roman : Jan de la Lune, historique à la fois et pittoresque, est^ malgré l'abus des mots locaux ou des vocables périmés, une des plus belles choses que je connaisse. Je recommande le livre en passant, et bien qu"il n'entre pas dans notre cadre ; mais il a une valeur si sérieuse, que les délicats me sauront gré de ravoir mentionné ici.

, Après l'Ardèche, Nîmes.

Le poète-boulanger, Reboul, a écrit des Souvenirs d'Enfance, d'une enfance passée, si je ne me trompe, à deux pas de Nîmes. A dire vrai, la pièce ne renferme rien qui soit curieux ou coloré. C'est plutôt du sentiment que du paysage, de l'attendrissement que de la description.

M. Henry Maystre a consacré aux Cévennes quatre morceaux. De la Mort d'un vieux Huguenot, pas plus que de la Maison Carrée, je ne dirai rien ; je trouve de la grâce entraînante dans la pièce sur le Lavoir; mais ce que je préfère à tout le reste, c'est le Tableau Cévenol. En voici le début : il a bien de la netteté et de la franchise :

La gorge entre deux monts s'ouvre, étroite, profonde Et froide. Sur la gauche, une cascade gronde.

De sa brume irisée un flot glacé, que suit

Où remonte par bonds la truite, glisse et fuit.

Aux deux bords du ruisseau, deux bandes d'herbe sombre

S'allongent. Une vache est là, couchée à l'ombre,

Blanche mère aux yeux doux sur le fond vert des prés.

A mi-côte, plus vieux que des chênes sacrés,

Des châtaigniers aux brous piquants, aux bras robustes,

Aux troncs creux, d'où ruisselle une touffe d'arbustes,

Divisent en cent doigts géants leurs pieds noueux...

Plus loin

Des seigles clairsemés aux souffles vifs frissonnent,

Et, là-haut, les montagnes en arête se profilent sur le ciel d'un bleu mat.

Notre poète nous montre alors, dans la maison, sous le toit d'ardoises « long et* bas », l'adorable tableau d'intérieur, la femme allaitant le petit, l'aïeul « aux doigts calleux w, les enfants, les oncles, le père, et tous réunis autour des châtaignes qui fument. On fait la prière :

Culte simple et touchant. Dans son travail surprise,

La jeune femme, rouge autant qu'une cerise,

Se penche sur le front de l'enfant babillard

Qu'elle interrompt d'un signe et contient d'un regard.

L'œil brillant du mari dit la sollicitude.

Chaque garçon s'incline en sa propre attitude,

Mais que l'un soit plus doux, que l'autre ait plus de feu.

C'est la force en repos sous le regard de Dieu.

C'est encore dans les Cévennes que niche ce village, dont Auguste Creissels nous a donné la description. Il s'agit d'un pont superbe, qui a l'air de regarder

Avec la gravité d'un ancien patriarche.

Les laveuses de linge, toute la journée, y font jaillir des gouttelettes sous le descente des battoirs. Et le pont les contemple :

Le colosse de pierre a, sur ses membres lourds. Un superbe manteau de mousses de velours Brodé, pendant l'hiver, de franges argentées.

172 I ES l'OÈTES DU Cl.OCHEK.

Il aime, cet aïeul, les visages contents

Dos filles du pays sous sa voûte abritées,

Ht veut rester debout pour les voir plus longtemps.

Un poète do Cette, M. le D"" Tichy, nous a dit les paysages méditerranéens ; son œuvre abonde en chansons marines, en coups de soleil sur les vagues. C'est de la houle et c'est de la lumière.

L'aiment-ils, leur Languedoc ! Voici en quels termes Jules Troubat, — que le sort a fait bibliothécaire du silencieux palais de Compiègne, — déplore son exil sous un ciel de pluie :

Moi, je me sens sous ces grands arbres écrasé; J'aime le mont Saint-Loup, la Méditerranée, La chatoyante mer, — et le vieux mur rasé De Maguelonne manque à ma vue étonnée.

Sous votre plafond bas, ma vue emprisonnée Cherche sa ligne bleue, un soleil embrasé, Le pic de Mirevnl en mamelon rosé, Le nuage où l'on croit voir une Pyrénée.

Et cette Alpe, le mont Ventoux à l'horizon, Qui se perd lentement dans des jeux de lumière ! Et l'éblouissement d'une aube printaniére !

Joachim du Bellay regrettait sa maison, Les toits de son Lire, la douceur angevine... — Moi, je soupire après l'acre senteur marine.

Voici encore M. Auguste Baluffe qui nous exalte les « bords de l'Aude » :

Dans le fond des bleus horizons, Les \ illages ont des maisons

Toutes blanches^ Que l'on aperçoit à travers Les bois, formant des rideaux verts

De leurs branches.

L'azur clair d'un ciel du Midi Épanche dans l'air attiédi

Sa lumière, Et, dans la nature en réveil, La fleur du cœur s'ouvre au soleil

La première !

Un autre Languedocien, M. Louis-Xavier de Ricard, a célébré sa province en mainte occasion.

M. Auguste Fourès, lui, a donné des pièces rustiques, d'une forme dure et tranchante, avec des brutalités et des éclats.

J'aurais tort d'oublier qu'un peintre de Carcassonne, M. Raymond Alary, vient d'écrire un poème sur Y Océan et la Méditerranée, et cela à l'occasion du canal, rêvé toujours, jamais exécuté, qui doit réunir les deux mers.

Le conventionnel Fabre d'Églantine, dont on connaît la sanglante histoire (il mourut, le i6 germinal, avec Danton et les camarades), — Fabre d'Églantine, dis-je, a chanté Limoux et ses environs. Voici ce que je trouve dans une épître rééditée, il y a quelques mois, par M. Prosper L'Été. Le poète nous a parlé de la « flèche bleucâtre », des cloches, des « sauvages mûriers », des « rochers pleins de mousse » qui ont vu son enfance. Il continue ainsi, dans des inversions bien désagréables :

O du Rioii limpide agréables contours !

O pittoresques bords, mystérieux détours!

O du Moutrcalat admirable colline !

O séjour gracieux de l'aimable Goutine,

Insensibles témoins de mes premiers malheurs!

Ce n'est point merveilleux, mais enfin nous y trouvons déjà, deux ans avant la Révolution, de la « poésie du clocher ».

C'est, ai-je dit, M. Prosper L'Été qui nous a remis en mémoire Fabre d'Églantine. Or, M. Prosper L'Été va pubher, luimême, un volume de vers locaux. Cela s'intitulera : Dans les Corhiéres, et j'ai lieu de croire que ce sera sapide et aromatique. La flamme méridionale y a passé, avec la rudesse d'un sol pierreux. Poésie musclée, sanguine surtout, et fière de ce sang, et fière de ces muscles, et le disant, et le prouvant, et s'affirmant dans son âpre virilité.

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