LES PYRÉNÉES
Ruissellements de cascades, gaves écumants, murailles dressées en plein ciel, cimes ardues, vallées étroites et profond creusées, routes sinueuses, chemins de chèvres, mœurs revêches, majesté moins haute que celle des Alpes, mais plus hardie et sourcilleuse, — ainsi nous apparaissent les Pyrénées. Qii'on les devine de loin, — je les ai aperçues, par un jour d'automne extraordinairement clair, depuis une colline du Lotet-Garonne, à l'endroit précis où finissent les chênes-Hèges et où commencent les pins, — ou que, marchant vers elles, on les voie surgir, toutes droites et neigeuses, d'un même bloc et d'un seul élan, les Pyrénées ont une beauté orgueilleuse et sûre d'ellemême. Elles prêtent à l'enthousiasme, elles appellent le lyrisme. Les Alpes vous écrasent de leur masse ; les Pyrénées vous exaltent par leur essor. Elles ont donc fait naître de beaux vers, et elles en feront naître à toute éternité.
Je ne puis parler (toujours cet impitoyable programme !) des poètes qui ont célébré les Pyrénées sans être Pyrénéens. Il y a pourtant, sur le sujet, — et pour nous en tenir aux contemporains, — de beaux vers de M. Eugène Rostand, d'autres de M. Ernest Prarond. Mais, ô beaux vers, vous m'aurez tenté sans me vaincre ! Programme, mon programme, tu es témoin que je n'ai pas failli !
Mon programme me permettra bien, par exemple, de vous présenter Napoléon Peyrat, Théophile Gautier et Raoul Lafayette.
Napoléon Peyrat est ce poète^ un instant célèbre, — vers 1850, — et qui a laissé, sous le pseudonyme de « Napol le Pyrénéen », une ode absolument admirable. Son oeuvre entière abonde en évocations, en descriptions des Pyrénées.
On sait que Théophile Gautier naquit au pied des Pyrénées, à Tarbes.
Peut-être un ressouvenir des montagnes natales lui inspirat-il, à lui, Parisien d'adoption, et plus Parisien que les meilleurs, ses vers sur La Source :
Tout prés du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin...
Et vous savez l'épilogue. La source rêvait de devenir fleuve, de « broder de son écume » les ponts de pierre et les quais de granit, enfin d'aller rafraîchir l'Océan :
Mais le berceau touche à la tombe :
Le géant futur meurt petit; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l'engloutit.
M. Raoul Lafayette est né en pleines Pyrénées. Il a pris au sol nourricier des âpretés musculeuses. Ecoutez ces deux strophes, lisez-les à voix haute, et dites-moi si elles n'ont pas leur sonore éloquence :
O mon pays natal ! montagnes bien connues! J'entends votre silence aux magiques appels : Si mes pensers altiers se dressent vers les nues C'est que j'ai contemplé vos sommets éternels.
Prêt aux hardis essors des premières années, J'ai gardé ma foi vierge à travers les hasards ; Par vous j'ai su rester, superbes Pyrénées, Libre comme l'aiglon, les ours et les isards.
Et cela continue sur ce ton, avec des défaillances, mais dans un beau rythme et d'une énergique allure.
Voici maintenant un effet d'hiver. Le soleil, — que notre poète qualifie de « divin »,
Empourpre, sur le pic vermeil, La virginité de la neige.
Salut aux parfums montagnards ! M. Lafayette leur dit l'aubade :
Dans mon pays enchanté On respire en liberté :
(La montagne est grande) ; On respire à pleins poumons L'air vivifiant des monts,
Un air de lavande.
Elle y croit, par là, par ci.
Et, pour guérir le souci
De l'âme navrée.
Les bons rocs font croître encor Les buis et les genêts d'or,
La menthe poivrée.
Mai.s l'ours passe, il passe « à pas lourds », — et le poète de crier : « Gloire à sa gueule ! » La pièce a de la baroquerie ; mais on ne saurait lui dénier quelque bonheur d'expression, et je ne déteste pas cet ours
Qui fuit avec horreur notre loquacité, Sachant que la parole est le masque de l'âme.
On nous présente ensuite le pic, « changeant d'aspect, mais non d'orgueil », les casseurs de pierres acharnés à la tuante besogne, les corneilles croassant par-dessus l'éboulis des rocs, les isards « humant l'aurore », hantant les « pitons aigus » et les « vierges névés » . Nous nous intéressons à la longue et douteuse aventure des contrebandiers, nous sommes d'accord avec notre auteur quand il glorifie la diligence, — la vieille patache aux bâches usées ! — nous le suivons à travers les champs de maïs, devant la carrière, partout enfin, dans tous les recoins des ravines, dans tous les replis des vais tragiques. Mais où nous l'aimons surtout, où nous voudrions le voir aimer, c'est lorsqu'il célèbre
les Cascades, en ces trois strophes qui ont de l'écume au bout de chaque mot :
Les cascades échevelées Tombent du ciel dans les vallées Creusent le roc en entonnoirs, Fouettent la ronce qui s'eflare, Et sonnent leur blanche fanfare Pour égayer les sapins noirs.
Leur folle vague, ivre de joie, Bondit, s'éparpille, tournoie, Croule en nappe, monte en vapeur ; On les voit, vierges effrénées.
Libres filles des Pyrénées, Se ruer au gouffre sans peur.
— Où donc allez-vous, les démentes ?
Pourquoi préférer vos tourmentes
Au sommeil du lac dans l'éther?
— Laissez l'inertie aux. cadavres !
Nous entendons l'appel des havres, Nous courons à la grande mer !
Avoir écrit quelques centaines de vers pareils, c'est bien mériter de son pays natal. Et l'on doit sentir plus de joie à le regarder, quand on sait interpréter ainsi son terroir, ses ciels et son âme.