LANDES
Après les déchirements des Pyrénées, après cqs pics hérissés et l'écorchement de ces gorges, voici venir l'immobilité, la monotonie, le silence, la gravité des Landes.
Ici plus de torrents : les rivières s'arrêtent en plein sable, s'y perdent, s'y dessèchent, y meurent de consomption sous l'aveuglante caresse des soleils d'été. Ici plus de neiges, mais la somnolence des étangs, voisins de la mer, désertés des hommes, et bercés au bruit lointain des roulis, à la lamentation des ressacs, à l'appel du flux annonçant le reflux. Les chemins sont rares, les bruyères maigres ; peu de villages, ou des villages sans joie ; une ou deux petites villes où la mollesse du bien vivre ne vous console pas de la torpeur provinciale ; partout l'odeur de la résine, partout les troncs coupés et saignants, partout les pins alignés en compactes masses, que déchirent de brusques arrêts, — quelque chose comme des voies toutes droites, percées en pleine forêt, et filant d'un bout à l'autre de l'horizon. Entre ces étroites coulées d'air et de lumière, le reste est d'un vert tirant sur le noir, d'un vert massif
LES rOKlES DU CLOCHliU. l8l
et obscur. Le soir, ces immensités désolées prennent un aspect tragique; que la lune y donne, et le passant aura peur...
C'est dans ce pays, à Gâas, qu'est né Jean Rameau.
Il en garde je ne sais quelle étrangeté, quelle bizarrerie qu'on a peine à comprendre, et qui vous déroute jusqu'en plein talent.
Jean Rameau a célébré les bœufs de son pays :
L'été, quand je reviens sur la terre attendrie Où les pins fraternels ont l'ùme endolorie
Et versent de longs pleurs dorés, Je vois, dans un vieux bourg endormi prés d'un gave, Un « foirail » poussiéreux où, vers le soleil grave,
Mugissent des bœufs éplorés.
Ce sont des bœufs très doux aux deux cornes en lyre, Avec de ces yeux bons où le penseur croit lire
Des poèmes mystérieux, De ces bœufs bien-aimés qu'aux plaines opulentes Conduisaient autrefois, avec des chansons lentes,
Mes simples et nobles aïeux.
Leur poil resplendissant brille comme une soie; Leurs maîtres glorieux, avec art, avec joie,
Ont étrillé leurs poitrails roux ; Ils ont couvert leurs fronts de garde-mouches roses, Ils ont mis des rubans à leurs cornes moroses
El des clochettes à leurs cous.
Ec les grands bœufs rêveurs, par couples immobiles, Sentent des étrangers qui scrutent leurs pupilles,
Comptent leurs dents, tàtent leur chair. Et, quand ces gens les font marcher au trot d'épreuve, Ils trottent, en léchant la belle blouse neuve
Du maître si rude et si cher !
Comme on n'est pas d'accord, le marchand offre à boire, Et souvent, au retour, l'œil rayonnant de gloire.
Les paysans comptent des sous.
Quand le compte est bien fait, ils vont aux bœufs moroses, ' Enlèvent leurs rubans, leurs garde-mouches roses
Et les clochettes de leurs cous.
Puis il s'en vont tout seuls, là-bas, vers la chaumière. Tout seuls, vers les champs plats inondés de lumière !
lS2 I-KS l'OÈTES DU CLOCHER.
Et les tendres bœufs ingénus Osent parfois beugler vers leur maître implacable ! Mais le maître nouveau les pousse et les accable
De ses aiguillons inconnus.
Alors, les boeufs s'en vont par quelque route étrange. ,
Oh ! les chemins anciens ! Oh ! l'établc ! Oh ! la grange
Où les hirondelles nichaient !
Oh ! le vieux soc si lourd dans la glèbe si dure ! L'enfant qui les menait à la mare si pure Où les soleils d'or se couchaient !
Ils ne verront plus rien des choses familières ! D'autres bœufs lécheront le mur couvert de lierres
Que leurs langues ont caressé !
D'autres bœufs mangeront dans les bonnes mangeoires Où d'amicales mains offraient à leurs mâchoires
Les foins odorants du passé !
Mais, tandis qu'il s'en va sous les ombres fatales, Chaque bœ^uf reconnaît les étoiles natales
Qui marchaient dans le ciel ravi !
Il fut abondonné des hommes et des choses ! Mais deux grands pleurs joyeux mouillent ses naseaux roses
Car les étoiles l'ont suivi.
Voici deux strophes toutes crépitantes de braise. C'est l'été, l'été farouche, tombant sur les Landes :
Comme un grand chien de pourpre aux cent langues dorées Le Soleil mord la plaine et pompe les torrents ; Et, sentant ses crocs vifs dans leurs fronts odorants, Les pins pleurent tout bas leurs résines sacrées.
Août trône au ciel royal, de flamme revêtu ;
Le sable éblouissant harasse les prunelles ;
Et, dans les bois, dans les ruisseaux, dans les tonnelles,
L'oiseau s'est tu, le flot s'est tu, le vent s'est tu.
Je vais quitter Jean Rameau. Je ne le ferai pas sans avoir rappelé ses strophes, — de l'antithèse encore, et du Victor Hugo ! — sur La Mcre et la Maison. Je n'en aime pas tous les vers ; mais l'idée y est, et la forme a bien son charme :
Là-bas, bien loin, sourit une maison très blanche ; Là-bas, bien loin, s'éplore une mère au front gris ; La maison se lézarde et la mère se penche, L'une branle sa tête et l'autre ses lambris.
Je suis le fils des deux, et mon cœur les vénère. Quand je vais au pays, dans la belle saison. Je vois s'ouvrir pour moi tes deux bras, ô ma mère! Je vois s'ouvrir pour moi ta porte, ô ma maison !
Et je baise les mains, et je baise les pierres ;
Je regarde les doigts et les planchers tremblants :
Et j'ai des pleurs très doux, au fond de mes paupières,
Pour la mère au front gris et la mère aux murs blancs !
Et je ne laisserai pas les Landes sans dire qu'un poète local, M. Arthur Poydenot, a chanté la Saligue du pays de Chalosse.