GASCOGNE
Connaissez-vous contrée plus luxuriante^ plus variée, plus savoureuse que la Gascogne ? Je ne sais, pour ma part, rien qui vaille ces bords de la Garonne, entre Marmande et Agen, ou encore ces plaines qui avoisinent Nérac, ces humides vallées où se dressent le château de Barbaste, les murailles carrées de petites « bastides » comme Viane, ou les tours de Port-Sainte-Marie. De quelque côté qu'on aille, des récoltes riches, le vert des prairies ou le bleu des coteaux boisés. Ici ce sont les pruniers illustres, ces « pruniers d'Agen » dont la renommée court la France. Ici, à Clairac, et jusqu'à Villeneuve, c'est cette claire et large rivière, le Lot, qui va mourir dans la Garonne au pied des murailles d'Aiguillon. Et les bizarres quais de Tonneins! Et les petites cités du Gers ! Et Auch avec sa cathédrale ! Et ce pays d'Armagnac,, pays de seigneuries héroïques, de grands coups d'estoc, de chevauchées à la Don Quichotte ! Eh bien ! tout cela réuni nous donne à peine deux ou trois « poètes du clocher >.
Je sais bien que la Gascogne a eu Jasmin. iMais nous nous sommes interdit le patois, même dans les maîtres qui l'ont parlé.
Le patois mis à part, la Gascogne va nous fournir mince récolte.
Un érudit du pays, M. Léonce Couture, constate lui-même et explique cette stérilité poétique : « L'Océan et les Pyrénées, — dit-il, — auraient dû, ce semble, exalter, grandir jusqu'à des proportions démesurées l'imagination indigène. Eh bien ! non, ce n'est pas de ces spectacles grandioses qu'il faut chercher l'empreinte dans l'âme du pays. Ce n'est pas la contemplation des flots et des montagnes qui a formé son génie et ses habitudes : c'est plutôt l'effort nécessaire, l'effort continu pour féconder un sol ingrat; c'est cette lutte pour la vie, pour le pain de chaque jour, qui a déterminé de bonne heure nos tendances pratiques ».
Vous le voyez, cette pauvreté littéraire existe non seulement dans le Gers, dans le Lot-et-Garonne, autour d'Agen, d'Auch ou de Marmande, mais encore dans la Gironde, dans la Dordogne, dans toute cette savoureuse et grasse région.
N'examinons, dans ce chapitre, que le Lot-et-Garonne et le Gers : nous irons, ensuite, nous retremper un peu sur les plateaux du centre.
Agen et ses environs avaient été célébrés, au quatorzième siècle, et célébrés copieusement, et célébrés avec emphase par Théophile de Viau.
M. André Chanet, qui naquit à Valence-d'Agen, nous a chanté sa maison :
Quelques arpents de terre, un enclos de verdure. Des ceps aux bras noueux où pend la grappe mûre, Les ormeaux du courtil, où l'oiseau familier Vient payer dans les champs son toit hospitalier, Des bruits harmonieux coupés de longs silences, Des fleurs, des fruits, voilà toutes ses redevances. Elle est sans revenus, mais non pas sans bonheur! C'est là qu'est mon regret, c'est là que va mon cœur.
Je trouve quelques paysages gascons dans les poésies de M. Georges Leygues.
M. Leygues, — un des députés du Lot-et-Garonne, — a surtout chanté la Provence. C'est sa terre d'adoption, et il l'exalte
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avec un beau lyrisme. Il a pourtant consacré, çà et là, quelques strophes à sa Gascogne natale.
Il nous dit des impressions d'enfance, l'école buissonnière au pied des collines, à côté de Villeneuve-sur-Lot :
Le Guel est un site charmant, Plein de fleurs, vibrant de ramages ; Dans les taillis, sous les feuillages, Des eaux glissent furtivement.
J'y venais, quand j'étais enfant, Cueillir les églantiers sauvages...
Une impression d"août, sur les bords de la Garonne :
La Garonne était verte, et, dans le fond des cieux, D'un bleu dur et profond, comme en un jour d'orage, Roulait un grand soleil qui poignardait les yeux.
Et, maintenant, une impression de novembre sur les bords du Lot :
Les nuages sont lourds, sans cesse le vent change ; Les oiseaux attristés ont fmi leurs chansons. Et le Lot débordé, roulant ses fiots de fange, Se moire à tout instant sous de brusques frissons.
Un poète du Gers, M. Gaston Bastit, nous a dit quelques curiosités locales. J'aime mieux vous citer, de lui, le début d'un sonnet rustique, — trop vague, à mon gré, d'une couleur trop peu gasconne, mais enfin juste ;
Le soleil verse à flots sa joyeuse clarté Sur les champs, les jardins, les bois et les prairies. Les rudes gars avec leurs bétes bien nourries Travaillent ; et le ciel sourit avec bonté.
L'azur du firmament dans son immensité, L'air, la terre, les eaux, les verdures fleuries, Ont de molles fraîcheurs, des couleurs attendries ; Tout respire la paix et la sérénité. ■
C'est encore à la Gascogne, — mais à la Gascogne historique, — que s'adresse M. Arthur Carrère. Je copie le sonnet dans son
entier. Des préciosités la déparent; pourtant il y a de la grâce sous cette mièvrerie :
Nid d'élégants seigneurs et de fiers mousquetaires, Terre des doux rimeurs et des nobles amours, Où des reines venaient dans les splendeurs des cours Rendre un arrêt subtil sur les galants mystères ;
Véronne^ qu'adoraient les rêveurs solitaires ; Et toi, Garenne, où dans l'éclat de ses beaux jours, Marguerite entraînait ses joyeux troubadours Comme un troupeau chantant d'esclaves volontaires ;
O mon pays ! ta gloire a l'ampleur des couchants, Quand les rayons du soir s'épandent sur tes champs Et font un nimbe rose aux rives parfumées...
Tu rappelles comme eux tout un passé vermeil, Où les sonnets fleuris, vers les branches aimées, Montaient, comme des lys, sous l'or du grand soleil !
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A la bonne heure ! Après les matérialités de la Gascogne, voici l'àmc vaillante et la dure glèbe du vieux Quercy !
Nous avons passé Montauban- tu-ne-le-sauras-pas, la ville qu'illustra Léon Cladel, et à laquelle ce romantique a redonné je ne sais quelle légende héroïque et tourmentée... Et voici l'Aveyron qui roule entre ses amas de rochers, et voici le Lot qui bat les fantasques contours de sa rive, en des lacets rapides et tortueux... Voici les villes étranges, juchées sur des pics ou dévalant le long des rocailleuses fentes. Voici Rocamadour! Et voici les lyriques, — enfin i
Je parlais de Léon Cladel. Il n'a publié que peu de vers, — mais n'est-ce pas un ressouvenir du Quercy que cette strophe :
Prés des sources, sous bois, nous étions isolés ; Il arrivait des monts une sauvage haleine ; Vous eûtes peur de l'ombre immense de la plaine Et des arbres hurlant ensemble, échevelés ?
Un autre grand poète en prose, Emile Pouvillon, a décrit le Quercy dans tous ses paysages; il Ta fait, depuis Césetfe jusqu'à.
ses derniers Contes, avec une saisissante netteté de touche; mais il n'a point donné de vers sur son pays natal : je ne le puis donc mentionner que pour mémoire.
Un poète quercynois, M. F. Laroussilhe, a martelé un sonnet sur les Cadourques, — les premiers habitants de Cahors, — dont on connaît Théroïque, la sanglante résistance aux légions romaines. Les deux versets valent qu'on les cite, et le trait final a toute la vigueur des brutaks évocations :
César, le dur Romain aux suprêmes recours, Voyant qu'ils succombaient et renaissaient toujours, Mutila ces héros aux yeux bleus et sans larmes.
— O Français d'aujourd'hui que l'on vient insulter,
Vos pères à César ne rendirent leurs armes
Que lorsqu'ils n'eurent plus de mains pour les porter !
M. Francis Maratuech nous a dit, dans Rocailles, cette rocailleuse patrie.
J'aurais tort d'oublier, parmi les poètes du Quercy, M. Gaston Garrisson. M. Garrisson a pris ce beau titre, — et bien local! — Au Pays des chênes. A dire vrai, bien des morceaux du volume ont un intérêt tout général, et je n'en sais que deux ou trois qui soientvraiment de Montauban et des environs... J'ai longtemps hésité en face des citations très différentes : tout pesé, je m'arrête à celle-ci. Il s'agit des sapins... Je passe les cinq premiers vers, qui sont contournés de façon pénible, et je vais droit aux sapins du poète :
L'avalanche à leurs troncs vient briser ses courants, Et reprend le chemin creusé par les torrents, Respectant vos labours et vos burons de planches.
Puis, au sommet des monts quand l'herbe reparaît, Sur les fleurs, à leurs pieds poussant par myriades, Les sapins font planer leur feuillage discret
Dont l'éternelle nuit couvre les sérénades Des oiseaux amoureux, chantant dans la forêt A l'accompagnement sonore des cascades.
M. Camille Dehhil a pubhé deux volumes où Tinspiratioti
locale tient sa place. Talent fruste, dur et franc, on dirait qu'il écrit avec un silex et qu'il grave sur de la roche. Je sais de lui des vers étrangement rugueux. M. Taine y verrait Tinfluence directe du terroir. Et il est certain que, dans le cas de M. Camille Delthil, il y a « de ça. »
Lisez donc ces vers sur les paysans :
Hàlés, terreux, maigres, horribles,
Nous sommes les fruits avortés
Des sombres Caïns révoltés
Dont nous parlent les vieilles Bibles.
Toujours courbés sur les sillons,
Nous éventrons la terre grise;
Par le soleil et par la bise.
Nous travaillons, nous travaillons.
Voyez aussi, comme réalisme, Le Braconnier, Les Noces tristes, Le Langiixeur. Le morceau sur Les Conscrits est plus vieillot; celui sur La Chasse, par contre, halette et court comme une meute à l'assaut. Et voici un sonnet original:
L'autre soir, je rêvais à l'époque lointaine
Où nos pères allaient cueillir le gui sacré
Sur le robuste flanc du chêne vénéré,
Qui, superbe, croissait aux monts de l'Aquitaine,
Et je voyais le prêtre, à la robe de laine Blanche, la serpe d'or en main, l'air inspiré, Debout sur le dolmen d'un sang pur diapré, Crier : Au gui Van neuf, de sa voix souveraine.
Soudain, — vers les arceaux, — mon regard étonné Dans la brume entrevit, la besace aux épaules. Une troupe de gars armés de frêles gaules.
Qui marchaient en chantant sur un rythme alterné. Et, comme un vieil écho d'une forêt des Gaules, M'arriva le refrain du vieil Aguillonné.
Il y a encore des strophes gaillardes sur le village du poète, Bruzons. J'y note cette esquisse de description vite close :
J'aime ton frêle clocher Dont le Nord vient ébrécher
L'ogive de pierre, Et l'église aux maigres flancs, Qu'entourent les murs croulants
D'un vieux cimetière.
J'aime tes enclos vermeils
Où, sous l'œil des blonds soleils,
Le raisin se dore, Et les buissons d'églantiers Embaumant les frais sentiers
Tout baignés d'aurore...
Avant de quitter Camille Delthil et le Quercy, kissez-moi vous mener encore dans le ravin que hante ce poète :
Le ravin est profond; de vieux rocs aux fronts gris S'étagent fortement, et l'on voit, à leur cime. Quelques bouquets épars de chênes rabougris.
Évoquons, pour clore le tout, cet « effet de canicule » en pleines campagnes du Tarnet-Garonne :
Midi rayonne à pic sur le mont et la plaine ; Le sol est embrasé ; le vent est sans haleine ; Le chaume sec pétille : on voit danser dans l'air De vifs scintillements, semblables à l'éclair Que lance un fer battu par les marteaux de forge. L'horrible soif a pris les faucheurs à la gorge; Aux champs le travail cesse, et, seules, l'on entend Les cigales strider sous le ciel éclatant.
Et maintenant bouclez le sac, prenez le bâton de voyage : nous allons entrer en Rouergue.