‹ Les poètes du clocherChapitre 40 sur 56 · ROUERGUE · texte numérisé non relu

ROUERGUE

Austère, pierreux, âpre au soc, coupé, comme la Lozère, par des vallées profondes entre lesquelles s'étend l'ingrate tristesse des causses, le Rouergue a la sévérité des natures primitives. Non qu'il soit abandonné de l'homme : on y trouve quelques villes d'importance, et cette terre laborieuse n'est pas une terre déserte. Mais le ciel est froid, le sol raviné, et seuls les troupeaux y errent. Impossible de rêver pays plus rude, ni plus encourageant aux méditations songeuses.

Par-dessus ces remous de croupes et de gorges, de crevasses, — les rivières, — et de plateaux, — les causses, — un clocher se dresse. C'est celui de Rodez, le clocher ruthène par excellence, le clocher auquel un poète du cru, fils de paysans, ancien berger lui-même, adresse ce superbe cantique de joie :

Or, ce que l'arbre aimé, qu'on salue au retour, Est pour tous les enfants du petit coin de terre, Toi qui portes plus haut ta tête solitaire, Tu Tes pour le Rouergue entier, superbe tour.

O clocher de Rodez, qu'on voit de quinze lieues, Toi qui, par le ciseau de nos aïeux sculpté, Au-dessus du sommet où leur foi t'a planté Jaillis à trois cents pieds dans les régions bleues !

Comme l'arbre des monts, tu vibres dans le vent, Et, lorsque la tempête en mugissant t'assaille, On sent une âme, en toi, qui s'agite et tressaille, Et l'arbre de granit comme l'autre est vivant...

Le poète, c'est François Fabié.

Le première fois que j'ai vu François Fabié, c'était chez l'excellent poète Valabrègue. Petit, broussailleux, les yeux caves, le teint mat, la voix rude, Fabié m'apparut ce qu'il est en réalité, — un montagnard de la montagne maigre, un berger des plateaux du centre, un rustique travaillé par les labeurs de l'intelligence et les affres de la création.

Il nous dit des vers. Il avait commencé, de cette voix revêche et âpre, avec un accent du Rouergue qui me dérouta. Mais, lorsqu'on entend de beaux vers, pareille impression passe vite. Et les vers étaient rocailleux, mais fermes et solides, pleins jusqu'à la dernière syllabe, gonflés d'amour filial et de sonore émotion. C'était ce superbe poème du Clocher ; c'étaient les stances sur r^/f/6'/;;/;6'; c'étaient celles, plus mâles encore et d'une plus large allure,, sur Les Châtaigniers.

Et, lorsque nous sortîmes, Fabié m'avait pris. « Voilà comment je lui devins ami », comme on dit dans la Princesse Frédégonde, — et cette amitié a poussé depuis, elle s'est nourrie, fortifiée, assurée, imitant ces châtaigniers qu'exalte le poète, et qui ont leurs racines en plein roc.

François Fabié a publié trois recueils. C'est dans le second : Le Clocher, que nous puiserons nos citations.

Le poète nous parle de sa iMuse :

Elle a soif de revoir, aux campagnes natales, Les seigles épier et les genêts fleurir, De chanter, de rêver, de s'asseoir, de courir Sous les cerisiers blancs d'où neigent des pétales.

Kllc a soif de parfums, de souffles, de rayons,

De s'éveiller dès l'aube au chant de l'alouette,

De dormir à midi dans la forêt muette

Ou dans les grands prés d'or tout vibrants de grillons ;

De voler d'un vol fou du Tarn à la Truvère, Des herbages d'Aubrac aux saules de l'Alzou, Des pentes de la Caune aux flancs du Lévézou, Et du pâle amandier à la rouge bruyère;

De traverser le Causse et sa mer de froment Qui palpite et frissonne aux plus douces haleines, Puis d'aller, — dédaignant la richesse des plaines, — Chercher au Ségala le coin pauvre et charmant,

L'humble nid égaré dans les bois et les landes ;

Le moulin et l'étang bordé de noisetiers,

Les clairs ruisseaux, les vieux chemins, les frais sentiers

Où les ronces en fleurs déroulent leurs guirlandes ;

Les fermes que des houx sombres voilent aux yeux, Les petits clochers bleus annonçant les villages, Et qui laissent s'enfuir, à travers les feuillages, Les glas tristes et lents, ou les appels joyeux ;

Et l'école où jadis on apprenait ses lettres, Bourdonnante toujours d'un essain de marmots, Qui sur les mêmes bancs braillent les mêmes mots, Du même ton, parfois avec les mêmes maitres...

Voyez encore avec quels accents ce poète évoque la patrie guerrière, les luttes et les héroïsmes d'autrefois. Il s'agit des Châtaigniers :

Je sais un champ planté de ces arbres rustiques. Dont les épais rameaux et les tiges antiques Rendent, aux vents d'hiver, de terribles accords. Tantôt on croit ouïr l'orgue des cathédrales, Parfois de longs sanglots, parfois aussi des râles... . On appelle ce lieu La Grand'Coiiihe des morts.

Un village jadis occupait cetle terre.

Ruthènes et Romains — César contre Luctère —

Combattirent, dit-on, sur ce vieux sol gaulois;

Mais, l'aigle ayant enfin terrassé l'alouette,

La glèbe but le sang, et la Gaule muette.

Pour fuir le joug romain, s'enfonça dans ses bois.

Or les guerriers tombés en arbres reverdirent ; Leurs branches au soleil chaque jour s'cleiidireiit Et flottèrent au \ ent comme des éfemhvds, Superbes, et gardant encor, dans leurs ramures, Des clameurs du combat quelques vagues murmures, Et se couvrant de fruits tout hérissés de dards.

Les voilà tels qu'ils sont tombés dans la bataille ! Ce géant dont le sein porte une rouge entaille Fut sans doute un des chefs par le destin trahis, Et ces autres, courbes, tordus, couverts de rides, Témoignent qu'au combat tous furent intrépides, Et que les vieux aussi sont morts pour le pays.

O châtaigniers ! O fils robustes des Cévennes, \^ous dont le sang o-aulois enfle encore les veines, Je vous vénère ainsi qu'on vénère les vieux; Et j'aime qu au soleil, au lieu de pâles marbres, Montent jusques au ciel, drus et forts, les grands arbres Qin font chez les enfants revivre les aïeux !

Ailleurs il trouve de mélodieuses strophes pour nous dire, à propos du et sauvage de l'Aveyron », ce qu'est le « mal du pays » :

Quand Paris eut tari la sève de tes veines, Ainsi que ces oiseaux que ronge la prison. Tu mourus, calme et fier, sans cris, sans plaintes vaines. Triste de ne pas voir seulement tes Cévennes Étinceler à l'horizon ;

Et de ne pas sentir la forêt maternelle Qui t'avait si souvent à son ombre endormi. Doucement, lentement, te couvrir de son aile. Et murmurer sur toi sa berceuse éternelle, Plus douce qu'un adieu d'ami;

Triste en songeant surtout qu'aucune main pieuse N'irait au fond du bois abriter ton cercueil, Pour que ton corps devînt, dans la mousse soyeuse, Une fleur, — et ton âme, une chanson joyeuse Au bec d'un merle ou d'un bouvreuil.

Et voici comment le poète désire mourir :

LES rOKTIiS DU CLOCHl-K.

Oui, puissc-jc fermer ma paupière lassée

Par un beau jour de neige, où tout est pur et blanc,

Et m'en aller, bercé par le pas grave et lent

Des bœufs, dormir sans fin dans ma couche glacée !

Mais, pour ne pas rentrer dans la glèbe trop tôt, je voudrais que l'on prît le vieux chemin en pente Qiii sous les houx géants et les chênes serpente, Et s'attarde en replis sur les flancs du coteau;

Afin que, doucement, des grands arbres moroses, Et du ciel bas et lourd que l'on croirait en deuil, Je sentisse tomber sur mon étroit cercueil. Non les pleurs des amis, mais les larmes des choses !

Ce n'est pas tout.

On connaît le roman de M. Zola : La Terre. M. François Fabié y a fait réponse. Et voici comment il termine ce poème de la filiale indignation :

Oui, ce n'est plus qu'en toi, Terre calomniée, Que placent aujourd'hui leur espoir de demain Tous ceux qui, — te fuyant, — ne t'ont pas reniée, Et qui révent du soc, une plume à la main.

Pardonne à qui te hait, dédaigne qui t'outrage. Souris au déserteur qui retourne vers toi. Donne à tous tes enfants patience et courage, La joie à qui récolte^ à qui sème la foi;

Et tu nous sauveras des abimes où tombe Tout peuple qui t'oublie et rit de tes leçons. Car tu ne voudras point n'être plus qu'une tombe, O mère des soldats et mère des moissons !

De François Fabié à Charles de Pomairols, la transition est aisée. Tous les deux ont le même pays : le Rouergue ; tous les deux l'aiment également ; et s'ils le chantent de diverses façons, c'est que l'un l'adore d'enthousiasme, que l'autre le chérit par la pensée attendrie et grave : François Fabié est lyrique, Ch. de Pomairols est philosophe, — tous deux sont poètes, et le Rouergue doit être fier du second comme du premier.

Ch. de Pomairols vit chaque année, six mois durant, la vie

heureuse du gentilhomme campagnard. Il lui doit bien des inspirations originales. Il s'est avisé de faire ce qu'il appelle, avec quelque ironie, la « poésie de la propriété ». Il nous parle des « herbes folles », nous entretient d'une» coupe de bois », nous intéresse à ces paysans dont il a pénétré l'àme et compris les patients labeurs. Enfin il plante des chênes, et il nous explique pourquoi :

Je ne sénie pas de blés éphémères.

Je ne plante pas des roses d'un jour :

Plus haut et plus loin s'en vont mes chimères.

Plus haut et plus loin s'en va mon amour.

Je ne songe pas aux récoltes promptes Qui doivent mûrir dès le lendemain :

Le rêveur distrait fait de mauvais comptes Et n'amasse pas les fruits de sa main.

Mon fécond travail est vain pour moi-même ; Pour d'autres que moi fondant mon espoir. J'asseois fortement l'avenir que j'aime, Assuré pourtant de ne pas le voir.

Bien loin au delà des moissons prochaines, Bien loin par delà ma vie et ma mort Prolongeant mon vœu, je plante des chênes. L'arbre formidable au tardif essor.

Je confie au sol de ma bonne terre.

Avec la semence obscure des glands,

Les grands troncs noueux, l'ombre héréditaire

Qui se déploieront surtout dans mille ans.

Mais les vents charmés diront ma louange Dans la cime immense : à cette rumeur, Les hommes, surpris d'un frisson étrange. Songeront peut-être au lointain semeur.

Au moment où je m'apprêtais à finir ce chapitre, la nuit s'est mise h tomber, une nuit d'hiver, qui sent la neige et les bourrasques. Et je me suis surpris à rêvasser, la plume aux doigts : je voyais ce pays du Rouergue, ces plateaux bleus piqués de clochers d'ardoises où la glace doit pendre, à cette

lieure, et qui ont \u fuir, depuis belle lurette, leurs dernières liirondelles... Ht alors j'ai compris pourquoi cette terre est ainsi aimée de ses enfants : ils la chérissent pour sa tristesse, un peu comme on aime le dur hiver et ses crépuscules froids. Et c'est là le secret de bien des amours : il y a des femmes qu'on ne suit pas pour leur sourire, mais pour leur silence. Les lèvres closes et les yeux voilés ont le même charme de mystère. Je sais des cœurs qui ne se livrent pas, des cœurs durs au toucher, et que l'on adore comme les crépuscules de glace, comme les terres de douleur...

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