BORDELAIS ET PÉRIGORD
Nous l'avons déjà remarqué, les provinces fertiles, les terres bénies, les « îles d'or», comme dirait Mistral, sont celles qui ont produit le moins de poètes, ou plutôt celles que le moins de poètes ont chantées. Voici le Bordelais et voici la Dordogne ; partout les vignes, partout les plaines luxuriantes, les molles collines, les clochers élégants et fins, les souvenirs d'épicuriens comme Montaigne ou de sages comme Montesquieu ; la richesse abonde, et la ven-e, et la joie, et le bon sens, et même le goût artistique : la poésie manque.
Bordeaux n'a guère été chanté que par son vieil ami, cœur jeune et tète chenue, Hippolyte Minier. Hippolyte Minier lui a consacré tant d'odes et d'impromptus, que Bordeaux Ta adopté comme son unique poète. Et, ma foi ! Bordeaux a bien fait.
J'ai sous les yeux un poème de M. l'abbé Ferrand : Mon clocher, qui n'est qu'une longue description du Bordelais. Je voudrais vous citer quelques strophes de M. AU Martineau, qui habite les environs de Bazas, et en a souvent interprété les
200 li;S POÈTES DU CLOCHER.
paysages. Je trouve dans les Échappées, de M. Samuel Henriquet, quelques croquis de cette vallée moelleuse qui ondule entre Libournc et Bergerac.
Et ainsi, sans même m'en être aperçu, j'entre en Pcrigord.
Voici les vers de M""-" Sabine Manccl. La pièce est tout nettement, tout franchement intitulée : An Pcrigord :
Cailloux roulants, ou blocs énormes, La pierre, sous toutes ses formes.
Régne dans mon pays aimé, Au Périgord, le bien nommé.
Précipice, grotte ou carrière, Toujours le roc, toujours la pierre ..
Le lit même, où court sa rivière, De silex en poudre est formé.
D'autres chanteront ses vallées, De fleurs et de fruits constellés ; Le panache altier du maïs ; L'eau vive, où croît le jaune iris ; Les bœufs roux traînant par la plaine Un vieux soc de forme romaine ; La femme, au seuil filant la laine Comme au temps de Sémiramis...
Moi, je veux chanter l'àpre roche, Où le seigneur Soleil accroche^, Pour donner du ton au décor, Un chaud reflet de pourpre et d'or ; Où, parfois, le chétif arbuste Dans la mince faille s'incruste, Implorant du rocher robuste Secours contre le vent du Nord ;
Où, dans un creux, vit la cigale Dont la voix vibre, sans égale.
Mais se tait, si vous approchez, Semblable aux poètes cachés Dont le chant men-eilleux atteste Qu'ils sont d'origine céleste, Bien qu'ils vivent, d'un air modeste, Dans leur tour d'ivoire nichés :
OÙ, pieds nus, quelqu'humble bergère S'adosse, et, brisant la fougère. Construit un rustique foyer, Prés du roc, poar mieux l'étayer :
Là, châtaignes de contrebande Cuiront au rouge feu de brande, Tandis que le chien, sur la lande.
Veille aux brebis du métayer.
Dans cet azur qui nous entoure, A toi, cigale, à toi. pastoure, La liberté des hauts sommets Où la pensée éclôt en paix, Par la solitude bercée...
Plus haut que la roche dressée, Va ! monte, monte, ô ma pensée, Monte, sans t'arrêter jamais!
Monte : la pente est rocailleuse :
Mais nul bourbier, nulle eau fangeuse N'y ternira ta pureté :
Dans la rayonnante clarté.
Va ! gravis la plus haute cime.
Et là, montre le but sublime A ceux que retient dans l'abime Leur vacillante volonté !
Montre-leur que lutter, c'est vivre ; Que le labeur ardu délivre Des vains rêves ensorceleurs ; Qu'il faut des actes, non des pleurs ; Et que c'est la hache de pierre.
Aux mains de la volonté fiére, Qiii nous enseigna la première A vaincre les monstres hurleurs.
Rude hache, arme des ancêtres, Où donc sont-ils, tes anciens maîtres ? Aux cavernes du Périgord, Le sol nous livre sans effort Leur crâne, qui nous les révèle :
Mais l'âme ardente, où donc est-elle ?
Où donc est ta flamme immortelle, O pauvre crâne, aujourd'hui mort ?
Transmise aux. hommes de ta race, Elle persiste en eux, vivace...
Hélas! un souffle corrupteur Parfois obscurcit sa lueur :
Mais, vienne le péril, pareille A l'étincelle qui sommeille En toi, silex, elle s'éveille Au choc du fer libérateur !
Le Périgord a inspiré des vers à une autre femme-poète, M™' Marie-Thérèse Lapouyade. Un enfant du pays,, et un poète du plus large vol, un des moins connus, un des meilleurs de cette génération, — M. Marc Amanieux, nous a dit les paysages frais, les blondes collines, les vastes horizons de Sainte-Foy La Grande et de Bergerac. Dans cette dernière ville, un tonnelier, M. P. -P. Palut, a écrit des pièces locales. Il y aurait de l'ingratitude à oublier M. Benjamin Buisson, qui a maintes fois célébré la calme et verdoyante vallée de Tlsle, ou M. Elle de Biran, qui, dans quelques morceaux (Le Rond des Sorciers, Le Château de Maroiite, etc.) s'est inspiré, comme il nous l'écrivait lui-même, des « scènes et des paysages de sa chère province ».
Dans La Muse du Grand-Père, M. Ludovic Sarlat a célébré Le Maison de La Boctie, Les Ormeaux de la Rigondie, et Le Château de Besse, et Le Vallon de Vitrac : il l'a fait avec émotion et bonhomie. De façon plus savante, dans un rythme plus original, M. G. Tarde a chanté La Roche de Gajac. Enfin, quand il publia sQs Mosaïques, M. Edouard Delpit a rendu plus d'un filial hommage à cette vieille, superstitieuse et sombre province du Périgord.
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