BERRY
Le pojte du Berry, s'il vous plaît !
Et mon interlocuteur de répondre : George Sand !
Hélas ! trois fois hélas ! nous ne devons parler que des poètes « en vers ». Et ici c'cist un crcve-cœur que de s'en tenir à son programme.
Quoi ! pas une description de La Mare ait- Diable ! Pas une phrase de François le Champi !
Et que faites-vous donc de la consigne ?
George Sand manquant, jetons-nous sur Maurice Rollinat.
On sait la bizarre personnalité du poète, on sait sa destinée plus bizarre encore. Il avait publié, chez l'éditeur Fischbacher, et à une date que je n'ai pu avoir exacte, un recueil « naturiste » : Dans les Brandcs. Le recueil passe inaperçu. Mais Rollinat fait autre chose; son talent de musicien aidant, il se révèle diseur étrange et poète macabre ; un beau soir, il récite, chez M""^ Sarah-Bernhardt, quelques-unes de ses sinistres fantaisies, — et le voilà célèbre du coup. Figaro aidant, il publie Les Névroses ; il a la réputation, — il a même la vogue. La vogue passe. La réputation a-t-elle tenu ? je l'ignore.
Mais le poète a la sagesse — et en ceci il s'est montré artiste véritable — de quitter Paris, les devants de cheminées et les fumoirs, les cercles littéraires et les salons mondains, pour s'aller enfermer dans la plus muette des solitudes, au fond d'une lande rocailleuse, en plein recueillement, sous le ciel. Et c'est là que, pour lui rendre visite, nous allons suivre M. Geffroy :
« La maison est isolée^ en dehors de tous villages, auprès d'une mare, un peu en retrait de la route, dans la région de vallées abruptes, de secs plateaux, qui est aux confins du Berry et du Limousin. C'est une habitation rustique et solide, un long rez-de-chaussée entre cave et grenier, entre pré et potager, flanqué de hangar et d'écurie. La vigne vierge enveloppe le puits d'une guérite de feuillage; les roses de toutes couleurs grimpent aux murs, entre les portes et les fenêtres. Les domestiques vont et viennent. On entend un cheval s'ébrouer derrière un mur. Des chats montent et descendent aux échelles, des poules se sauvent, un âne est à philosopher dans l'herbe. Le maître du logis sort, raccommode une courroie, plante des clous dans un breack ou dans la charrette du bourriquot, s'en va, un fusil sous le bras, suivi de chiens qui gambadent, ou la canne à pêche à la main. Il est tranquille, rêvasseur, preneur de poissons, et preneur aussi de belles rimes, incrusteur de pensées dans des strophes solides. Ce marcheur à la démarche un peu balancée, ce solitaire au visage rasséréné, énergique, mais nuancé de finesse, aux yeux scrutateurs, est un poète qui a rempli Paris du bruit de son nom. Nous sommes chez Maurice Rollinat. »
Plus loin ce sont des détails sur la façon dont notre auteur compose ses œuvres nouvelles :
« Cette campagne flunilière est devenue le cabinet de travail du poète, a Personne, dit Rollinat, ne m'a encore vu m'asseoir « à ma table de travail, chercher des vers et les écrire avec de « l'encre. » Non : il travaille en même temps qu'il observe. Il est, littérairement, aussi acharné à l'étude d'après nature que peut l'être le paysagiste le plus consciencieux et le plus actif. Il part, son carnet et son crayon en poche, et c'est comme s'il avait
avec lui les albums, les toiles et les couleurs. Il voit tout sur son chemin, mais il ne prend pas tout ce qu'il voit. Il a été frappé par un spectacle, il a choisi son sujet, il est en quête de tous les détviils qui s'y rapportent. Il sortira dix fois, cent lois, avant d'avoir épuisé son effort, avant d'avoir réuni les détails essentiels de sa documentation de poète. »
Voulez-vous que nous feuilletions ensemble les poèmes rustiques de Maurice RoUinat ?
Aussitôt tout nous apparaît de la vie champêtre. Voici les peupliers, voici les bœufs, voici le seigle « ondoyant », voici le lait d'ànesse qu'on peut traire en chemin, voici encore les châtaignes, les champignons, les poules qui picorent
Sur les fumiers pleins de soleil ;
Voici la carriole qui butte dans les ornières, voici le « cri fauque des rainettes. »
Et ici, le morceau devenant fort beau, je cite :
Mon âme devient bucolique Dans les chardons et les genêts.
Et la brande mélancolique Est un asile où je renais.
Sans fin, Seine cadavéreuse, Charrie un peuple de noyés !
Nous, nous nagerons dans la Creuse, Entre des buis et des noyers.
Près d'un petit lac aux fleurs jaunes, Hanté par le martin-pêcheur, Nous rêvasserons, sous les aulnes, Dans un mystère de fraîcheur.
Sommes-nous blasés sans ressource ? Non, viens ! Nous serons attendris Par le murmure de la source Et la chanson de la perdrix.
Le pauvre agneau que l'homme égorge Est un poème de douceur; Je suis l'ami du rouge-gorge, Et la tourterelle est ma sœur.
Quand on est las de l'imposture De la perverse humanité.
C'est aux sources de la nature Qu'il fiiut boire la vérité...
Cela continue ainsi, sur ce ton de mélodie virgilienne, — et c'est charmant.
Mais poursuivons, et, dans cette œuvre toute de contrastes, notons les contrastes rencontrés. Tantôt nous verrons le songeur ému, tantôt l'halluciné macabre, et de cette dualité ellemême naîtra l'intérêt du livre.
La Lune... Le poète nous la dit lumineuse et douce, mais aussi mystérieuse comme un château hanté. Ici se placent deux stroplies d'une saisissante vérité descriptive :
En doux reflets elle se fond Parmi les nénuphars qui font Sur l'étang sinistre et profond,
De vertes plaques ; Sur la côte, elle donne aux buis Des baisers d'émeraude, et puis Elle se mire dans les puits
Et dans les flaques.
Et, comme sur les vieux manoirs, Les ravins et les entonnoirs, * Comme sur les champs de blés noirs
Où dort la caille, Elle s'éparpille ou s'épand, Onduleuse comme un serpent, Sur le sentier qui va 'grimpant
Dans la rocaille !
Voici des types rustiques, la « gardeuse de boucs », la « laveuse «, les '^ conseillers municipaux », « la tricoteuse », que sais-je encore? Il iaut lire, daiis un autre mode, cette fraîche villanelle : L'Epinett:.
Je prends au passage, un peu plus loin, ce vers tout transparent, jaseur et musical':
La libellule vibre aux pointes des cressons...
Je regarde cette mare aux grenouilles, que l'hiver rend
:îio
« inquiétante ». Je suis notre poète, — toujours épris des beaulés tristes, — dans le « champ de chardons ». Je tremble avec lui en traversant le « pacage ». Je me mélancolisc devant cette neige, devant cette nuit qui, toutes deux.
Mêlant la blancheur aux ténèbres.
Tondent sur le pays « hagard dans son suaire. »
Ailleurs le poète me montre les bètes des champs, la vipère, la grenouille, le cochon, le crapaud, la pintade, le lièvre, la perdrix grise, le chien enragé. Mais où je l'aime, c'est lorsque, avec une insistance d'observateur et une terreur de baudelairien, à l'aide de vingt détails sinistres dont chacun l'épouvante luimême, il nous décrit la Jour maudite, où le puits
Ouvre sa large gueule au milieu de la cour.
Étrange artiste, en somme, — mais bien personnel, bien original, et qui fait honneur à sa glèbe du Berr}^ !