SAINTONGE
Si Ton descend la Gironde jusqu'à son embouchure, après le « Pâté » de Blaye et la mélancolique rade de Pauillac, on aperçoit à droite, du côté de Mortagne, dans la direction de Saintes, une longue bande de terre basse, à peine relevée par quelques renflements, et courant le long du fleuve. Qu'on pénètre dans l'intérieur : ce sont des vignes d'abord, puis, tout près de Tocéan, de vaseux marécages^ avec les rivières canalisées, les parcs k huîtres, le ciel pluvieux et le sol humide. Enfin, le long de la côte elle-même, s'étendent, — maintenues, de-ci de-là, par des groupes de pins ou des jaillissements de rochers, — ces dunes où la mer crache ses épaves, dunes solitaires, dunes désertes, hantées seulement de quelques pêcheurs, et méprisées des touristes, qui demeurent aux environs immédiats de Royan et de ses hôtels.
Ainsi partagée en deux régions, l'une plate et fertile, l'autre inculte et battue des ressacs, la Saintonge a eu ses poètes. Elle en a même un qui est des premiers de cette génération. J'ai parlé d'André Lemoyne.
André Lemoyne, — qui habite Paris, — fut souvent infidèle
à son clocher natal. Il a chante, dans un sonnet célèbre, les petites rivières normandes; il a chanté les marins de Granville et les femmes bretonnes; il s'est aventuré jusqu'aux forets lorraines; il nous a dit les charmes du Poitou, et de la tranquille vie qu'on y mènerait; cette dernière impression lui a même dicté un morceau exquis, où il exalte, de délicate manière, la vie patriarcale à la fois et sensuelle : mais, en somme, et après chaque caprice passager, notre poète est toujours revenu à ce que la romance appelle les « premiers amours », — à ses impressions d'enfance, au sol qui le porta, aux anciennes choses vues et chéries. Artiste sobre et sûr, rêveur naïf, hn paysagiste, découvreur d'harmonies discrètes et d'horizons contenus, André Lemoyne met des sentiments simples dans ses strophes transparentes, ailées comme autant de vols de libellules. Il écrit peu. Sa grâce n'est jamais banale, ses attendrissements ne sont jamais vulgaires, son observation ne porte jamais à faux. Il affectionne les coins de nature ignorés de la foule, dédaignés des curieux, mais amis de la rêverie et indulgents aux paresses contemplatives. Son œuvre est faite de clair-obscur, de traits flottants, d'insaisissables nuances. Il se plaît dans le petit, le menu, le rare et le touchant. Il a, pour l'expression de sentiments vagues, des indécisions moelleuses qui vous ravissent. C'est lui qui écrivit, un jour, ce vers ingénu, — que j'écorche, peut-être, en le reproduisant de mémoire :
Je ne sais si je suis du siècle ou de l'an mil...
Il trouve des accents émus, presque candides, pour s'extasier devant le beau intime et le bien discret. Il a la couleur des vieux maîtres flamands, mais il a aussi le dessin des primitifs : c'est quelque chose comme un Téniers qui aurait vécu en Italie, au dixième siècle de notre ère. Je'ne puis m'imaginer ses vers que calligraphiés sur du vélin, encadrés dans les dessins maladroits de quelque jeune clerc, et déterrés au fond de la cave du couvent où ils auraient dormi, loin des tumultes du dehors, avec le souvenir de leur fraîcheur et le parfum de leur tendresse.
Il pensait à sa Saintonge,le miniaturiste, lorsqu'il a écrit cette
« marine » , — un ressouvenir où la précision du dessin s'unit au fondu des couleurs :
Au fond d'un lointain rouvenir, Je revois, comme dans un rêve, Entre deux rocs, sur une grève, Une langue de mer bleuir.
Ce pauvre coin de paysage, Vu de très loin, apparaît mieux, Et je n'ai qu'à fermer les yeux Pour éclairer la chère image.
Dans mon cœur les rochers sont peints Tout verdis de criste marine.
Et je m'imprègne de résine Sous le vent musical des pins.
L'œillet sauvage, fleur du sable.
Exhale son parfum poivré, Et je me sens comme enivré D'une ivresse indéfinissable.
De longs groupes de saules verts, A l'éveil des brises salées, Mêlent aux dunes éboulées Leurs feuillages, blancs à l'envers.
Je revois, comme dans un rêve, Au fond d'un lointain souvenir, Une langue de mer bleuir Entre deux rocs, sur une grève.
Ces vers étaient déjà bien connus, — et j'ai quelque honte de vous les avoir cités.
Et, quoi que j'en fasse, il faut que je transcrive, une fois de plus, le morceau célèbre, vulgarisé, ressassé, mais encore souriant de jeunesse et captivant de grâce heureuse :
Je sais une vallée au fond des bois paisibles. Où la mousse déroule un tapis de velours; De parfums enivrés par des fleurs invisibles. Les ramiers, à mi-voix, s'y content leurs amours.
Des grands hêtres touffus le domc séculaire lin interdit l'entrée aux regards du soleil, Ne laissant tamiser qu'un jour crépusculaire Qui du chevreuil craintif enchante le sommeil.
Dans les ravins ombreux se plaisent les pervenches Et les myosotis, fleurs d'azur au cœur d'or. Un nymphéa lustré mire ses roses blanches Au li.npidc miroir d'un étang bleu qui dort.
Tous les échos sont pris d'un sommeil léthargique; Ils gardent le silence aussi profondément Que les anciens échos de la forêt magique, Où, cent ans, a rêvé la Belle au Bois dormant.
Je n'ai vu qu'une fois cette vallée heureuse, Dans ma vingtième année, et guidé par la main D'une petite fée, une blonde amoureuse... — Seul depuis, je n'ai pas retrouvé le chemin.
Un autre Saintongeois, M. Edmond Maguier, se rattache à André Lemo3-ne en chantant, comme lui, les « vieux marins » du pays natal :
Les vieux marins, assis sur les murs bas du port, Devisent à loisir de leurs anciens voyages, Pour la centième fois racontant les naufrages. Les coups de vents subits et les périls de mort.
Bourrant avec lenteur leurs pipes culottées, Ou mâchant savamment leurs chiques, tous les jours, Comme le cœur retourne aux premières amours, Ils reviennent rêver sur le bord des jetées.
Je viens de lire, — toujours sur la Saintonge, — de belles strophes de M. Henri Mériot.
La Saintonge a, elle aussi, ses réalistes familiers, ses minutieux peintres de genre. J'en veux pour témoin ce sonnet de M. Henri Sorsène :
Au-dessus de l'enseigne on aperçoit de loin La grande pipe en bois, majestueuse et droite, Et, gardant le comptoir, devant la porte étroite, La bonne femme est là, tricotant dans un coin.
Lente, de ses doigts gris, elle pèse avec soin Le tabac qu'on demande, et pour garnir la boîte Où l'on cherche un cigare, elle monte au besoin Sur les barreaux limés de sa chaise qui boite.
Je m'attarde souvent chez elle ; nous causons : Elle a des mots anciens et d'antiques façons. J'aime l'air suranné de sa petite salle.
En l'écoutant, parfois je crois avoir cent ans.
Et du passé vivant qu'elle incarne, s'exhale
Comme un parfum propret et sain de bon vieux temps.
Mais il est morne, le pays de Saintonge ! Et M. Pierre Berrisset de s'écrie^r, — sur un rythme qu'aima HégésippeMoreau :
La vigne est morte ! Au fond des bois.
Le merle siffle encore.
Mais ce n'est plus comme autrefois...
Et quand revient l'aurore, Dans le sentier le voyageur N'entend plus le gai vendangeur
Chanter son chant sonore.
Je ne vois — (aussi loin qu'alors
Quand mon regard se plonge) —
Que champs arides et bois morts.
Et, tout triste, je songe.
En voyant tes sillons déserts.
Aux fruits d'or dans leurs pampres verts, O ma vieille Saintonge !
Les tonneaux sont là, sonnant creux.
Alignés sous la grange.
Le vieux logis garde, comme eux,
Une tristesse étrange; Car, le soir, prés du feu bien clair, On ne sent plus monter dans l'air
L'odeur de la vendange.
L'auberge aux chevrons vermoulus,
Même a fermé sa porte:
Les voyageurs n'y viennent plus
Boire en bruyante escorte ; Le vin ne vient plus, comme alors, Mousser dans les brocs à pleins bords...
— La pauvre vigne est morte !
2l6 I-ES POliTES DU CLOCHER.
C'est un livre posthume que celui de M. Ernest Cliatonet : Les Aveux. Il nous est présenté par Arvcde Barine en une touchante préface, et j'y trouve des vers descriptifs, des morceaux intimes d'un jet franc. Yo\c\ comment le poète nous décrit son village, — un coin perdu des environs de La Rochelle :
Du chemin qui longe la plage, Tout au bout des champs onduleux, On distingue un petit village Qui. de loin, llxit face aux flots bleus.
Des murs formant de blanches lignes, Des toits rouges sur le ciel clair, Quelques bois, des vergers, des vignes Et des vols de pigeons dans l'air ;
Des bœufs marchant d'un pas tranquille, Les troupes de pécheurs devant ; Au loin, les cloches de la ville Dans le bruit des flots et du vent...
Ailleurs il nous dit la « ville » elle-même
Sur le ciel clair se détachant
Et se mirant dans les eaux bleues.
Il nous la montre
D'un aspect sérieux et fier,
Bien que très doux et très tranquille.
Il ajoute enfin :
Elle rêve des anciens jours
Et de ses gloires disparues.
Au loin je vois poindre ses tours,
J'aperçois ses anciennes rues
Au bout desquelles, dans le vent,
Se dressent des clochers énormes,
Ses porches sombres de couvent
Et ses verts remparts remplis d'ormes...
Et ce n'est rien, — une strophe seulement, — mai? c'est toute l'évocation d'une cité et d'une vie.
Avec quelque préciosité câline, M. Victor Billaud nous dit son pa3's de Saintonge, les aulnes, les sauges, les viornes, la (' Boutonne » qui coule
Sur un lit semé de sable bien fin ;
Il nous parle aussi des petits ruisseaux, des peupliers, des grèves, — et tout cela est païen, fleuri, joyeux comme les chemins où des amants ont passé.
M. Georges Gourdon écrit, dans une langue plus mâle, des poèmes plus sobres. C'est un réaliste que M. Gourdon, mais un réaliste simple et sain. Tantôt il s'attendrit aux confidences du « toucheron «; tantôt il chante son hymne aux paysans; tantôt il interprète le thème des rondes populaires, la mélopée des complaintes rustiques ; tantôt encore il note des impressions exquises, toutes pénétrantes et mélodieuses, dans le genre de celle-ci. Il s'agit d'un « rustre » qui revient vers son chaume, au crépuscule, dans les arômes de la plaine :
Le soir descend sur la campagne, — ■
Un soir de la belle saison.
Le paysan lassé regagne
Son toit qui fume à l'horizon.
Il a bien peiné, le pauvre homme.
Et la vie est rude à porter !
Mais, grisé par l'air qui l'embaume,
Voilà qu'il se met à chanter...
Ah ! quelle étrange mélopée !
De quel pays est-il venu, Ce chant, fragment d'une épopée Qu'écrivit un maître inconnu ?
On dirait une plainte immense, Ou quelque appel mystérieux, Doux comme une vieille romance ■ Qui met des larmes dans les yeux.
Enivré par cette musique.
J'écoute, la tristesse au cœur, La voix lente et mélancolique Qui s'éloigne avec le chanteur ;
2l8 LES POÈTES DU CLOCHER.
lit je crois voir dans la lumière, — Des vignes en fleurs et des blés, L'âme de la campagne entière Monter vers les cieux étoiles 1
M. Louis Boulé compose, lui, avec de la rosée au bout de la plume. Voici son Invitalioii ù la Proni.iutde. De la lumière mise en musique !
Mai nous invite, ô Muse aimée, Et par les bois gazouille ; allons !
Quelle fête ! quels violons Ailés vibrent sous la ramée !
Notre pauvre hutte enfumée Ne craint plus les noirs aquilons ; Pique de fleurs tes cheveux blonds.
Que ton haleine est embaumée !
O Fille des cieux éclatants, Un soir d'été qui t'es posée Prés de moi — quand j'avais vingt ans, —
Donne-moi ta plume rosée :
J'écrirai les airs du Printemps Avec des gouttes de rosée !
Une fois n'est pas coutume ! Je tiens à finir un de ces chapitres sur la note gaie. Voici donc le sonnet de M. Emery- Desbrousses : La Foire saintongeoise. Réaliste, rabelaisien, mais finement observé !
C'est la foire des bœufs : une toile au fond roux, Où les cochons de lait mettent des taches roses, Où l'œil des gars poursuit, dans un vivant remous, La fille aux rubans bleus, qui va, prenant des poses.
Sur la place, au marché, trônent les vieux filous, Les vieux renards, blanchis dans ces métamorphoses, Qui tirent un pur sang d'un cheval à cent sous. C'est la bonne jument, messieurs ! faites vos clauses !
Puis, la procession lente des paysans,
Rigides ou courbés, humbles, fiers, tous pesants
Et la bouche finaude ou l'air niais qui trompe.
Et, le long des chemins, que la nuit proche estompe.
Je retrouve, au départ, graves ou folichons,
Les grands bœufs ruminants et les petits cochons.