LES ALPES ET LA SUISSE FRANÇAISE
N'attendez pas de moi une description, — fût-elle sommaire ! — de la Suisse française et des Alpes. Le bleu du Léman, la cathédrale de Lausanne, l'héroïque histoire de Genève, les montagnes sourcilleuses, les descentes de glaciers vers la vallée du Rhône, les torrents et les cascades, les nevès et les avalanches, la splendeur des soleils couchants, la clarté rose des aurores sur un désert de glace, tout cela m'effraie... J'ai hâte de passer parole aux poètes ; c'est donc rapidement que je les introduirai, et je m'efface derrière eux comme un chambellan qui se contenterait de dire les noms à voix haute.
Interminable est la Hste des poètes de la Suisse française. Un fait vous le montrera : on a pu, avec leurs seules œuvres, former deux anthologies compactes, intéressantes, et très différentes l'une de l'autre. Je dois me borner; je ne vous citerai donc que les poètes qui ont, de façon spéciale et dans un certain nombre de morceaux littéraires, chanté les Alpes ou le pays de Vaud. Nous avons déjà passé en revue les Jurassiens; j'avais cru que le terrain en serait un peu déblayé : peine perdue. Bon gré^ mal gré.
LES roi-TES liU CLOCIIRR.
je vais devoir ctrc incomplet, et le chagrin que j'en ai me gâte le plaisir de relire avec vous tant de belles strophes où l'air des cimes a passé.
Les Alpes avaient été déjà chantées, à la fin du dernier siècle, par des écrivains comme M. le doyen Bridcl, dont on cite des Pivsiis llclvclicuncs. Après lui, M. Louis Manuel donna un Lever ilc Soleil sur le Ri^'bi. J'arrive maintenant, — en en passant plusieurs autres, — au grand théologien \'inet. On a de lui Le Si'j'our au piiys luilal :
Il est un pays fortuné ..
Presque à la même époque, un Genevois, Petit-Senn, décrivait de taçoii piquante et interprétait avec esprit les paysages et les mœurs de la cité calviriste.
En même temps un \'alaisan, M. Ch. L. de Bons, commençait à célébrer son petit pays natal ; il nous disait
La solennelle voix du Rhône et de la Dranse Les bruits de la montagne et le chant du ruisseau;
Puis encore
La cigogne péchant au bord dos joncs verdàtres, Ou le troupeau qui rentre, escorté de ses pâtres. Ou les vols d'oiseaux noirs partant pour le midi.
Je ne puis m'étendre sur le seul poète épique que la Suisse française ait produit, Albert Richard. Aussi bien, son œuvre renferme-t-elle fort peu de morceaux descriptifs.
J'arrive, de suite, au meilleur, au plus original, au plus pittoresque des poètes à qui l'Alpe fut familière. C'est l'ami de Sainte-Beuve, Tauteur des Chansons lointaines, Juste Olivier.
Il faut relire tout Juste Olivier pour deviner, pour sentir, pour comprendre l'âme des Alpes. C'est là un vrai, un grand poète. Je le dis très haut, et je voudrais le crier plus haut encore : Lisez ce poète, rehsez-le, pénétrez-vous de lui, — vous y gagnerez des impressions adorablement nébuleuses, vous enrichirez votre vocabulaire de vieux mots charmants, et vous
aurez passé qu'îlques heures à boire de l'eau de source dans ce cristal d'une œuvre fraîche.
Après Juste Olivier, et tout près de lui, il faut citer Frédéric Monneron.
Les Alpes suisses ont eu, en Frédéric Monneron, un poète digne d'elles, — poète inégal^ tout en qualités de premier ordre ou en défliuts du dernier, poète à qui le temps manqua pour faire œuvre achevée, mais enfin poète digne de survivre.
Je vous offrirai, de lui, quelques vers épars, les plus « suggestifs » dans la description de choses Vues. Excusez-moi si je me borne à des lambeaux ; mais il s'agit d'un André Chénier en raccourci, d'un écrivain mutilé et fragmentaire.
J'aimerais, nous dit Frédéric Monneron,
J'aimerais vous chanter l'eau blanche du torrent...
Il voudrait rendre aussi le grondement du taureau,
dui promène, le soir, son regard fier et louche Sur la plaine confuse où le soleil se couche.
Il évoque, tour à tour, les « flancs maigris des monts », les « monotones moraines »,
Les rivages secrets du lac frais et profond,
et les cités de glace, et les bergers dans leurs chalets, et Les croix dont Dieu sema les hauteurs désolées !
Plus loin nous rencontrons le « maigre chevrier », et l'aube se levant sur les rocs,
A l'heure où, solitaire, un cheval montagnard Broute sa touffe d'herbe au-dessus du brouillard. Et fait crier ses fers sur la roche esquilleuse...
Ici le poète nous parle des vieux ponts
Dont la poutre verdàtre enjambe les eaux claires Au travers des sapins barbus.
Et quel beau mouvement! Il s"agit du voyageur qui atteint les sentiers « se dévidant sur les abîmes » :
Il voit, do là, les monts neigeux Et les hauts vallons nuageux; Puis il entend les cornemuses Des chevriers libres et tiers.
Perdus dans la pâleur des airs, Par-dessus les plaines confuses.
Bientôt le voyageur ne voit plus même
... fumer, aux plaines dazur.
Les silencieuses bourgades.
Le voyageur mourra ; mais du moins il aura aperçu, — et quel merveilleux spectacle ! —
Aux bords toujours plus froids d'un ciel toujours plus pur,
Les Alpes entassant, en groupes iantastiques,
Les informes donjons et les dômes antiques
De leurs pâles cités qu'ensevelit l'azur.
Dormant au fond des nuits, ces blanches Babylones
Dans les champs éthérés découpent leurs remparts,
Et leurs portiques d'or, perdus dans les brouillards.
Sans bruit, fument au loin sur ces tremblantes zones.
De ce pic isolée tout vêtu de frimas,
Se déroulent sans fin les longs tapis de neige,
Etincelants parquets où le pied qui s'allège
Se meut sans avancer, crie et ne s'entend pas...
J"ai souligné un vers absolument beau. Quelques autres ont vieilli : ils sentent leur 1830. Depuis, nous avons perfectionné la minutie des croquis, multiplié les mots spéciaux, accumulé les traits pittoresques : j'en suis encore à me demander si nous faisons mieux.
Et il faut que j'ajoute un triste détail biographique : Frédéric Monneron mourut du mal du pays, du heimiuch, en Allemagne, le jour où il allait revenir en Suisse, et où il avait en poche le billet de diligence qui lui eût permis de revoir les chères montagnes vaudoises.
C'était aussi une âme de poète que celle d'Henri Durand.
Henri Durand, comme Monneron, mourut tout jeune, à la fin de ses études, après avoir écrit quelques poésies où la pensée est souvent gracieuse, mais où la forme reste toujours insuffisante.
Tous les curieux ont traversé , — ne fût-ce que pour y entendre les orgues célèbres, — cette vieille, cette morne cité de Fribourg, où se dresse la tour gothique de Saint-Nicolas. Etienne Eggis, — qui fut mêlé au mouvement romantique, et qui travailla aux côtés d'Arsène Houssaye, — revient quelque part, au cours de Souvenirs d'enfance, sur Fribourg. Il nous a dit les fleurs des prairies, le lait chaud bu dans les termes, les beaux cavaliers qui traversaient la ville... Et puis, ajoute-t-il,
Et puis surtout, le soir, la triste cathédrale Me racontant tout bas, avec la voix des nuits, L'histoire des vieux jours, mer aux immenses bruits Dont les flots ont baigné son antique spirale !
Q.ue de soirs j'ai passés, les pleurs coulant à flots Sur ma joue, en silence, et recueillant dans l'ombre," De l'orgue qui mourait le chant étrange et sombre, Vaste voix d'ici-bas pleurant ses longs sanglots !
Le pays de Fribourg a été encore célébré par deux enfitntsdu pays, Pierre Sciobéret et Nicolas Glasson. Ce dernier nous dit le « chant des bergers », le « chalet aux alpestres appâts )>, le « Molézon aux trois cimes rêveuses ». Il a bien compris la vie du paysan, et sa pièce : A ma faux, ne manque pas d'énergie.
Un autre poète, un Genevois celui-là, — il s'appelait Imbert Galloix, — nous a jeté son cri d'amour au lointain pays natal. Il nous dit les « horizons du Léman w^ les « vieux monts », les <( Alpes natales »; il nous parle des « blancs rochers du Salève », de sa « Genève si chérie », et il ajoute, sur un ton que Gilbert eût compris et que Malfilàtre eût aimé, mais qui est devenu quelque peu caduc :
Non, l'étranger n'a pas, aux rives de la Seine, D'asile pour les maux du cœur.
A côté d'Imbert Galloix, il faut citer son ami et son contemporain, Charles Didier.
228 Mi;S POf;TES DU CLOCHER.
Il y a un sonnet de Cli. Didier qui est célèbre, — du moins en Suisse, — et qui répond à ce doux et cruel sentiment du « heinnvch ». C'est le Mal du Tays.
« Ne me parlez pas de la Suisse, » nous dit le poète :
\'ous voycic bien que, moi, je n'en parle jamais...
Ah ! que ne suis-jc encor sur ces âpres sommets Où j'ai tant promené, jadis, ma rêverie ! Ce fut là ma première et ma seule patrie ; Ht je sens maintenant à quel point je l'aimais.
Jamais Ccnt-Suisse, au loin, n'entend le Rani des Vaches, Sans qu'une larme tombe au bord de ses moustaches, Et le mal du pays l'entraîne à déserter;
Comme lui, tous les jours, en esprit je déserte,
Car je sens, dans l'exil, tous les jours plus ma perte...
O mes Alpes, pourquoi fallut-il vous quitter?
C'est ce même Ch. Didier qui a écrit de beaux vers sur le chamois. Je les donne ici, bien qu'ils figurent dans quelques anthologies : mais n'est-ce pas, en somme, une anthologie que nous faisons, et la plus colorée de toutes en même temps que la plus émue ?
Voici donc le second sonnet de Ch. Didier :
Le chamois est timide, au désert il se plaît; Il se plaît dans les bois que la fraise parfume. Il hante les hauts pics que le soleil allume De son premier rayon, de son dernier reflet.
Sous la neige, il surprend le thym, le serpolet. S'abreuve à la cascade, et, tout blanchi d'écume, Il écoute, immobile et perdu dans la brunie, Le cor lointain du pâtre et la voix du chalet.
Et si parfois, le soir, errant dans la vallée,
Prés des hameaux en fête il passe à la volée,
Le bal, les chants, les feux, tant d'éclat, tant de voix
L'effarouchent; il fuit, il fend l'air, il regagne, Encor tout palpitant, la paisible montagne... Moi, fils aussi des monts, je ressemble au chamois.
On doit à M. Eugène Rambert ce saisissant Dialogue entre deux colosses de neige :
On entendit, dans la nuit sombre,
Le Mont-Rose dire au Cervin :
(( Qu'as-tu donc à gronder dans l'ombre,
Frère maudit, mon noir voisin?
« As-tu rêvé de tes victimes ?
Du sentier masqué sur tes flancs ?
Des os meurtris dont tes abimes Ont gardé les restes sanglants ?
— Que me font ces fourmis humaines ?
De ces nains-là je ne sais rien:
Je révais des cimes hautaines Dont le front dépasse le mien. »
Autre part, M. Eug. Rambert interprète les beautés et les mœurs, les chansons et les légendes du pays de Gruyère. Ailleurs encore il chante le Soleil du Léman, et voici la fin de son poème.
Le soleil s'en va :
... Mais il ne s'en va pas sans saluer encore Les monts échelonnés aux limites des cieux. De la pourpre du soir la neige se colore ; Aux Alpes du Léman l'astre fait ses adieux.
En cercle, autour de lui, les voyez-vous rangées ? Chaque tour de granit brille comme un fanal. L'une a sur ses flancs nus des lueurs orangées ; L'autre sent flamboyer son manteau virginal.
— « C'est lui, c'est le soleil, » se disent les montagnes. « Heureuse parmi nous celle qu'il choisira. Et qui, voyant pâlir le front de ses compagnes, Sous son dernier rayon seule resplendira ! »
La voilà, la voilà, la cime qu'il couronne ! Sous le dernier ra3'on brille un dernier sommet, Et, tout au fond des eaux que la nuit environne : « C'est lui, c'est le soleil ! » dit un dernier reflet.
Il n'y a pas jusqu'aux graves métaphysiciens qui ne l'aient
2^0 I.F.S POfeTES DU CLOCHER.
chanté, ce mer\-eilleux lac Lcman, — ce morceau d'azur tombé dans un cirque de montagnes abruptes, de moelleuses collines et de plages herbeuses. J'ai retrouvé les vers que lui consacrait, — il }• a terriblement d'années! — le philosophe Charles Secrétan :
La connais-tu, la vague, d'un bleu sombre,
Qui de Chillon baigne l'antique mur!
Des rocs d'Arvel as-tu vu la grande ombre
Se découper sur cette mer d'azur !
Connais tu \aye et sa croupe escarpée,
Et de Jaman la gorge crénelée?
Les as-tu vus, dis-moi, les as-tu vus ?
Viens dans ces lieux, et ne les quittons plus...
La rime n'est pas riche; mais enfin la cadence y est, et le rythme a sa mélodie.
Vn autre philosophe, M. Ernest Naville, nous a décrit une Aurore alpestre. Ici encore la forme n'est point parnassienne. Je ne donnerai que ces six vers, — les plus " alpestres » du morceau :
Oui, ce spectacle est grand ! Ces éternelles cimes Portant la neige au flanc et pendant en abinies.
Austères sommités !
Ces pics demi-voilés de vapeurs matinales, Ces glaces étalant leurs splendeurs virginales
Qui bravent nos étés !
J'aurais dû vous présenter plus tôt un brave homme, un ancien «pcâtre», qui s'appelait Oyez-Delafontaine, qui devint instituteur, et donna plusieurs volumes sous des titres candides, depuis les Villageoises jusqu'aux Aubépines, en passant par les Petites fleurs des bois. Il avait de Faisance, du naturel, et, pour être grossières, ses chevilles ne nous indignent pas trop : il y a du cœur sous chaque maladresse, de l'amour sincère sous chaque hymne gauche ou confus. Et c'est avenant comme la gaîté, comme la tendresse d'un rustique qui serait demeuré sain d'esprit tout en apprenant à écrire.
Et voici maintenant venir Amiel, l'auteur posthume de ce Journal intime qui a donné lieu à tant de gloses. Amiel a écrit, en
plusieurs endroits, des vers sur la nature alpestre. Ils ne valent ni les fragments épars de Monneron, ni les sonnets de Charles Didier, ni tout le reste. Si j'en transcris quelques-uns, c'est à cause de la signature, qui est maintenant illustre :
Aux flancs obscurs des monts frissonne la rosée ; L'étoile du berger luit encor dans l'azur; Sous le vent du matin fuit la brume irisée, Et la félicité traverse le ciel pur.
De ces hardis sommets, autels de la lumière, Jusqu'au torrent qui gronde en son rythme puissant, On dirait la nature, à ccite heure, en prière, Et la sérénité d'en haut sur moi descend...
Voilà deux tournures bien embarrassées ! Mais le poète se sauvera par la dernière strophe, toute fraîche, naïve et musicale :
Le jour naissant ranime et l'eufraise et l'abeille ; L'alpage au gai velours a doublé de fraîcheur : Forêts, vallons, troupeaux et chalets, tout s'éveille, Et la vie, à longs flots, inonde aussi mon cœur.
Ailleurs, c'est une évocation plus précise, avec noms à l'appui, de ces montagnes si follement aimées de quiconque les peut approcher un jour :
U Argentine se colore ;
Dans l'aurore Morde a redressé sa dent; Muveran, cime hardie.
S'incendie Aux derniers feux d'occident...
Ce serait mal à moi de ne pas vous dire que M. Louis Tognetti a écrit plusieurs piécettes locales, bien genevoises, et que M. Louis Tournier lui avait donné l'exemple en adoptant ces sujets familiers qu'il traite avec tant de bonheur. M. Emile JuUiard dédie plusieurs morceaux à la gloire de Genève.
Parmi les poètes nouveaux qui ont, eux aussi, chanté les Alpes, le Léman ou la plaine, il me f;uit citer, au hasard de la
mcmoire, et sans aucun ordre chronologique, les noms auxquels le public s"est le plus accoutumé. Voici Ernest Bussy: mort tout jeune, il a laissé, dans une œuvre toute de sentiment, de rares, mais fins morceaux descriptifs. Yo\c\ M. Henri Warnery : il a dit, à plusieurs reprises, la beauté de la patrie et les angoisses du hcimivch. \o\c\ M. Berguer : j'eusse voulu vous donner une de ses piécettes, où j'ai trouvé des traits heureux et de jolis détails à la Coppée. Voici encore M. Hlie Ducommun, dont on cite des odes patriotiques. J'aurais tort d'oublier M. A. Egli, M. Philippe Monnier, — celui-là nous a décrit avec charme les « vieilles églises », — ou encore M. Antoine Granger, ou M. Charles Bonitas. Et notez qu'il en est bien d'autres ! Mais je passe : aussi bien, j'ai hâte d'arriver à une œuvre que je sais exclusivement montagnarde, tout en couleur locale et tout en parfums alpestres.
Un poète genevois, M. Jules Cougnard, va mettre à exécution une idée hardie. Il nous donnera un poème, — un poème comme la Miette et Noré de M. Jean Aicard, — et dont le cadre sera le Valais. Localisons davantage : lid^-Ue alpestre de M. Cougnard se déroulera à Evolène, droit au pied des glaciers, dans les sites, frais ou tragiques, d'une nature qui a ses âpretés comme ses grâces, — grâces sous le soleil, âpretés sous les vents furieux. Il y aura là des épisodes de toutes sortes, depuis l'orage obligatoire jusqu'au sempiternel convoi funèbre, en passant par les déclarations d'amour, les escalades et les avalanches. Le tout sera dans des rythmes très divers, et j'en félicite M. Cougnard : c'était l'unique moyen qu'il eût de iaire œuvre soutenue et point lassante.
Mais je glose sur ce livre qui n'a point encore paru. Mieux vaudrait vous en donner un fragment. Triste ? Oh ! non ! Tant de sévérités alignées nous ont navrés... Descriptif ? Jamais ! Nous avons trop lu de descriptions... Tout bien réfléchi, je le choisis familier, attendrissant et gai.
C'est dans ce poème alpestre, en effet, que trouveront leur place de ravissants épisodes comme celui-ci. Il s'agit du Mozart que joue Monsieur le Prieur :
i.f:s poètes du clocher. 233
Monsieur le Prieur n'a qu'un seul défaut, Défaut très petit, défaut tout aimable ; Il n'est pas gourmand (juste ce qu'il faut !) Il est chaste, il est à tous charitable, Mais, — on l'a blâmé parfois à Sion. — Il est mélomane avec passion.
De cahiers jaunis il fait sa pâture.
Il aime Mozart comme on aime un saint, Et par-ci par-là, s'il peut d'aventure, Faire asseoir quelque hôte à son clavecin C'est avec amour qu'il sort de l'armoire Une antique flûte aux anneaux d'ivoire,
— (i \'enez donc souper chez nous (me dit-il),
Certain caneton rôtit sur la braise,
Et vous goûterez le parfum subtil
D'un muscat datant de soixante et treize :
Je distille un kirsch qui n'est pas mauvais... »
Moi, je sais très bien sa ruse, — et j'y vais.
Nous soupons, et puis, quand dessert Nanette,
Le bonhomme va droit à son lutrin.
Je m'assieds alors devant l'épinette
Et bien accordés tous deux, pleins d'entrain.
Aussi sérieux que des diplomates.
Nous nous régalons de vieilles sonates.
Soufflant dans son trou, s'escriniant des doigts, Lui va son chemin sans trop d'anicroches ; Comme un loriot dans un coin du bois Il trille, il arpège en quadruples croches. Et. sur l'épinette aux vieux sons fêlés. Sonnent mes accords gaîment martelés.
Le ton n'est souvent pas tout à fait juste Et plus d'un point d'orgue est inquiétant ; Mais n'en riez pas. Bien que simple, fruste. Notre musique a son charme pourtant.
Car, dans ce salon villageois de prêtre, Nous sentons planer l'âme du vieux maitre.
J'en suis aux Genevois. Avant de les quitter, je rappellerai les poésies patriotiques de M. Jules Vuy, dont Tune surtout, LAlpe libre, mériterait d'être transcrite dans son entier.
LES POtTES r.U CLOCHER.
Enfin, — Cl c'est sur cette impression que je désire clore notre voyage à travers les Alpes suisses, — il vient de paraître un poème de la plus exceptionnelle beauté, où M. Edouard Tavan nous peint, en la mettant dans son cadre, l.i Doitkitr du taureau :
'l'oui le jour, à l'écart couché dans les rosacres. Le taureau noir, le roi sombre des hauts alpages, Au llaiK de la prairie a gémi tristement, Dans la blonde vapeur de son poitrail fumant Exhalant vers le ciel des plaintes inconnues. Les iilles des chalets prés de lui sont venues ; Elles l'ont appelé des noms accoutumés, Offrant à sa douleur les herbages aimés, Caressant doucement, pour soulager sa peine, De leurs tremblantes mains son large cou d'ébéne. Il est demeuré là. Les vaches aux longs pis, Les petits veaux craintifs dans les buissons tapis. Paissaient joyeusement les gazons et les mousses. Sous les branches des pins montrant leurs têtes rousses, Les génisses, avec de grands yeux innocents, De leurs roses naseaux soufflaient sur les passants Et fuyaient en chassant les taons avec leur queue.
Les sommets endormis sous rimmcnsité bleue Dentelaient vaguement les vaporeux lointains. Sur les pentes couraient les ruisseaux argentins, Les herbes s'inclinaient sous une tiède haleine. Les grands bois se taisaient, toute l'Alpe était pleine De parfums, de rayons et de gais tintements ; Mais il est resté sourd à ces appels charmants. Et, dédaigneux des soins et des douces paroles. Et de la combe verte, où, sous les vieux aroUes, Les belles du troupeau mugissaient leurs amours, A tout indifférent et gémissant toujours, Il est demeuré là, farouche et solitaire, Dans le rosage en fleurs étendu sur la terre.
Quand l'ombre des chalets s'allongea sur les prés, A l'heure où le jour fuit sur les monts empourprés, Où le lointain adieu des âmes envolées Dans les cloches du soir s'exhale des vallées, Tout à coup, sous l'élan d'un effort furibond, Le taureau menaçant s'est levé d'un seul bond;
De son regard oblique il a fouillé l'espace, Et, plus impétueux que l'ouragan qui passe, Il a, sous le galop pressé de ses pas lourds, Ébranlé sourdement les pentes de velours : — On eût dit le fracas des neiges entrainées.
Dans le vertige affreux de courses effrénées. Sa vaste silhouette, ainsi qu'un noir démon. Passait et repassait à la croupe du mont Qii'envahissait déjà l'ombre des nuits paisibles.
Parfois, comme entouré d'ennemis invisibles, Il s'arrêtait soudain, reculait frémissant, Abaissait son front large, arquait son dos puissant, Et, déchaînant l'éclat de sa rage insondable. Recommençait au loin son galop iormidable, Frappait, frappait le vide et les fantômes vains, Broj'ait le sol, lançait les blocs dans les ravins; Puis, dans l'enivrement terrible de sa force, Au sein d'un tourbillon de cailloux et d'écorce, Éventrant les vieux pins sous ses cornes de fer, Il jetait dans la nuit des beuglements d'enfer. Tous ont fui, redoutant ses coups épouvantables, Et la terreur les tient blottis dans les étables. Le vieux tueur de loups, le robuste vacher, Ki le fort bûcheron, n'ont osé l'approcher. Aucun pouvoir humain ne s'en- peut rendre maitre : Il faut un exorcisme, et l'on attend le prêtre... Et, depuis quatre jours, là-haut, sous les cieux clairs. Le mufle tout sanglant et les yeux pleins d'éclairs, Avec un roulement d'échos qui l'accompagne. L'énorme taureau noir beugle dans la montagne.
\'ous le voyez, les Alpes nous ont donné, elle nous donnent encore, elles nous donneront demain de fiers poètes. Et nous aurons souvent à renouer connaissance avec les edelweiss, les rosas[cs et les nèvés !