ILE BOURBON
L'Ile Bourbon aura été féconde en poètes. Au siècle dernier, elle nous donnait Parn}-, ce Parny dont Chateaubriand a pu dire : (( Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de Tlnde, une fontaine, un palmier et une femme. «
Dans ce siècle, l'Ile Bourbon a nourri deux poètes de haut vol, Leconte de Lisle et Auguste Lacaussade.
Leconte de Lisle nous a, en plusieurs endroits des Tcctues barbares, dit la végétation tropicale et le ciel luxuriant de son ile. C'est avec d'ardentes couleurs qu'il le fait, en une langue riche, au cours d'éclatantes et sonores images. Tantôt il nous montre
Le vert colibri, le roi des collines ;
Tantôt il évoque la Bernica ; et ici je cite sans commentaires :
Perdu sur la montagne, entre deux parois hautes, Il est un lieu sauvage, au rêve hospitalier, Qui, dés le premier jour, n'a connu que peu dliôtes; Le bruit n'y monte pas de la mer sur les côtes, Ni la rumeur de l'homme : on y peut oublier.
La liane y suspend dans l'air ses belles cloches Où les frelons, gorgés de miel, dorment blottis; Un rideau d'aloés en défend les approches; Et l'eau vive qui germe aux fissures des roches Y fliit tinter l'écho de son clair chquetis.
Quand l'aube jette aux monts sa rose bandelette, Cet étroit paradis, parfumé de verdeurs, Au-devant du soleil, comme une cassolette, Enroule autour des pics la brunie violette. Qui, par frais tourbillons, sort de ses profondeurs.
Si midi, du ciel pur, verse sa lave blanche,
Au travers des massifs il n'en laisse pleuvoir
Que des éclats légers qui vont, de branche en branche.
Fluides diamants que l'une à l'autre épanche,
De leurs taches de feu semer le gazon noir.
Parfois hors des fourrés, les oreilles ouvertes, L'œil au guet, le col droit, et la rosée au flanc, Un cabri voyageur, en quelques bonds alertes, Vient boire aux cavités pleines de feuilles vertes, Les quatre pieds posés sur un caillou tremblant.
Tout un essaim d'oiseaux fourmille, vole et rôde. De l'arbre aux rocs moussus, et des herbes aux fleurs : Ceux-ci trempent dans l'eau leur poitrail d'émeraude; Ceux-là, séchant leur plume à la brise plus chaude. Se lustrent d'un bec frêle aux bords des nids siffleurs.
Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies, Un long gazouillement d'appels joyeux mêlé. Ou des plaintes d'amour à des rires unies; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, Que le repos de l'air n'en est jamais troublé.
Mais l'âme s'en pénétre ; elle se plonge, entière, Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ; Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière, Elle revêt ta robe, ô pureté première ! Et se repose en Dieu, silencieusement.
C'est avec moins d impassibilité dans la formej moins de
somptuosité dans le vocabulaire, mais avec un filial amour, que M. Auguste Lacaussade s'adresse à son île Bourbon :
O terre des palmiers, pays d'^iléonorc, Qu'emplissent de leurs chants les mers et les oiseaux ! Ile des bengalis, des brises, de l'aurore ! Lotus immaculé sortant du bleu des eaux! Svclte et suave enfant de la jeune nature. Toi qui, sur les contours de ta nudité pure, Libre, laisses rouler au vent ta chevelure, Vierge et belle aujourd'hui comme Eve à son réveil, Muse natale, Musc au radieux sourire.
Toi qui dans tes beautés, jeune, m'appris à lire, A toi mes chants ! à toi mes hymnes et ma lyre, O terre où je naquis, ô terre du soleil!
Il faut que je transcrive ici ces vers sur La Dumas, que Sainte- Beuve cita jadis, et qui n'ont pas démérité :
Sous le tranquille azur du plus doux des climats. Une humble maisonnette au bord de la Dumas; Une humble maisonnette aux persiennes blanches, Sous un réseau fleuri de liane et de branches, Où je puisse, à midi, rêvant aux bruits des eaux. Mêler ma poésie aux rimes des oiseaux ; A droite, une rizière où le bengali chante; D'un vieil arbre à mon seuil l'attitude penchante, Où, tous les ans, viendront les martins au bec d'or Suspendre leurs doux nids et couver leur trésor; Un jardin clos d'un mur où rampe la raquette ; Une ruche et des fleurs dont l'oiseau vert becquette La poudreuse étamine et l'odorant émail ; Un parterre où toujours j'aurai de préférence Des roses du Bengale et des muguets de France ; Une vaste tonnelle à l'ombre des lilas. Dont la fleur m'est si douce et meurt si vite, hélas ! Des livres, une femme, heureuse et jeune épouse, Avec deux beaux enfants jouant sur la pelouse, Et. fermant de mes jours le cercle fortuné, Le bonheur de mourir aux lieux où je suis né.
Et quel charme dans ce poème du Bengali !
Il ét.iit né dans la rizière Qui borde l'étang de Saint-Paul.
Heureux, il vivait de lumière De chant libre et de libre vol.
Poète ailé de la savane, Du jour épiant les lueurs, Il disait l'aube diaphane Bercé sur la fataque en fleurs.
Il hantait les gérofleries Aux belles grappes de corail, Et, parmi les touffes fleuries, Lustrait au soleil son poitrail.
Il allait plongeant son bec rose.
Au gré de son caprice errant, Dans le fruit blond de la jamrose, Dans l'onde fraîche du torrent.
A midi, sous l'asile agreste Du ravin au vent tiède et doux.
Ivre d'aise, il faisait la sieste Au bruit de l'eau sous les bambous.
Puis, dans quelque source discrète, Bleu bassin sous l'ombrage épars, Baignant sa gorge violette, Il courait sur les nénuphars.
QLiand l'astre au bord des mers s'incline, Empourprant l'horizon vermeil.
Il descendait de la colline Pourvoir se coucher le soleil.
Etj sur le palmier de la grève, Et, devant l'orbe radieux, Au vent du large qui se lève, Du jour il chantait les adieux.
Et la nuit, magnifique et douce, D'étoiles remplissant l'éther, H regagnait son lit de mousse Sous les toutfes du vétiver.
C'est là que l'oiseleur cupide, Le guettant dans l'obscurité Ferma sur lui sa main rapide, Et lui ravit la liberté.
Des lors, il subit l'esclavage.
Un marin, chez nous étranger, L'emmena du natal rivage Sur mer, avec lui, voyager.
C'est ainsi qu'il connut la France.
Quand il y vint, le jeune Été, Vêtu d'azur et d'espérance, Resplendissait dans sa beauté.
Partout, sur les monts, dan.s la plaine,
Brillait un ciel oriental :
L'exilé de l'ile africaine
Se crut sous son climat natal.
ALùs vint l'automne aux froides brumes, La neige au loin blanchissant l'air; Il sentit courir sous ses plumes Les âpres frissons de l'hiver.
Rêvant à l'ile maternelle
Aux nuits tiédes comnie les jours,
H mit sa tête sous son aile.
Et s'endormit, et pour toujours!
C'était un enfant des rizières, Des champs de canne et de maïs :
Hn proie aux bises meurtrières, Il mourut, plein de son pays.
Un autre poète de l'Ile Bourbon, M. Elias Duvelleguet, a chante l'oiseau de son ile, le (f paille-en-queue » :
Pour nous les annoncer, Dieu d'un beau messager
Dota les îles les plus belles :
Chic, liydra, Candie ont l'alcyon léger,
M.ilte ses essaims d'hirondelles.
Jersey se devine à ses mille goélands...
De Bourbon, à plus d'une lieue, Avant de découvrir les pics étincelants
On aperçoit les « paille-en-queue » .
Leur vol immense dans l'immensité de l'air.
Ainsi que la neige tournoie.
Puis, comme un trait d'argent, aux miroirs de la mer
Descend avec des cris de joie.
Quand on les voit de loin sur la crête des flots
Se jouer, si blanche est leur plume Que l'on croirait, au lieu d'une troupe d'oiseaux,
\'oir voler des flocons d'écume...
xMais nous quittons" l'Ile Bourbon, La terre s'efface; les derniers « paille-en-queue » ont disparu ; nous allons vers le Canada.