UNE ÉPOPÉE FRANÇAISE AU CANADA
On a dit bien souvent — et cette banalité tend à devenir axiome — que la France n''a pas « la tête épique ». C'est avec le sabre ou le mousquet, non avec la plume, qu'elle a traité ses épopées. Elle est riche de gloire militaire, riche de fastes et d'éclat, mais, depuis L^. Chanson de Roland et les Gestes du moyen âge, elle n'a mis au jour aucune œuvre où son histoire s'éternise dans le bronze du vers héroïque. Il faut venir jusqu'à ce siècle pour y trouver, sinon une épopée dans le sens primitif et complet du mot — c'est-à-dire la succession de chapitres formant corps, et se déroulant autour d'une action serrée — du moins des fragments épiques, ce que Victor Hugo nous a donné dans La Légende des Siècles, et M. Leconte de Lisle dans ses évocations de la Grèce ou de la barbarie. Aucun de nos grands poèmes modernes n'est, à proprement parler, un poème épique : La Chute d'un Ange ressemble plutôt à un long élan de mysti-
cisme dévoyé — Jocelyii, a une élégie ensanglantée par les échafauds de la Révolution — Penieîtc, enfin, à une idylle rustique toute gracieuse, mais sans ampleur.
C'est qu'il faut à l'épopée plus et mieux que sa part d'histoire,, de vérité précise, d'actions éclatantes : il lui faut de la générante. La qualité essentielle, la raison d'être d'une épopée, c'est cette amplification, cette vie intense, ce fourmillement d'actions et de personnages divers, cette sorte d'existence commune où se fondent, se mêlent, se perdent les joies ou les douleurs, le courage ou la souffrance, les sentiments ou les idées de tout un peuple. Il importe que l'épopée, pour être vraiment telle, nous donne la large vision d'une époque, la peinture d'une race entière. L'épopée doit être collective. Nous y voulons suivre, non plus les aventures particulières de quelque héros, mais les passions, les colères,, les exploits ou les crimes d'une génération. On conçoit que les sujets d'épopée n'abondent pas : c'est pourtant chose triste que le dénuement dans lequel nous sommes. Aussi les amis de l'héroïque, les amoureux du sublime auront-ils eu un tressaillement en voyant venir, d'une terre perdue où flottèrent les lis de France, l'épopée dont je vais parler.
M. Louis Fréchette est, sinon le premier, du moins le plus connu des écrivains canadiens. Il s'était déjà vu couronner par l'Académie pour son recueil : Les Oiseaux déneige. C'était en 1880, et M. Camille Doucet pouvait dire, aux applaudissements d'un de ces auditoires qui font les réputations littéraires :
c< Jeune encore, M. Louis Fréchette, tour à tour avocat et journaliste, eut en dernier lieu, pendant cinq ans, l'honneur de représenter au Parlement fédéral le comté et la ville de Lévis. Il n'apj^rtient plus, aujourd'hui, qu'à la littérature, et, pendant que ses vers nous apprenaient à le connaître, un grand drame de sa composition obtenait un succès retentissant sur le théâtre de Montréal. C'est en Français, Messieurs, qu'on parle et qu'on pense, dans ce pays, jadis français, que nous aimons et qui nous aime. «
M. Camille Doucet vient de vous présenter notre auteur. Je n'ajouterai que quelques mots à sa présentation. Mais enfin
riiomnic et le style se touchent, — ils sont frères ou cousins germains, et qui connaîtra l'un doit connaître l'autre.
Notre auteur appartient à cette race robuste en qui la vigueur anglo-saxonne complète la vivacité gauloise. Épaules carrées, teint frais, cheveux blonds, regards francs, lunettes d'or, démarche aisée, voix torte, — tel apparaît l'auteur de La Légende d'un Peuple. Et tel je l'ai vu, lors de son dernier voyage à Paris, un peu fatigué par le succès, mais si heureux et si triomphant, qu'il en paraissait oublier l'accablement des veilles hévreuses. Tel aussi je l'ai vu, lorsqu'il est reparti, triste de quitter la France, tout rayonnant de joie, pourtant, à l'idée qu'il allait revoir « ses petites Canadiennes ». Et tel je l'ai vu, tel je l'aime, car on n'a, en le regardant, en lui parlant, ni désillusion ni mécompte : cet homme-là ne diminue pas son œuvre; son émotion n'est pas du stvle, ses tendresses ne sont pas des phrases, et la flamme qu'il met dans ses vers, il la porte aussi dans ses yeux.
J'ignore quand et comment M. Fréchette a trouvé le germe, l'embryon, la première idée de son livre. Je m'imagine qu'à force de lire le récit de dévouements obscurs, à force d'entendre conter de merveilleux faits d'armes, à force de s'enfoncer dans les surprises et les étonnements de cette histoire toute grandiose, il dut, année par année, jour par jour, sentir s'amonceler en lui les impressions, les souvenirs, les noms de martyrs ou de héros, les mots ingénus ou superbes, — les matériaux, enfin, dont il allait pétrir son œuvre. Et puis, pièce après pièce, morceau après morceau, strophe après strophe, il poursuivit la tâche ainsi commencée. De là ces quelques imperfections de forme, de là ces oublis qui compromettent l'unité de l'épopée ainsi conçue et traitée par fragments. Mais j'ai l'assurance que M. Fréchette ne s'en tiendra pas à ce premier volume. Il reprendra son sujet, il l'étendra, il le fera jaillir plus vivant encore des entrailles d'une race et des oubliettes de Thistoire. Telle qu'il nous l'a présentée, sa Légende d'un Peuple a une mâle puissance. Elle ne renferme — quoi que le titre en dise — rien de légendaire. Tout ce qu'elle relate en l'ampHfîant, tous ces faits qu'elle exalte avec plus ou moins de lyrisme, tout cela est vrai,
prouvé^ inscrit et scellé dans les archives du Canada. Mon ana- 13'se ne sera donc qu'une suite de résumés ou de commentaires : je ne suis plus un critique, — je me fais annotateur. Le plus sûr, le plus honnête moyen de mettre en saillie les belles choses, c'est encore de s'effacer derrière elles après avoir dit leur beauté. J'accepte le rôle, qui est un peu celui des confidents classiques, et j'ouvre avec vous La Légende cfim Peuple.
Lhistoire d'abord, l'histoire des chroniques, l'histoire aride et sévère. Il la faut rappeler pour comprendre l'évocation qu'un poète nous en donne.
Découvert parle Malouin Jacques Cartier, habité par quelques familles de colons bretons ou normands, le Canada ne vit d'abord, pendant des années, que Ihéro'isme des missionnaires, leur hardiesse, leur résignation, leur folie du sacrifice. Il nous est revenu quelques récits de ces mutilations, de ces agonies, de ces témérités à peine croyables. Je n'en citerai qu'un exemple.
Apres avoir peiné et souffert pendant des mois, certain missionnaire est surpris parles sauvages. On l'attache : il arrive à se sauver. On le reprend, on le mène au poteau, on lui coupe le nez, les lèvres, les oreilles, les poignets, on le laisse ensuite couché dans le sang et le sable. Par un miracle d'énergie, il parvient à s'éloigner. Il rampe. Il se traîne, demi-mourant, pendant des lieues. Il arrive au fleuve, à la colonie. On le renvoie en Europe. Vous croyez qu'il va se reposer, se guérir ou mourir là-bas? A peine débarqué, il se rembarque. Il revient au Saint- Laurent, il reprend ses courses en pleines forêts. Il est saisi de nouveau, de nouveau mutilé : on lui crève les yeux, on lui brise les dents, on le brûle à moitié, — et c'est le lendemain seulement qu'il finit par jeter son dernier râle, sous les coups de pierre des Iroquois.
Ainsi se déroule, au milieu des supplices sanguinaires et des embuscades féroces, cette première partie de l'histoire du Canada. Viennentles Anglais. Québec et Montréal sont déjà des villes. Et alors les batailles continuent, plus violentes et plus farouches toujours. « daelle guerre ! dit M. Jules Claretie — quelle guerre ! Et comme la France l'ignore ! D'Argenson nous a
24^ LES rOfiTES DL" CLOCHER.
tracé le tableau cruel de cette cour où la Pompadour pérore et picore, tandis que le roi dit — avec \'oltairc, hélas ! — qu'on n'a guère à se soucier de « quelques arpents de neige ». On meurt cependant, là-br.s, sur cette neige rougic. On y tombe bravement, élégamment, à la française. Nos soldats vont au rempart en sortant d'un bal, et si les officiers portent des manchettes, c'est pour étancher le sang de leurs blessures.
« Tout, dans cette lutte, est épique. Les deux chefs darmée expirent le même jour, sur le même champ de bataille, et, tandis que les Anglais s'empressent autour du général Wolfe mortellement blessé, Montcalm rentre à Québec, pâle et déjà mourant sur son cheval ; et les femmes, en le voyant passer, Uvide, ensanglanté, disent en se signant : (( Grand Dieu ! le marquis est mort ! » — le marquis qu'on enterrera dans le trou creusé par une balle anglaise. Chose plus inconnue : au siège de Qiiébec, l'épée de la Pérouse a pu rencontrer celle du capitaine Cook. Ces deux artisans de civilisation se combattirent, et la destinée les rapprocha dans le péril comme elle devait les faire se ressembler dans la mort. »
On sait la suite : le Canada perdu, livré, abandonné du roi et de la France ; le duc de Lévis arrachant, une fois encore, la victoire aux généraux anglais; puis la conquête définitive.
Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche et repassa les mers...
' Le servage commença. Car, au début, le joug de FAngleterre fut lourde sa répression impitoyable, sa législation intolérante et dure. Ici je laisse la parole à un Canadien, M. Louis Achaintre. Voici ce qu'il écrivait dans une revue de Québec ; il nous parle des soixante-trois mille Français que le traité de Paris jetait ainsi dans les mains de l'Angleterre :
« Au lendemain de la cession commença pour eux une existence difficile, semée de pièges et d'embûches. Privés tout d'un coup de leurs chefs naturels — car tous ceux qui avaient un nom, un poste, ou quelque aisance : nobles, officiers, fonctionnaires, notables, profitaient des stipulations du traité pour passer en
France — ces braves gens, demeurés sans autre guide qu'un clergé, alors peu préparé aux luttes qui allaient s'ouvrir, se rattachèrent énergiquement à leurs traditions, à leur glorieux passé... »
11 y eut des imprudences admirables, des « coups de tête » sublimes, des mots dignes de l'antique.
Et c'est tout cela, c'est cette histoire violente, effroyable par endroits, souvent attendrissante à vous mouiller les yeux, que M. Louis Fréchette a virilement interprétée dans les quarantehuit morceaux de son volume, sans suite, à bâtons rompus, — comme on déroulerait des scènes de drame ou des tableaux vivants.
Le livre s'ouvre sur un hymne à l'Amérique. On me permettra de transcrire, sans éloges, et en remettant les critiques à plus tard, ces strophes du débat :
Quand, dans ses haltes indécises Le genre humain, tout effaré, Ebranlait les vastes assises Du monde mal équihbré ;
Etouffant les vieilles doctrines, Quand le ferment des jours nouveaux Montait dans toutes les poitrines Et germait dans tous les cerveaux;
Quand le siècle, dans son délire.
Passant la main sur son front nu, Désespéré, tâchait de lire Le problème de l'inconnu ;
Quand, sentant sa décrépitude, Enfin, l'univers aux. abois De l'éternelle servitude Songeait à secouer le poids ;
Sous ta baguette qui féconde, Colomb, puissant magicien, Tu fis surgir le nouveau monde Pour rajeunir le monde ancien.
Oui, J'humanitc vers l'abimc Marchait dans l'ombre, en chancelant, Lorsque, de ton geste sublime, Tu l'arrêtas dans son élan.
Tu lui montrais, comme Moïse, Du bout de ton doigt souverain, La moderne terre promise :
L'n univers vierge et serein !
Oui, toute une moitié du globe Déroulant — spectacle inouï ! — Les plis flamboyants de sa robe Aux yeux du vieux monde ébloui !
Quel moment ! Quelle phase immense !
Ce pas, marqué par Jéhova, C'est tout un passé qui s'en va, Tout un avenir qui commence !
Suivent quelques vers moins fermes, altaiblis par l'abus des épithètes, et que je ne crois pas devoir transcrire. J'y note pourtant une belle expression. Colomb — nous dit le poète — Colomb ne fut
Q u"un instrument passif entre les mains de Dieu, — Et, quand il ne croyait que suivre son étoile, La grande main, dans l'ombre, orientait la voile.
Dans la pièce suivante. Noire Histoire, le poète met en vers les annales que nous venons de rappeler en prose. Il s'v trouve ce mâle distique :
Pas une œuvre, où le doigt divin se fait sentir, Qui n'ait un peu germé dans le sang d'un martyr !
A quelques pages plus loin, sous ce titre : Aiite Luceiii, c'est la floraison végétative qu'il décrit, c'est cette terre vierge dormant au bord de son fleuve^ tandis que là-bas, par delà les océans,
Là-bas, au grand soleil, l'humanité debout. Un reflet d'or au fer de sa lance guerrière, Dans l'éclair et le bruit dévore sa carrière.
Là tout germe, tout naît, tout s'anime et grandit; Du haut des pantliéons dont le front resplendit, La trompette à la bouche, on voit les Renommées, Dans l'éblouissement des gloires enflammées, Pour l'immortalité jeter aux quatre vents Les noms des héros morts et des héros vivants...
Pendant ce temps, les forêts inexplorées se taisent, les cataractes mugissent, les lacs se prennent sous la neige : c'est le désert.
Mais la Renaissance est venue :
Le roi François premier, par sa magnificence, — N'ayant pu. dans sa soif ardente de jouir, Vaincre l'Europe, — au moins tâchait de l'éblouir.
Il veut sa part d'Amérique. Il l'aura. Bientôt, des quais de Saint-Malo, où l'on entonne le Feni, Creator ! la foule peut voir
Cartier et ses vaisseaux s'enfoncer dans la brume.
Le voyage est rude, le péril est grand. Mais un mousse crie : « Terre! » Le Canada vient de surgir des eaux, parmi l'écume des écueils et la frange noire des brisants.
On remonte l'immense fleuve. A droite, des plateaux; à gauche, des roches déchirées et sauvages; en face, l'eau écumante, les îlots dénudés, les caps sinistres, la solitude muette et tragique.
On prend terre. C'est l'endroit où, depuis, s'élèvera Québec. Alors on s'agenouille, — et ces bois, ces vallées, ces « longs coteaux dormants « retentissent
Pour la première fois, d'un hymne au Créateur.
Puis on plante la bannière blanche aux plis fleurdelisés, et, lorsqu'un vieux prêtre breton a dit la première messe, on s'endort pour la première fois sur cette terre enfin conquise.
Le temps marche. Voici la première moisson qu'on récolte. Voyez ■ vous ces moissonneurs? Admirez -vous ces moissonneuses ?
2)2 LIS p(1}-:tes du clocher.
Ce sont des émigrés du doux pays normand, Des filles du Poitou, de beaux gars de Bretagne, Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagne Pour fonder une Prance au milieu d'un désert.
Pourtant
... Le blé jauni tombe à taucilles pleines;
Les jiivellcs s'entassent Cil rangs pressés; les gerbes sont prêtes; on les porte sur les chars rustiques, et c'est
La première moisson de la Nouvelle-Prance !
On avance encore. Trois pirogues ont remonté le Saint-Laurent. Elles s'arrêtent sur une berge : la berge deviendra Montréal. Comme au premier débarquement, on dit la messe. Le soleil s'est couché, la nuit arrive, — et c'est alors qu'on put voir une étrange chose. Soudain réveillés, les voyageurs aperçoivent
... Mille essaims de mouches enflammées Q ui, croisant à l'envi leur radieux essor. Comme un jaillissement de gouttelettes d'or, Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes. Rayaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantes.
On se met en chasse : on poursuit, on saisit, on rapporte
Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit.
Puis on en fait des réseaux, des « auréoles flottantes « qu'on suspend sur l'autel. Et, tandis que ces braves s'endormaient, tandis qu'ils voyaient, en leur songe, grandir l'œuvre de souffrance et de gloire,
... L'ostensoir, Au vol phosphorescent d'étinceUes sans nombre, Ouvrait son aile d'or et flamboyait dans l'ombre.
Mais les périls commencent. Déjà des bourgs populeux se sont bâtis. Les Iroquois viennent.
Et désormais ce sera le « qui-vive « incessant. Missionnaires
égorgés, habitants brûlés vifs, villages terrorisés, prisonniers râlant au fond des bois, surprises, embuscades, femmes grosses dont on déchire le ventre, enfltnts jetésdans le feu, — les carnages et les désolations se poursuivent et s'appellent. Il y a des traits d'énergie surhumaine. Une petite fille de quinze ans, Jeanne de Verchère, tient en respect les assaillants d'un fort. Une femme, avant que d'être massacrée par les bourreaux, cache son enfant sous un amas de paille ensanglantée ; puis elle se dévoue, elle court, elle se livre, elle meurt. Une autre fois, c'est un brave, Daulac des Ormeaux, qui entreprend de sauver la colonie. Les Iroquois complotent une tuerie, plus rapide encore et plus ténébreuse que les autres. Daulac et quinze compagnons sont venus sur les bords de l'Ottawa, au-dessous d'une chute, s'enfermer dans les débris d'une vieille redoute. Mais, entourée à l'improviste avant que d'avoir pu mettre les palissades en état, la petite garnison se voit perdue. Elle lutte pourtant, elle lutte pendant dix jours. Crânes fendus, mains hachées, yeux crevés, brandons jetés, hurlements de rage, — je vous épargne le détail. Seulement, un soir, il n'y a plus que deux ou trois hommes valides. Daulac prend un petit baril plein de poudre ;
... Il le lance Mèche allumée, au beau milieu des assaillants...
C'est à côté des assiégés que le baril retombe. Il éclate. Un seul des colons est resté debout. Et que fait-il ? Les yeux hagards, l'écume à la bouche, une hache à la main, il achève les blessés. Puis il tombe, le crâne entr'ouvert, la poitrine toute trouée de balles.
Vous conteraije une autre de ces anecdotes épiques? Celle-ci est plus triste, plus douce, pénétrante comme une plainte :
Un parti de trappeurs, de « coureurs des bois «,
Descendait l'Ottawa de rapide en rapide.
Mais les Iroquois rampaient dans les fourrés. On a eu l'imprudence de faire du feu. Tout est perdu : les trappems sont découverts ! Il n'y a qu'un seul parti à prendre : se jeter dans le
rapide, en pleine nuit. Sur dix chances, il }' en a neuf pour qu'on meure: on tentera la dixième.
Mais il faut tromper l'ennemi, il £mt le dépister, le dérouter par des coups de fusil tirés le long des berges. Qui restera?
— « Moi, » dit simplement Cadieux.
Cadieux reste. Les autres se sauvent. Ils reviennent, au bout d'une semaine, pour retrouver leur camarade. Ils battent les bois, courent, remuent les broussailles, font des lieues après des lieues, et soudain l'un d'eux pousse un cri : il a vu, sous les herbes épaisses, .
Une croix de bois brut qui sortait du gazon.
Et là,
dans une fosse ouverte
De quelques branches d'arbre à demi recouverte, Un cadavre gisait, à peine refroidi.
C'était Cadieux ; son front, par la mort alourdi, Gardait comme un reflet de l'oraison suprême. Dans sa main décharnée, un rustique poème, Que, sans doute, déjà couché dans son tombeau. Le doux martyr avait écrit sur un lambeau D'écorce, reposait sur sa poitrine éteinte. C'était son chant de mort et sa dernière plainte.
L'on a conservé et l'on chante encore, « en Canada », La Chanson à Cadieux. En voici la première strophe :
Petit rocher de la haute montagne, Je viens finir ici cette campagne.
Ah ! doux échos, entendez mes soupirs ! En languissant je vais bientôt mourir...
\'oilà pour le simple dévouement : admirons maintenant un trait d'invraisemblable héroïsme, de « donquichottisme » à peine croyable, de délire patriotique.
Au mépris des traités, les Anglais se sont établis à la baie d'Hudson. Ils ont là, le long des côtes glaciales, trois forts, et, dans le golfe lui-même, deux vaisseaux de guerre.
D'Iberville veut aller débusquer les envahisseurs. Cent hommes répondent à son appel.
Il s'agit de faire, par la neige, par les tempêtes, les bourrasques, les brouillards, au-dessus des précipices, quelques centaines de lieues. Nos hommes s'en vont,
Les canots sur l'épaule et la raquette aux pieds.
Les mois s'écoulent. Chaque jour nouveau danger, chaque nuit nouveau péril. Les rayons du soleil aveuglent nos braves; le verglas
Change en marais glacé la route qui s'effondre.
Rivières et torrents, banquises et rapides, tout devient obstacle. Un jour d'Iberville échappe par miracle à la mort, mais deux de ses compagnons sont noyés. Mais on arrive, on touche à la baie d'Hudson. Et alors ces quatre-vingts hommes, épuisés de privations et de fatigues, commencent leur chasse à l'ennemi. Ils escaladent, ils assiègent,, ils se battent.
Quand ils revinrent, ils avaient pris les trois forts et les deux vaisseaux de guerre !
Vous dirai-je d'autres épisodes de ces combats fantastiques?
Phipps bombarde Q.uébec. Un envoyé de l'amiral anglais est déjà venu offrir ses conditions à Frontenac. Frontenac lui a répondu la phrase célèbre : « Allez dire à votre maitre que je lui parlerai par la bouche de mes canons ! » Le feu continue sur la ville. Mais la citadelle riposte. Tout d'un coup, des vaisseaux anglais une clameur s'élève : le pavillon du navire amiral vient de tomber à la dérive.
Un jeune homme, un Français — il s'appelait M. de Sainte- Hélène — s'est jeté à la nage. Les Anglais, eux, ont démarré un canot, éventré aussitôt par les boulets.
Mais on fusille le nageur; les balles crépitent sur l'eau glacée. Il arrive, il touche, il a saisi la hampe entre ses dents, — et, trois jours plus tard, lorsque
Phipps dut battre en retraite avec la flotte anglaise. Le drapeau prisonnier flottait sur la falaise.
256 LES poi;tes du clocher.
Victincnt ensuite les désastres. M. Fréchette nous montre, après Li b.uaille des plaines d'Abraham, Wolfe et Montcalm râlant, chacun entouré de ses soldats. Puis c'est Lévis, attendant, avec une fiévreuse et douloureuse anxiété, des secours de France. Une voile est signalée : « France ou Angleterre? » C'est Angleterre !
Plus loin, nous assistons à l'étonnante lutte de V Atalante contre trois gros vaisseaux anglais, « cent vingt canons, chargés jusqu'à la gueule v. Les chaînes sont brisées, les cordages coupés, les huniers en lambeaux; tout éclate, tout craque, tout crie... Désespoir ! On n'a plus de poudre. Les derniers marins sont morts; \'auquelin reste seul, et c'est sur ce ponton rasé, au pied du tronçon noir où flotte encore le drapeau blanc, que l'amiral anglais vient le prendre.
Et lorsque, cerné sous Montréal, le marquis de \'audreuil doit capituler, croyez-vous qu'on livre les drapeaux à l'ennemi? Non : on les brûle, on en piétine les cendres, on les écrase. Puis monte une immense clameur :
C'étaient les fiers vaincus, qui, tout espoir détruit, Criaient : « Vive la France ! » aux échos de la nuit.
Mais la paix est signée. Le Canada n'est plus terre française. Un roi libertin, une maîtresse et quelques petits-maîtres en ont ainsi décidé. Q.ue feront les lointains combattants ainsi livrés, vendus comme denrée coloniale, jetés au vainqueur comme un os à ronger ?
Tout est mis en œuvre pour amener, forcer, imposer la soumission. On a crié d'abord :
Eh bien, soit ! Nous serons Français malgré la France !
Puis la répression a commencé. Les prêtres eux-mêmes ont dû épuiser menaces après supplications. Quelques vaincus résistent.
Un seul moyen demeure de faire plier ces chrétiens. L'excommunication tombe sur eux.
Ils sont cinq. L'anathème les écrase. Chaque jour nouvel attront, nouveau sarcasme ! Un à un, ces braves meurent. On
les enterre sans prêtre, sans croix, dans un champ, au bord d'un carrefour sinistre, Il n'en reste plus qu'un,
Un vieillard tout cassé, Une ombre !
On le voyait, le soir, agenouillé sur les tombes maudites. Puis, un matin, la tête sur le talus de la route, on le trouva raide.
Sa main serrait convulsivement un vieux fusil rouillé.
Et l'on mit côte à côte, en la fosse nouvelle. Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle!
Mais il y a d'autres rebelles encore.
Loin, bien loin, par delà les grands lacs et les horizons bleus, dans le pays des peuplades et des wigwams indiens, une bcâtisse s'élève : c'est le fort Sauvage. Là commande Cadot.
En apprenant le traité qui livre son pays, Cadot a « cloué le drapeau sur sa hampe ». Le siège commence. Dix hommes seulement défendent la redoute,
Et les troupes du roi reculèrent hachées.
Mais on investit la place. On va la vaincre par la faim.
Cadot se multiplie. L'assiégeant croit avoir affaire à une forte troupe, lorsque quatre ou cinq assiégés survivent à peine.
Après huit mois, les Anglais décampent. Il n'y a plus que trois hommes dans le fort. Puis les deux soldats meurent : Cadot reste seul
Avec l'immensité déserte autour de lui.
Il vit ainsi longtemps, regardant parfois du côté delà France, ou s'agenouillant pour prier. Un jour, des Indiens entrent dans le fort. Cadot est là, rigide.
N'ayant que son drapeau pour dernier vêtement.
Depuis, les palissades se sont pourries, les pierres ont été brisées, le fort n'est plus debout :
2)iî LES PORTES 1>V CLOCHE'^..
Pourtiint, sur ses ruines,
Le voyageur prétend qu'à travers les bruines Va les brouillards d'hiver, on voit encor souvent Le vieux drapeau franç.iis qui llotte dans le vent !
Les An<;hiis ont pris le Canada. Mais les Américains menacent les Anglais en pleine conquête. Ils sont venus sept mille, sous les ordres de Hampton. Qiie fera-t-on? L'Angleterre n'a plus de munitions ni d'hommes.
Les conquérants d'hier, pâles dans la tempête. Se regardaient tout effarés.
Soudain un cri part : « A la rescousse, Français! »
Alors, n'écoutant plus que l'instinct qui les pousse
'Vers les généreux compromis.
Nos jeunes gens, les fils des vaincus de naguère, Accoururent joyeux, et partirent en guerre
Sous les vieux drapeaux ennemis !
Ils vont; ils sont trois cents; ils montent à l'assaut. « Telle était l'ardeur de ces gens — dit M. Garneau dans son Histoire âii Canada — qu'on vit des voltigeurs traverser la rivière à la nage, sous les balles, pour aller forcer les Américains à se rendre prisonniers. » La victoire de Châteaugay eut toutes les suites d'une grande bataille; la paix fut signée,
Et nos héros, n'ayant plus de miracle à faire, Après avoir fixé le sort d'un hémisphère, Retournèrent à leurs sabots,
L'Angleterre a été sauvée parles Canadiens. Pourtant la persécution continue. Ce peuple opprimé souffre trop : il va se lever prur venger l'affront.
Les révoltés ne sont pas quatre cents. Assiégés dans leur village, ils voient s'avancer un régiment, presque un corps d'armée, commandé par quelque vieux soldat de Waterloo. Mitraillés, tusillés, écharpés, pris à revers, égorgés derrière chaque coin de mur ou chaque clôture de grange, les Anglais perdent courage. Ils hésitent, ils reculent, ils sont en déroute, — et c'est la victoire de Saint-Denis.
Hélas ! deux jours après, voici la catastrophe. Nos « partisans» se sont iortiiiés dans le village de Saint-Charles, Colborne arrive avec ses soldats,
... Et, de loin, les uniformes rouges Semblaient, mouvants replis, au front des coteaux blancs, Comme un serpent énorme aux longs anneaux sanglants.
Les insurgés ne sont plus que cent. Retranchés dans l'église, ils se défendent comme des fous, Chénier, leur chef, les anime et les enfièvre.
Sanglant, échevclé, noir de poudre, on le voit Grandir en même temps que le danger s'accroît ; Un officier anglais le somme de se rendre : Le héros souriant lui répond : — Viens me prendre! — Et l'étend raide mort d'un coup de pistolet.
Mais soudain des cris s'élèvent : « Au feu! » Les Anglais ont fait un brasier au portail de l'égHse. Alors le massacre commence. Chénier vient tomber, les jambes brisées, sur le sol tout moite de sang. Il jette encore un : « Vive la liberté ! >' puis il agonise, tout déchiré de coups de piques...
Et quel mot tragique il avait eu, ce Chénier, lorsque ses compagnons lui demandaient des armes. « Soyez tranquilles — répondit-il froidement — il y en aura de tués parmi nous : vous prendrez leurs fusils ! »
Avec la même grave énergie surent mourir les douze condamnés à mort que l'on exécuta sur la place publique, et dont l'un, Hindelang, était venu de France pour succomber ainsi. FoHe que cette révolte, — folie ! Mais savez-vous quelque chose de plus épique que cette résistance d'une poignée d'hommes, avec de vieux mousquets et des canons en bois qui furent encloués par un traître ? Pour ma part, je m"incline et reste confondu.
Où je relève la tète, où je me sens tout exalté d'enthousiasme, c'est lorsque notre poète nous montre le délire des Canadiens, plus tard, devant le premier vaisseau de France venu à eux. Et quelle naïve beauté dans cet épisode de 1870! La France — la vraie — est envahie, piétinée, écrasée. Alors les paysans de là-
bas, les ^ars de Québec et de Montréal, veulent aller se battre pour la l'rance. Un soir, la Marseillaise éclate dans les rues.
Les voix montaient au lo^n : c'était le vieux faubourg Qui, grondant comme un flot que l'ouragan refoule. Gagnait la haute ville, et se ruait en foule Autour du consulat, où, de la France en pleurs, Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.
Ils veulent partir, partir tous pour aller sauver la patrie; ils partiront la hache à la main; ils seront dix mille : il faut qu'on leur permette de partir.
Hélas ! le Code international
Pour les saints dévoùments ne contient pas de clauses.
Tous ces braves durent rester. Le consul dut le leur ordonner lui-même. Et, si le Canada reste passionnément attaché à cette vieille terre ingrate qui prodigue la gloire ou l'oubli, ce ne sont pas des bras et des armes, c'est seulement un cri d'amour qu'il lui peut envoyer. Étant fidèle, il est surtout viril, ce pays des mémoires longues. Il rêve, pour la France, la destinée du guide qui dirige « la caravane humaine » . Il la veut généreuse, grande et superbe comme il l'a rêvée et connue. Il lui dit : « Meurs — mais meurs bien ! »
Oui, péris, s'il le faut — pardonne à ce mot sombre ! — Ainsi qu'un grand navire incendié qui sombre Ou plutôt comme l'astre immense qui s'éteint, Le soir, dans les brasiers de l'horizon lointain, Drapé dans les replis d'une pourpre sanglante, Et qui, longtemps après que sa masse aveuglante S'est engloutie au loin dans les flots entr'ouverts, De ses rayons mourants dore encor l'univers.
Et puis, si jamais des ennemis, des vainqueurs, osaient dire : « Elle est morte, la France ! »
On entendrait là-bas, de leur voix mâle et forte, Nos enfants, relevant le drapeau des grands jours, Crier au monde entier :
— La France vit toujours !
Je n'ajouterai pas grand'chose à cette analyse, où j'espère avoir mis, sinon l'émotion communicative, du moins l'impression et le reflet de l'œuvre. Je ne suis pas un pédant, et serais désolé d'en devenir un : je ne m'attarderai donc point aux remarques de détail, aux observations de style, aux chicanes superficielles. Le livre de M. Fréchette a ses défauts. Quelques passages sont emphatiques; d'autres renferment trop d'adjectifs pressés; la plupart rappellent trop, par leurs périodes oratoires et leurs beaux vers coulés en un moule uniforme, la manière et le procédé de Victor Hugo. Je l'ai déjà dit, — certains épisodes absolument remarquables ont été négligés par notre poète : il les reprendra plus tard, sans doute, et, pour un volume achevé, l'ouvrage lui-même n'est pas fini,
Je ne voudrais pas mettre en pratique l'histoire du pavé de l'ours. Prétendre que M. Fréchette a surpassé Hugo, Lamartine, Leconte de Lisle, Laprade ou même Brizeux, ce serait exagérer. Je le reconnais, notre auteur s'est vu servi à souhait par un sujet exceptionnel, un ensemble d'actions intrépides, de mots héroïques, de sentiments qui nous étonnent, d'exemples qui nous relèvent. Des éléments pareils, assemblés par quelque artiste que ce soit, formeront toujours une œuvre intéressante, sinon parfaite, et saisissante en sa nudité. Je ne sacre donc pas M. Fréchette grand écrivain : je ne vois en lui, jusqu'à l'heure présente, qu'un lettré de talent, un historien évocateur, un patriote amoureux des blessures de sa patrie. Mais je crois que cette œuvre, ainsi ébauchée, écrite peut-être au caprice des hasards, et relatant, comme les chroniques de Froissart ou les récits de Villehardouin, de touchants épisodes ou des histoires surhumaines, — je crois, dis-je, que cette œuvre, où respire et chante la France d'au delà des mers, peut passer à bon droit pour un poème épique. Elle réunit toutes les conditions requises : ce sont des alluvions de souvenirs, des accumulations de générations entières qui l'ont faite; ce n'est pas le cœur d'un homme qui bat en elle, — c'est l'âme d'une race ; elle nous apporte des visions larges et de hauts exemples : et cette « légende d'un peuple » devait nous donner ainsi, à la fin d'un siècle de micrographie et de babioles, la véritable épopée française.