‹ Les poètes du clocherChapitre 5 sur 56 · BRETAGNE · texte numérisé non relu

BRETAGNE

Elle est de Gœthe, cette phrase : « Poète, occupe-toi de ton pays; là sont tes chaînes d'amour, là est le monde de tes pensées. »

II faudrait croire que tous les Bretons ont lu la phrase de Gœthe. Tous, en ettet, s'occupent de leur pays, tous enferment leurs pensées dans ce monde, tous reviennent, un à un, — et quelquefois de loin — à ces chaînes d'amour.

On connaît les petits conscrits bretonnants, qui^ dans les casernes, égayent, par leurs traînantes mélopées, les Picards loustics ou les Bourguignons gaillards. Ainsi des poètes bretonnants : que la fièvre de Paris y passe, que le tourbillon les roule, que lafournaise lesbrùle, — ils garderont toujours, malgré tout, sans le vouloir ni le savoir, cette gravité, cette douceur, cette solennité attendrie qui ferait sourire, si elle ne mouillait pas les yeux.

Ah ! comme ils l'aiment donc, la « terre de granit recouverte de chênes ! » Comme ils en connaissent le moindre village ! Comme ils s'éveillent après ces noms évoqués, noms à demibarbares, si durs à lire et si savoureux à entendre ! Et quelles

visions leur doivent passer par l'esprit, quelles émotions doivent leur traverser le cœur, en pensant à ces tristes et revêches paysages, à ces landes abruptes, à ces genêts, à ces dolmens, au vague de ces légendes, à la terreur de ces superstitions, à l'ineffable poésie de ce ciel rude et pluvieux !

Quittent-ils leur terre natale, voilà qu'aussitôt le « mal du pa3's » saisit nos Bretons. Lisez plutôt ces vers de M. Josepli Housse :

Cannes et ses palmiers, son beau golfe et ses lies, Sa grève où les canots restent couchés, tranquilles, Dés que le vent ternit l'air pur et les flots bleus, Rien ne fait oublier à ton cœur, à tes yeux Ta petite maison dans ton bourg de Bretagne. Pornic et son château de vieux lierre vêtu, Son môle de granit par l'Océan battu.

Les blés verts, les ajoncs qui couvrent la campagne...

Ceux-ci encore, du même auteur, répondent au même sentiment. Le poète erre dans l'Oberland bernois; il croit soudain apercevoir son bourg, l'enclos de cyprès secoué par le Noroi, le cimetière où sa mère dort. Je cite, bien qu'une rime insuffisante me gâte le dernier distique :

Ainsi j'errais dans ces Alpes sauvages.

Je revis en esprit mon bourg et ses rivages,

La mer grise, un chemin parcouru trop souvent,

Des peupliers toujours agités par le vent,

L'enclos plein de cyprès, de croix et d'herbes vertes,

Autour du champ des morts quelques vignes désertes.

Et je croyais entendre encore, à fliorizon,

Le sourd mugissement de l'Océan breton.

« Tout cela est fort bien... Mais Maric^ — me direz-vous, — Marie? y>

Il a été bien banalisé depuis quelques années, ce poème de Marie! On l'a imité, commenté, réédité dans tous les formats... Et pourtant il faut que je vous cite, une fois de plus, — et quand ce devrait être une fois de trop ! — le morceau auquel se rattacheront, de près ou de loin^ tous ceux que, province après province, nous allons lire ou relire ensemble :

12 LES rOliTES DU CLOCHER.

C^h! ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où l'on jouait jadis, L'église où tout enfant, et d'une voix légère, \'ous chantiez à la messe auprès de votre mère, Kt la petite école où, traînant chaque pas, \'ous alliez le matin, oh! ne la quittez pas! Car une fois perdu parmi ces capitales. Ces immenses Paris aux tourmentes fatales. Repos, franche gaîté, tout s'y vient engloutir, Ht vous les maudiriez sans en pouvoir sortir; Croyez qu'il sera doux de voir un jour, peut-être, Witre fils étudier sous votre bon vieux maître. Dans l'église avec vous chanter au même banc, Et jouer à la porte où l'on jouait enfant.

La rime est pauvre : U^^èrc et mère, enfant et banc , nous ne nous le permettrions pas, — mais quel charme et quelle douceur!

Et j'ai beau résister, il fliut que je vous rappelle encore ce passage, d'une fermeté si vivante et si sobre :

O landes! ô forêts! pierres sombres et hautes.

Bois qui couvrez nos champs, mers qui battez nos côtes.

\'illages où les morts errent avec les vents,

Bretagne! d'où te vient l'amour de tes enfants?

Des villes d'Italie où j'osai, jeune et sveltc,

Parmi ces hommes bruns montrer l'œil bleu d'un Celte,

J'arrivai, plein des feux de leur \'olcan sacré,

Mûri par leur soleil, de leur art enivré ;

Mais dés que .je sentis, ô ma terre natale,

L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale,

Lorsque je vis le flux, le reflux de la mer

Et les tristes sapins se balancer dans l'air,

Adieu les orangers, les marbres de Carrare !

Mon instinct l'emporta, je redevins barbare,

Et j'oubliai les noms des antiques héros

Pour chanter les combats des loups et des taureaux !

Et je ne quitterai pas Brizeux sans vous avoir redit les quatre vers célèbres, la devise et l'épitaphe de tout « poète du clocher » :

Vous mettrez sur ma tombe un chêne, un chêne sombre,

Et le rossignol noir soupirera dans l'ombre :

« C'est un barde qu'ici la mort vient d'enfermer;

Il chantait son pays et le faisait aimer. »

Le poète catholique, Turquéty, a esquissé, dans ses Niiils d'hiver, quelques souvenirs bretons :

Souvenirs du passé, que vous avez de cliannes ! Touché par vous, le barde y puise ses concerts, duelquefois, je le sais, vous éveillez des larmes, Mais ces pleurs d'un moment sont doux plutôt qu'amers.

Heureux qui peut, le soir, dans sa cabane-sombre, Ecouter ces récits à l'heure où tout s'endort, Quand la profonde nuit rembrunit de son ombre Les nuages bercés par les souffles du nord. . .

Un détail en passant : remarquez, chez ces poètes de Bretagne, combien souvent revient le mot sombre. Tant il est vrai que toute une nature, que tout un monde d'impressions peut tenir en un seul mot !

Mais j'ai hâte d'en venir à Hippolyte de la Morvonnais.

Hippolyte de la Morvonnais nous a laissé, sous une forme imparflxite, avec des défaillances et des lourdeurs, des vers pénibles et un insuffisant vocabulaire, cette Thébaïck des grèves, qui demeure exquise de pureté méditative. Je l'ai déjà dit, l'art y faibht souvent ; vous allez noter au passage plusieurs vers lamentables, et peut-être le ton général vous rebutera-t-il. Lisez pourtant : la liqueur est au fond du vase.

Quand vous arriverez dans le val romantique, Vous resterez devant le spectacle rustique, Rustique et grandiose, ayant pour horizon La mer et ses écueils où ne croit ni gazon Ni sapin qui se plaît aux troubles des tempêtes. L'île des Ebih^ns, là, porte sur sa crête Une tour de granit, droite sur son écueil. Comme un noir cormoran debout et plongeant l'oeil Dans la mer qui toujours bat le récif qui gronde. Dans cet îlot désert, quelque terre féconde Garnit les rochers nus; et même un métayer Y creuse des sillons où se vont égayer Les regards fatigués du nautonnier qui passe. La ferme en un abri se cache et se ramasse Comme un oiseau de mer qui fuit les coups de vent. Deux figuiers au pignon s'étalent; et, devant.

I j LES POiVrr.s DU clocher.

Un jardinet se baigne en l'eau d'une fontaine. Quand les matelots font en ce lieu quarantaine, Le fermier les accueille, ayant toujours pour eux Dans son cellier de pierre un cidre liquoreux. Ce roc est, à mes yeux, charmant, et son rivage Bien fait pour inspirer un poète sauvage. Ramenant vos regards de l'horizon de mer \'ers la rive du fleuve, en ce val découvert, \'ous vous plairez, après un peu de lassitude. Carie sentier souvent gravit en pente rude. Arrivé dans ce lieu, vous vous reposerez Sur quelque roc d'abord ; et puis vous rêverez En promenant les yeux sur l'ample paysage. Devant vous, au-dessus d'un étroit marécage, Parmi les glaïeuls verts éclatant de fleurs d'or, Des vaches au poil roux errent, paissant au bord D'un lac, près d'un logis d'aspect tout poétique. Que l'on aime au milieu du vallon romantique, Car il n'a rien de neuf parmi ces vétustés. Mais, pour faire contraste à ces caducités, Vieux mouUns, talus vieux et plus vieille toiture, La nature aux abords est jeune : fleurs, verdure, Tout est charmatit et frais

\'oici des ressouvenirs de forêt :

Oh! qui n'adore pas

Les lieux où nous avons formé nos premiers pas, Où notre àme s'éprit des vives espérances Que la jeunesse inspire et qui sont des souffrances, Après, lorsque le monde abat les chères fleurs. Car le monde nous fait nos amours des douleurs !

Le bourg apparaissait au fond d'une vallée; Des étangs, au-dessus, de leur onde voilée, Au fond, sous de grands bois, étalaient le miroir Où la lune était douce à voir monter, au soir. On ne rencontre point, dans toute la Bretagne, De lac plus spacieux. A l'entour, la campagne Est d'un aspect sauvage et tout mélodieux, Telle enfin qu'un poète y charmerait ses yeux. De hauts rocs escarpés autour du lac se dressent. Et, d'arbres dépouillés, à tous les vents ils laissent

LES POKTES DU CLOCHER. i 5

Exposés leur feuillage et leur maigre gazon. On voit le clocher gris, dans le creux du vallon, Entouré de toits noirs et ravagés par l'âge. Là, des temps féodaux tout rappelle l'usage, Et la cloche qui tinte, et les signes de croix Que font les paysans, dans les clos, chaque fois Que la cloche s'éveille en la tour de l'église : Et la piété simple entre dans l'ànie éprise. J'ai vu maint étranger me dire qu'en ce lieu Le cœur était plus calme et plus proche de Dieu.

Boulay-Paty naquit à Donge, près de Nantes, et c'est au souvenir du bourg ignoré que nous devons ces confidences :

O gloire, enchanteresse à l'austère pouvoir, Qui mis ces cheveux blancs sur ma tête flétrie, O Paris, où ma vie en deux ans s'est tarie. Adieu!... Salut à vous, que je vais donc revoir,

O logis paternel, jardin, verger, lavoir! O mon vieux bourg de Donge, ô mon I O sables, ô rochers, ô ma Loire chérie! Clos verts, moulins, champs d'or, genêts de l'abreuvoir!

Dans la cité mouvante et sans paix et sans trêve.

Oh! comme le temps fuit, et que la vie est brève!

Le jeune homme d'hier est un vieillard tremblant. mfL

Dans l'immense repos que rien ici ne trouble, J

O mon vieux bourg de Donge, ô mon humble patrie! 1 1

On vieillit bien moins vite : oh! que le temps est lent ! A la longueur des jours l'existence se double.

Un autre Breton, Hippolyte Violeau, a donné quelques élégies rustiques où l'on pourrait noter de beaux vers, et dont l'âme pieuse a gardé une étrange pureté d'expression.

Eliacin Gresyes était Nantais. Il a laissé le sonnet suivant sur La Saunière de Bat^ :

J'ai vu la Frascatane assise sur sa gerbe Et qu'un bouvier romain lentement reconduit, L'Andalouse aux regards brûlants, la fille serbe Dont les cheveux épais sont plus noirs que la nuit.

J'ai vu de l'Oberland, courir, pieds nus, dans l'herbe, La vierge svelte et blonde, — et mon œil rêveur suit Aujourd'hui la saunière à l'allure superbe, Longeant les étangs clairs où le sel rose luit.

l6 I.ES POÈTES DU CLOCHER.

IZlIc est ficrc et farouche, elle est belle entre toutes. Qiuuid l'ardeiilc sueur descend en larges gouttes De son front toujours droit sous les fardeaux pesants,

Hlle semble mener l'antique théorie Sculptée en le porphyre aux palais d'Assyrie, Et défier encor le soleil et les ans.

Pour « défier le soleil et les ans «, il est bon de construire, fût-ce à grands efforts, une œuvre massive et solide. C'est ainsi que M""- Penquer a écrit son poème de Fdléda, la seule épopée armoricaine qui nous soit venue après les Bretons de Brizeux. Et ce n'est pas seulement dans Velléda que M'"* Penquer a célébré la Bretagne : elle l'a fait aussi dans la Payse, dans une foule de morceaux détachés, d'une langue un peu vieillie, mais belle encore. El n'est-ce pas une langue pareille, — sans raffinements ni Dioiicniisine^ — qui convient à la « terre de granit ? »

M""*" Sophie Hue nous dit. avec quelque fierté, comment la Bretagne se donna à la France :

Notre Bretagne, à nous, n'est pas terre conquise

Sur des ancêtres avilis :

L'hermine immaculée en sa blancheur exquise

S'est unie à la fleur de lis.

Nous nous sommes donnés librement, tète haute,

Ainsi qu'il sied à des vaillants, Non comme des vaincus, épaves à la côte.

Qui lèvent des bras suppliants.

Les deux fiers étendards étaient fiers l'un de l'autre,

Quand ils ont tout mis en commun ; Le grand cœur de la France est vibrant dans le nôtre,

Et les deux cœurs n'en font plus qu'un.

A l'heure du danger, quand la Patrie appelle

Et que tous doivent accourir, Nous réclamons l'honneur, s'il faut mourir pour elle,

Dètre les premiers à mourir.

Le Passé ne fait pas au Présent concurrence

En nous demeurant cher encor :

Nous sommes à la fois les Bretons de la France,

Les Français du pays d'Armor!

LES POÈTES DU CLOCHER. ly

M. Frédéric Plessis est encore de ces Bretons qui ont chanté la Bretagne. Il l'a fait avec une gravité toute particulière. C'est un méditatif et un songeur que ce poète de la Lampe d'argile, féru d'antiquité, épris d'intimité, et unissant l'amour des austères silences à celui des mètres antiques. Son œuvre s'en ressent, et aussi ses souvenirs de la Bretagne natale :

Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays, Ce n'est pas seulement la grâce avec la force, Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce Des chênes et la molle épaisseur des tailHs ;

Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur, Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.

Ce n'est pas l'Atlantique et son ciel tempéré,

Les chemins creux courant sous un talus doré,

Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme :

C'est que, sur ta falaise ou ta grève, souvent,

Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant.

J'ai passé tout le jour sans voir paraître un homme.

C'est la Bretagne légendaire que nous montre M. Fleuriot- Kérinou.

M. Fleuriot-Kérinou a tenté de faire, pour son terroir natal, de l'histoire épique à la manière de Leconte de Lisle. Il nous décrit en ces termes la ville de Gwened, « Gwened la Blanche», assise au fond de son golfe, et qui « parait en feu quand le soleil se lève « :

Basses, blanches de chaux, aux toits de brique jaune. Les maisons de Gwened se terminent en cône; Seuls les temples des dieux sont carrés, et leurs murs Flanqués d'un porche...

... Sur les places, les lourds monuments des ancêtres Sont plantés droits et flers, ainsi qu'aux anciens jours Où les muscles avaient, cachés sous les peaux d'ours, La dureté du roc et la vigueur des chênes.

Revenons à la Bretagne moderne. Cette fois, c'est M. Eugène Le Mouël qui va nous y conduire.

l8 l-ES POÈTES DU CLOCHER.

Il nous montre successivement les « bois de sapins qui contournent les landes », et les « embruns apportés par le vent », et les mouettes, et les galets, et les goémons, et V Angélus qui sonne au clocher du bourg, et les champs de blé noir, et les ritournelles des binious, et la ronde

Entraînant les garçons avec leurs vestes blanches Et les filles avec leur tablier brodé.

Notre poète trouve d'adorables refrains enfantins. Celui-ci a bien de la grâce :

lou, iou !

La lande est belle et l'on est fou, La ronde tourne on ne sait où :

Iou, iou !

Et vovez comme il comprend Tàme des humbles. Il s'agit d'un aveugle qui vient s'asseoir sur la falaise :

Lui qui ne pouvait plus sourire avec le monde, Oublieux d'ici-bas. souriait avec Dieu.

Ht admirez comme il sait décrire :

Le long des chemins creux, bordés de trembles gris, Où, sous les églantiers neigeux, la fraise est mûre, Prés des ruisseaux, le long des saules rabougris. Où les cailloux polis ont des reflets d'armure, Par les landes, où l'herbe est lasse de soleil. Où, parmi les ajoncs, les soucis et les mauves, Les vieux menhirs moussus et pesants de sommeil Tranchent sur l'horizon, couchés comme des fauves, Xoel Jegou menait les troupeaux nonchalants...

2\L Eugène Le Mouël affectionne l'alexandrin rythmique et onduleux : M. Charles Le Goffic lui préfère le petit vers de huit pieds, ce vers dont Gautier et Sully Prudhomme ont fait usage de si diverses façons, l'un y enfermant les somptuosités de la couleur, l'autre les précisions de la pensée. M. Ch. Le Goffic y met, lui, toutes les mélancolies les plus crépusculaires, toutes les berceuses les plus languisantes. duatre vers servent de prélude à son hvre. Ils ne finissent pas, et la ligne de points qui les clôt est comme une invite aux rêveries insaisissables.-. Je les

LES POÈTES DU CLOCHER. jq

transcris comme je les trouve, en me laissant prendre moimême au flottant de ce vague charme :

Ceci, c'est la chanson d'amour Qu'on chante au coin des cheminées, Le soir, avant la fin du jour, Dans les maisons abandonnées...

Tout le livre reste dans ce ton : c'est une plainte et c'est une caresse.

Il s'y trouve aussi, en plein sentiment, des détails locaux bien curieux. Ainsi dans Annc-Maric :

Elle est née un joli dimanche de printemps.

Son père, qui croyait en Dieu, comme au bon temps,

Et sa mère, cœur simple et plein de rêverie,

Pieusement l'avaient nommée Anne-Marie,

Du nom, choisi par eux entre les noms d'élus.

Des deux saintes du ciel qu'ils vénéraient le plus.

Car, en Basse-Bretagne, on prétend que ces saintes,

Quand le terme est venu pour les femmes enceintes,

Se tiennent en prière aux deux côtés du lit.

L'une pose un baiser sur le front qui pùlit,

Ou, d'un flocon de pure et fine ouate, étanche

Le ruisseau de sueur qui coule sur la hanche ;

L'autre, tout occupée avec l'enfantelet,

Bordant les bons draps blancs sur ses membres de lait.

L'enveloppe, âme et corps, dans un réseau de joie;

Et toutes deux ainsi, sans qu'un autre œil les voie

Que celui de la mère et celui de l'enfant,

X'ont et viennent, du lit au berceau, réchauffant

Les petits pieds, calmant un cri d'une caresse,

El rien, dégoût, fatigue, amertumes, serait-ce

Au fond d'un taudis sombre et nu, ne les retient,

Si la femme est honnête et si l'homme est chrétien.

Et voici, toujours de M. Ch. Le Gofhc, un « bouquet « d'étrange saveur :

A Paimpol, un soir, tandis que la lune Éveillait au large un chant de marin, Nous avons, tous deux, cueilh sur la dune Ces touffes de menthe et de romarin.

Et CCS œillets-là, c'est un soir, à Gàvre, Pris à la douceur qui s'exhalait deux, C'est un soir d'amour, à l'angle d'un havre. Que nous les avons cueillis tous les deux.

Mais ce triste brin de pariétaire,

Je l'ai cueiUi seul, en pensant à toi.

Un soir plein de cris, d'ombre et de mystère,

Sur les rochers nus de Saint-Jean-du-Doigt.

J'aime moins les Clairons et Binious de M. Léon Durocher. Il s'y trouve, à mon sens, trop de raboteuses phrases, trop devers entrecoupés et rudes. Mais on ne leur peut refuser le mouvement, la verve, le sens et l'amour delà couleur locale.

Je voudrais vous citer encore les vers de M. J. Le Goff, ceux de M. Simon Le Beaudour, ceux de M. Charles Sinoir, ceux de M. l'abbé Max Nicol. D'autres poètes, — MM. Marcel Béliard, Fréd. Bhn, Raoul de Boistaël, Yan Carnel, Daligaut. Droniou, Hipp, Durand, Henri Finistère, Jacques Fleury, Fréd. Fontenelle, Raoul de la Grasserie, Félix Hémon, Ludovic Jan, Léo Kermorvan, Alain Kernewot, René Kerviler, Charles Le Bras, Anatole Le Braz, Charles Le Coz, Auguste Letranc, François LeDorz, Th. Lemonnier, Georges Loire, Jean Marbeuf, Adolphe Orain, Jos Parker, Lois Petit, Onésime Pradère, Philippe de Sanval, Robert Surcouf, Yves de Trébusson, d'autres poètes, dis-je, ont chanté la Bretagne, et l'ont bien chantée.

AL Louis Tiercelin a écrit les strophes suivantes :

Je l'aime, mon pays ! J'aime ses landes rousses Que rosit la bruyère ou que dorent les mousses ; J'aime ses hauts landiers et ses genêts touflus, Et j'aime ses forêts de hêtres séculaires Où, lorsque le vent d'ouest apaise ses colères, La brise- fait courir de longs frissons confus.

J'aime ses petits champs clos de talus énormes. Flanqués des troncs noueux des chênes et des ormes. Ses prés aux pommiers bas et ses ronciers épais. Ses étroits chemins creux pleins de fleurettes blanches, Où le soleil, de l'herbe verte aux vertes branches, A peine vient troubler l'ombre molle et la paix.

Je l'aime, la Bretagne, avec ses fleurs, ses arbres, Avec ses granits bleus polis comme des marbres, Sa plaine, ses rochers, ses étangs, ses taillis. Je l'aime, et j'ai trouvé tous les charmes en elle : Son ciel est doux, son sol est fort, sa mer est belle ! Et puis, c'est la Bretagne, et puis, c'est mon pays!

Dans ses Moiictlcs^ M. Louis Le Lasseur de Ranzay nous donne de petits poèmes dramatiques sur la vie de mer. La narration est bien conduite, le trait final porU toujours, la couleur locale a du relief.

M. Henri Bernés a publié quelques piécettes infiniment mélodieuses, et d'un beau mouvement lamartinien.

J'aime également les vers, — plus frustes, mais plus énergiques, — de M. Léon Berthault.

M. Longuécand a consacré une ode aux Gloires Maloii'uws, et de larges stances à Bri:{eiix.

Je serais injuste d'oublier, dans cette causerie sur les poètes bretons, quelques modernes écrivains nantais, dont un ou deux ont du meilleur talent.

M"'"" Louise d'Isolé vient de nous donner un poème sur Merlin, C'est long et c'est diffus; mais ce n'est point à mépriser. Puis n'y a-t-il pas du courage à écrire et à pubher une œuvre de longue haleine, par cette fin de siècle où nous irions jusqu'à raccourcir les sonnets ?

J'ai parlé de sonnets raccourcis : voici précisément une piécette minuscule, — elle n'a que treize vers ! — où M. D. Caillé prend occasion, pour son cantique à la Bretagne, de la statue du « Théocrite français » :

Brizeux aimait les gars chevelus de Bretagne,

Les chênes, les- menhirs en rang dans la campagne,

Nos landes à fleurs d'or et nos monts de granit ;

Il aimait à parler aux vêpres, le dimanche/ A la vierge du Scorf, Marie en coiffe blanche, Dans le bourg .d'Arzanno, soin h clocher jauni ;

Il aimait l'océan, nos pardons, nos costumes, Les chants de nos aïeux, nos anciennes coutumes, Et tout ce grand passé dont nous sommes jaloux.

Aussi lorsqu'il chantait, couche sur la bruyère, D'une voix tour à tour mélancolique et hère, Sur les bords du Léta, ses vers mâles et doux,

O Bretagne ! ton âme y vibrait tout entière.

J\u souligne le « clocher jauni », qui sent son Musset de trois lieues ; mais le reste dit bien ce qu'il veut dire, et le dit ei"i peu de mots.

M. Thomas Maisonneuve a chanté, lui aussi, son hymne à la terre natale. I-.t j'oublie M. Hugues Rebell ! Et je f:iis tort à M. Alcide Leroux! Ht j'ai peur d'en délaisser bien d'autres, dont chacun aurait pourtant droit à la citation... Le mieux tue le bien ; la Bretagne nous a fourni, elle nous fournit chaque jour trop de poètes : on n'arriverait môme pas à les nommer tous!

Mais je ne puis passer sous silence les Sônes et Visions de Sylvane (un pseudonyme féminin), ni les Chanls d'Annoy de M. Louis Bonneau, ni les Armoricaines de M. Eugène Roulleaux, ni les poésies de M"'' Louise Gicquel, ni celle d'une autre bretonne, Marie de Valandrc.

J'ai déjà fait passer devant vous, mon lecteur, une imposante troupe de Bretons bretonnants. Et voici que je dois encore y ajouter un Breton d'adoption.

M. André Alexandre, — qui, si je ne me trompe, e^t tout bonnement Parisien, — avait dû s'en aller, par un hasard administratif, foire son service militaire à Lorient. Il en revint citoyen de Paris, mais poète breton. Il n'a rien donné, depuis, qui n'ait rapport à la terre choisie : depuis la Lande en fleurs jusqu'au Sonimir de biniou^ il lui doit son oeuvre entière.

J'ai là, sur ma table, cette Lande en fleurs. Il s'y trouve une préface d'André Theuriet, dans laquelle nous voyons défiler « les grands espaces silencieux, sans culture et sans villages, la verdure noire et profonde, les sources qui coulent avec un bruit de sanglots, la population effarouchée et grave. »

Que vois-je dans le livre lui-même? Des descriptions de landes ; une berceuse marine ; une douloureuse chanson populaire, Le Lis jauni ; un récit mélancolique, à la faconde M. Coppée, et que l'écrivain intitule : JefflJc. Je transcrirai la fin d'une piécette ingénieuse.

Il s'agit d'un Retour de 'Baptême. Dans les bras d'une vieille servante, le petit dort, — un fils de marin, un gars dont le père est mort, et qui, lui aussi, ira sur la uiè. Il dort donc à plein sommeil :

Mais le cortège arrive au sommet d'un plateau ; En bas, la vaste mer, des varechs à fleur d'eau Mollement agités par le vent qui s'élève, Des filets de pécheurs étendus sur la grève ; Et, respirant un air plus vif, le nouveau-né S'éveille tout à coup, ouvre un œil étonné : Ces voiles au lointain, ces horizons étranges Le font tressaillir d'aise au milieu de ses langes, Et taudis que la vieille, étouffant un sanglot, Chante pour assoupir le futur matelot, Lui, comme déjà pris d'un amour pour les choses, Tend vers l'immensité ses deux petits bras roses.

Page 1