ANJOU. TOURAINE & MAINE
Il est impossible, il serait injuste d'aborder l'Anjou et ses poètes sans revenir au célèbre sonnet du premier d'entre eux. Comme il avait raison et comme il laissait bien frémir son cœur, ce Joachim Du Bellay, quand il écrivait le quatrain banalisé, mais frais quand même, de l'inaltérable fraîcheur du beau :
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverrai-je le toit de ma pauvre maison Qui m'est une province, et beaucoup davantage?
C'est de longtemps, c'est de toujours qu'on le célèbre, ce verdoyant et calme pays d'Anjou, ce pays propice aux rêveuses paresses, et nonchalament couché sur les bords d'un fleuve indolent. On a souvent dit'les mollesses de son climat, le charme fuyant de ses ciels, la rouille de ses bois, la souriante variété des horizons qu'il déroule.
L'Anjou a eu un poète, un poète mort récemment, Théodore Pavie. Théodore Pavie unissait « à l'une des plus rares imaginations de son temps » — le mot est de Sainte-Beuve, — la forme lapins pure et l'âme la plus charmante. Ses œuvres vien-
nent d'être publiées ; c'est à elles que je vous renvoie. Vous y verrez vivre et respirer l'Anjou.
Je rappelais, au début de ce chapitre, le morceau lameux qui illustre à la fois T Anjou et Joachim du Bellay. Il a inspiré à un Angevin d'aujourd'hui, M. Léon Séché, le beau sonnet qu'on va lire. Celui-ci est adressé au propriétaire actuel du Lyre :
Heureux qui comme vous possède — et s'en fait gloire —
Le château qu'un poète illustre a célchrc,
Et qui, de son petit village de Lyre,
Peut voir se dérouler le ruban bleu du Loyre I
Ce cher petit Lyre, de si douce mémoire, C'est là que Du Bellay devrait être enterré. Puisque toute sa vie il l'avait désiré Et que, sans lui. Lyre n'eût jamais eu d'histoire.
Hélas ! qui pourrait dire où sont ses ossements ? La chronique prétend qu'il dort à Notre-Dame. Moi je gagerais bien que, depuis trois cents ans,
Poète abandonné qui de vous se réclame,
11 erre, désolé, sous vos bois, dans les champs,
Où, faute de son corps, il a laissé son âme.
Je ne dois pas oublier que M. P.-J. Girard a chanté, dans une ballade d'un tour archaïque, le Loup garou de l',^4njoii. Voici une ,Aitrore angevine; elle est de M. Paul Pionis :
Dans le vieux cimetière endormi sous les cieux, L'herbe est lourde des pleurs que d'invisibles yeux Du haut du firmament versent dans les ténèbres. C'est l'heure où, fatigués de leurs appels funèbres, Dans les murs ruinés, croulants et pleins de trous. Par terreur du soleil se cachent les hiboux : L'heure où la Nuit s'enfuit, emportant dans ses voiles Au fond du ciel pâli les mourantes étoiles.
L'air est déjà moins noir; mais ce n'est pas le jour. Dans l'ombre transparente on devine la tour Du clocher qui, des morts surveillant la demeure. Hurle aux vivants les glas et leur compte chaque heure, Cri du Temps qui vieillit, aux vivants seuls jeté, Car l'heure, chez les morts, s'appelle Eternité.
Au bas du cimetière, en pente vers l'aurore, Wiguement entrevu, le hameau dort encore. Rien ne luit. Rien ne bruit. Ni mouvement, ni voix. Silence grandiose au milieu de ces croix.
Cependant l'horizon est tout blanc de lumière.
Clocher, maisons, tombeaux, tout sort de l'ombre, et, hère,
La haute voix d'un coq annonçant le soleil
Sonne, comme un clairon, le réveil, le réveil...
\ll, comme autant d'échos, d'autres clairons répondent;
Et mille bruits dans l'air passent et se confondent.
L'n volet, en s'ouvrant, grince et bat contre un mur ;
Un verrou crie et geint; des pas sur le sol dur
Font claquer les sabots en alarmant une oie ;
Un moineau chante; un bœuf mugit; un dogue aboie.
Au cadran du clocher quatre coups ont tinté :
Et soudain le hameau semble ressuscité.
Se réveilleront-ils aussi, les morts que j'aime? Les reverrai-je un jour dans l'azur où Dieu sème. Enormes grains de feu, les astres flamboyants? Comme je voudrais croire avec les vrais croyants, O mes chers disparus, que nous avons des ailes ! Croire qu'il est un lieu plein de fleurs éternelles Et d'arbres merveilleux caressés par le vol D'oiseaux chantant l'amour mieux que le rossignol, Où tout est pureté, splendeur, joie, harmonie, Où l'âme à l'àme-sœur reste à jamais unie 1 Croire enfin qu'animés par la Divinité, Nous avons droit comme elle à l'immortalité!
Et tandis que je songe, un rayon de l'aurore
Met un baiser du ciel au front des croix qu'il dore.
C'est le Maine que nous décrivait un jeune poète, mort tout jeune et de façon bien triste, Louis Belliot. On a publié ses vers posthumes. J'y trouve une pièce où il parlait de son Maine natal. Il nous montre les bruyères, les « collines roses », les villages avec leurs clochers d'ardoises, les bourgades assises auprès des ruisseaux, les moissons, puis encore le chariot « orné d'une branche de houx x- , enfin ce pays qui touche à la Bretagne, qui frôle la Normandie, et qui unit la mélancolie des landes à la grasse et opulente beauté des herbages.
Grasse et opulente beauté, — qui donc l'a plus que la Touraine? Hélas! je ne lui connais guère de poètes. J'ai sous les yeux les œuvres de deux ecclésiastiques, M. l'abbé Guinaudeau et M. l'abbé Augereau : le cœur de la Touraine \' bat, et très fort; mais ce que j'ai encore trouvé de plus curieux, ce sont les vers dun brave maréchal-ferrand tourangeau, Félix Gajard. Et les vers sont bien faits ! et ils ont de la couleur et du nerf! Tantôt le poète décrit sa forge, tantôt les paysages environnants... Je souhaite qu'un jour ses œuvres soient réunies en un volume; elles nous feront entrer dans l'intimité d'une vie simple et travailleuse, dans la noblesse d'une âme fruste et franche. Et nous les aimerons comme le pain bis qu'on mange à la ferme, comme l'eau bleue qu'on boit à la source, et qui vous laisse aux doigts des gouttelettes de lumière.