GRENOBLE MALHEUREUX
FRAGMENT
A peine rassurés de la peur de la peste,
Croyant (d')avoir fléchi la colère céleste,
Les pauvres habitants de tout le Dauphiné
Vivaient, tant bien que mal, du jour à la journée.
A Grenoble, surtout, les plaisirs commeni^aient,
Lebon temps revenait, les montagnards s'apprivoisaient ;
Les gens de qualité payaient leurs marchands;
Si vous vouliez dessous, vous en aviez sur-le-champ;
Le blé, le vin, la chair, comme l'autre pitance, *
G B E N O B L 0 MALHEIROU
A peina rassura de la pou de la pesta, Creyan d'auey fleichi la colera celesta, Lou pourouz habitant de to lo Dauphina Viuion, tant bien que ma, du iour à la iourna. A Grenoble, su tout, lou plei/.i commençauon, Lo bon temps reueniet, lou bit s'apriueysauon Le gen de qualita payauon lou marchan; Si vou voulia de sou, vous 'navia su lo champ Lo bla, lo vin, la chair, coma l'autra pidanci,
(De) par tout le pays venaient en abondance.
Dans le sein de la Paix les artisans contents
Buvaient quelques chopines et passaient le temps.
Mais, dans (le) moins d'un an, toutes choses changèrent ;
L'argent se resserra, et les vivres augmentèrent,
Tant il y a que désormais tout va de mal en pis.
(Il) vient un nouveau malheur quand l'autre est assoupi :
L'on n'entend raconter que de tristes nouvelles ;
L'on ne voit que brigands, que procès, que querelles;
La religion se perd, (il) n'y a plus de Réguliers;
Les gens d'églises font comme les séculiers;
Le palais retentit des procès qu'ont les prêtres:
(II) n'y a plus de sûreté, pas même dans les cloîtres.
Mille contrebandiers remplissent les prisons,
Ces déterminés tuent les saute-buissons.
Les loups de temps en temps ravagent cette terre;
Le ciel, l'eau, le feu, nous déclarent la guerre.
Une année (il) n'y a point de blé, l'autre (il) n'y a point de vin
Et l'or fond dans les mains, sans savoir ' qu'il devient.
Dg pcr tout lo paï vcniet en abondauci.
Din lo sein de la Pay loiiz artisan conten
Beuion qiioque picote et passauon lo teuip.
Mais, din lo moia d'vn an, tonte chouse cliangiron;
L'argent se ressarrit, et lou vinre augmentiron;
Tant y at que du deipui tout va de mal en pi.
Vint vn nouveau mallieiir quan l'autre eyt assoupi :
L'on n'enten raconta que de triste nouuelle;
L'on ne veit que brigand, que proceis, que querelle;
La religion se perd, n'y at plu de regulié;
Le gen d'Egleizi fan coma lou soiculié;
Lo palai retentit du proceis qu'ont lou preitro;
N'y at plu de sureta, pas nieime dcn lou cloître.
Mille contrebandié rcniplissou le preison,
Celou dcitermina tuon lou sauta buisson.
Lou loup de tcmpz en temp rauageon cetta terra;
Lo ciel, l'aigua, lo feu nous deiclaron la guerra.
Vn an, n'y at point de bla; l'autro, n'y at point de vin ,
Et l'or fond din lo man, sans sauey qu'v doiuin.
Sans qu'on sache ce.
DAUPHINE
(Si) n'étaient les soudarts qui sont dans la pi'ovince, Labourse de beaucoup degensseraitencore plus mince.
Qui pourra penser que des contrebandiers,
Des manants qui n'ont rien, de méchants vauriens.
Aient fait complot d'exterminer les gardes?
Les uns les mettent nus, font encan de leurs bardes;
Les autres d'un logis tirent deux malheureux,
Et leur font (res)sentir ce que peut la fureur,
A la queue des chevaux les sortent d'un village,
Leur donnent mille coups, leur coupent le visage,
Le pistolet en main les mènent dans le bois.
Et leur font prendre fin, les voyant aux abois.
(Il) ne s'était jamais vu de telles insolences,
(11) ne s'était jamais fait de si grandes violences,
Nous les avons vues finir, quand, par ordre du Roi,
En Savoie, en (dans le) Gomtat (il) y eut des troupes réglées
Qui sans coups de fusil, ni sans donner bataille,
Dispersèrent bientôt toute cette canaille.
Cent sont allés ramer (aux galères), mais leur maître Baret
A eu le même sort que Cartouche et Nivet.
Si u'eyre loii soudar que sou din la prouinci, La boursa de prou gen sarit incou plu minci.
Qui pourra to pensa que de contrebandié,
De manan qui n'ont ren, de meichan garaudié,
Ayezon fat complot d'extermina lou garde?
Lonz vn lou metton nud, font incan de lourz arde ;
Louz autrou d'vn logi tiron dou malheirou,
Et lou font ressenti ce que pot la furou,
A la couat du cliiuau lou soitou d'vn villageo,
Lou donon mille coup, lou coupon lo visageo,
Lo pistolet en man lou meinon din lo bois.
Et lou font prendre fin, lou veyan vz abois.
Ne s'eyre iamey veu de talez insolence,
Ne s'eyre ianicy fat de si grand violence.
Nou lez ont veu fini, quan per ordre du Rey,
En Savoey, en Contatz y eut de troupe reigley
Qui sans coup de fezuit, ni sans donna batailli,
Dispersiron bieutau touta cela canailli.
Cent sont alla rama, mais lor maître Baret
At eu lo meimo sort que Cartouche et Niuet.
Bientôt le Drac, grossi des neiges qui (se) fondent,
Ou des torrents qui en bruyant de tous les rochers tombent,
Coulant rapidement tout le long de l'îlot,
Vient mettre la frayeur jusque dans la ville;
Les arches vainement lui barrent le passage,
Enversantpar-dessus(débordant)partoutelIefaitravage;
Tous les Champs-Elysées sont couverts de graviers;
Les meubles, les tonneaux flottent tous chez Reinier.
Le paysan qui voit que l'eau l'environne,
Fait sortir ses bestiaux, les chasse, les abandonne;
La garde du canon, les meuniers de Canel,
Montent sur le toit, tout comme (un) ramoneur.
Les gj-anges, les glacis, les fossés, se remplissent;
Par dehors, par dedans, mille cris retentissent;
Commandant, Intendant, aux flambeaux vont au Cours,
Font partir des bateaux pour donner des secours.
Mais, hélas! sur-le-champ l'eau devient si forte.
Qu'elle fait tomber le pont qui aboutit à la porte.
Beaucoup de gens qui sont dessus tombent dans les débris,
Et un jeune marié funestement périt.
Tantôt le loup surprend un enfant qui s'égare,
Tantou lo Drac, groussi de le ney que se fondon, Ou du rut qu'en bruyan de tou lou rochié tombon, Coulan rapidamen tout lo long duz ila, Vin mctta la frayou jusqu'à diu la villa; Lez arche vainamen l'y barron lo passageo; En versan pe dessu per tout y fat rauageo; Tout lou Champ/. Elysez sont couuert de grauio Lou mcublo, lou toneau lloton tout chieu Reinié. Lo païsan que veit que l'aiga l'euuirone, Fat sorti son beitial, lo chasse, l'abandone; La garda du canon, lo mounié de Cnnel Monton su lo couuert, tout coma chantarel. Le grange, lou glaci, lou fossé se rcmplisson; Po dehor, pe dedin, mille cris retentisson; Commandant, intendant, v flambeau vont v cour. Font parti de l)atleu pe donna de sccour. Mais, lassa! su lo champ l'aigua duuint si forta, Qu'y fat tomba lo pont qu'aboutit à la porta. Prou gon que son dessu chayon diu lou deibri, Et vn iof'uo maria funestamen peirit.
Tantou lo loup surprcn vn efan que s'eigare,
DAUPHINE
Tantôt le vient blesser dans les bras de sa mère;
L'un tue une fille, lui fait traverser le Drac,
Ici l'on voit un pied, là l'on voit un bras;
L'autre prend au cou un homme qui laboure,
Qui en bien se défendant en est quitte pour ses lèvres;
Et un liardi berger qui s'est précautionné,
Revientdes champs sanglant et sans mains et sans nez.
D'où vient tant de bruit, qu'est-ce encore que j'entends ?
Au feu ! le tocsin réveille tout le monde.
Il est (le feu) vers l'Arsenal, tout court de ce côté,
Les gens de police sont chez les bennatiers ;
De Teavi! tout est perdu; voyez monter les flammes;
Préservez les Récolets, l'Evèché, Notre-Dame!
Vite des charpentiers pour couper le toit,
Tandis que pour monter le chemin est ouvert;
Avec le ventqu'(il) fait, chaque quartier doit craindre:
L'on voit voler le feu, l'on voit voler les cendres.
Et jamais l'Etna, dont on fait grand cancan,
Ne fit (au)tant de fracas que ce nouveau volcan.
Combien de familles sont ruinées sans ressource!
Tantou le vint nafra diu dou brat de sa mare:
L'vn tuët vna filli, l'y trauerse lo Drac,
Iquy l'on veit vn pied, y ley l'on veit vn bra;
L'autro pren v colen vn home qui labore,
Qu'en bien se deifendan 'n eit quitto pe se lore ;
Et vn hardi bergié que s'eit preicautiona;
Reuin du champ, sanglant, et san man et sans ua. •
D'où vint to tant de brut, qu'eit to mei que i'eutendo?
V feu! Lo tokacin reueille tout lo moudo,
VI eyt ver l'Arcenat; tout court de ceu coutié, Le gen de polici sont chieu lou banatié ; D'aigua ! tout eit perdu; veyé monta la flame: Gara lou Recole, l'eueclie, Notre-Dame!
Vitou de charpentié pe coupa lo couert, Tandi que pe monta lo chamin est ouuert! Auec l'ora que fat, chaque quartié deit craindre : L'on veit vola le feu, l'on veit vola le cindre.
Et iamey l'Actna, dont on fat grand cancan, Ne fit tant de fracat que ce nouuel volcan. Combien de famille sont ruiney sans ressourça!
(Il)y enaqui n'ontrien sauvé, meubles, linge, niboursc.
L'argent, le fer, l'acier comme plomb s'est fondu.
Et le peu qui est resté se trouve confondu,
L'évêque, l'intendant, font de grandes largesses,
Pour soulager ceux que la cruelle faim presse.
Ici je cesserai de vous entretenir.
Mais, hélas! nos malheurs ne sont pas tous finis...
'N y at que n'en ren sauua, meuble, lingeo, ni boursa.
L'argent, lo fer, l'acier coma plomb s'eit fondu.
Et le pou qu'a resta se troue confondu.
L'Eueque, l'intendant, font de grande largesse,
Pe soulagié celou que la mala fan presse.
Ici le cessarin de vouz entreteni.
Mais, las! noutrou malheur ne sont pas tou fini...