LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE
Mon frère, mon dernier nppuy, ïoy seul dont \o secours me dure, Et ({ui seul trouves aujourd'huy Mon adversité longue et dure; Amy ferme, ardent, généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique d'avantage ù le suivre, Achève de me secourir :
Il faudra qu'on me laisse vivre Après m'avoir fait tant mourir.
Quand les dangers où Dieu m'a mis Verront mon espérance morte; Quand mes juges et mes amis T'auront tous refusé la porte ; Quand tu seras las de prier, Quand tu seras las de crier, Ayant bien balancé ma teste Entre mon salut et ma mort.
Il faut enfin que la tempeste M'ouvre le sépulchrc ou le port.
Mais l'heure, qui la peut sçavoir ?
Nos malheurs ont certaines courses Et des flots dont on ne peut voir Ny les limites ny les sources.
244i LES POÈTES DU TERROIR
Dieu seul cognoist ce changement^ Car l'esprit ni le jugement Dont nous a pourveus la nature, Quoi que l'on Tueille présumer, N'entend non plus nostre advanture Que le secret flux de la mer...
En quelle plage des mortels Ne peut le vent crever la terre?
Eu quel palais et quels autels Ne peut se glisser un tonnerre?
Quels vaisseaux et quels matelots^ Sont toujours asseurez des flots?
Quelquefois des villes entières.
Par un horrible changement, Ont rencontré leurs cimetières En la place du fondement.
Le sort, qui va tousjours de nuit,.
Enyvré d'orgueil et de joye, Quoyqu'il soit sagement conduit.
Garde malaisément sa voye.
^ Ha! que les souverains décrets
Ont tousjours demeuré secrets A la subtilité des hommes!
Dieu seul cognoist Testât humain; 11 scait ce qu'aujourd'hny nous sommes Et ce que nous serons demain.
, Or, selon l'ordinaire cours
Qu'il fait observer à nature.
L'astre qui préside à mes jours S'en va changer mon advaulure; Mes yeux sont cspuisez de pleurs; Mes esprits, usés de malheurs, \ivent d'un sang gelé de craintes.
La nuit trouve enfin la clarté, Et l'excez de tant de contraintes Me présage ma liberté.
Quelque lac qui me soit tendu Par de si subtil» advcrsaii^es.
Encore n'ay-je point perdu
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L'espérance de voir Boussères :
Encore un coup, le Dieu du jour Tout devant moy fera sa cour Aux rives de nostre héritage, Et je verray ses cheveux hlonds Du mesme or qui luit sur le Tag-e Dorer l'argent de nos sablons.
Je verray ces bois verdissans Où nos isles et l'herbe frèche Servent aux troupeaux mugissans Et de promenoir et de crèche.
L'aurore y trouve à son retour L'herbe qu'ils ont mangé le jour.
Je verray l'eau qui les abreuve, Et j'oirrai plaindre les graviers Et repartir l'escho du fleuve Aux injures des mariniers.
Le pescheur, en se morfondant, Passe la nuit dans ce rivage.
Qu'il croit estre plus abondant Que les bords de la mer sauvage.
Il vend si peu ce qu'il a pris Qu'un teston est souvent le prix Dont il laisse vuider sa nasse, Et la quantité du poisson Deschire parfois la tirasse Et n'en paye pas la façon.
S'il plaistà la bonté des cieux,
Encore une fois à ma vie
Je paistray ma dent et mes yeux
Du rouge esclat de la pavie ;
Encore ce brignon muscat,
Dont le pourpre est plus délicat 1
Que le teint uni de Caliste,
Me fera d'un œil mesnager
Estudier dessus la piste
Qui me l'est venu ravager.
Je cueilleray ces abricots,
Ces fraises à couleur de fiâmes.
Dont nos bergers font des escots
Qui seroient icy bons aux dames,
Et ces fig-ues et ces melons
Dont la bouche des aquilons
N'a jamais sçeu baiser l'escorce,
Et ces jaunes muscats si chers,
Que jamais la g-resle ne force
Dans l'asile de nos rochers.
Je verray sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr'ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde tousjours des fueilles vorteS'.
Je verray ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemiu
D'une assez spacieuse allée,
Et la parfume d'une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.
Je reverray fleurir nos prez;
Je leur verray couper les herbes;
Je verray quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir remply la grange,
Je verray du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Escumeront dans le pressoir.
Là, d'un esprit laborieux,
L'infatigable IJelIegarde,
De la voix, des mains et des yeux^
A tout le revenu prend garde.
Il cognoist d'un exacte soin
Ce que les prez rendent de foin.
Ce que nos troupeaux ont de laine,
Et sçait mieux qui» les vieux paysans
Ce que la monlagnc et la plaine
Nous peuvent donner tous les ans.
Nous cueillerons tout à moitié,
Comme nous avons fuicl encore»
GASCOCrSE ET GUYENNE 247
Ignorants de l'inimitié Dont une race se dévore; Et frères, et sœurs, et neveux, De mesme soin, de mesines vœux Flattant une si douce terre, Nous y trouverons trop de quoy, Y deust l'orag-e de la guerre Ramener le canon du roy.
Si je passois dans ce loisir Encore autant que j'ay de vie, Le comble d'un si cher plaisir Borneroit toute mon envie.
Il faut qu'un jour ma liberté Se lasclie en cette volupté.
Je n'ay plus de regret au Louvre, Ayant vescu dans ces douceurs; Que la niesine terre me couvre Qui couvre mes prédécesseurs.
Ce sont les droicts que mon j^ays A méritez de ma naissance, Et mon sort les auroit trahis Si la mort m'arrivoit en France.
Non, non, quelque cruel coniplot Qui de la Garonne et du Lot Vueille esloigner ma sépulture, Je ne dois point en autre lieu Rendre mon corps à la nature, Ny résigner mon âme à Dieu...