I. Plaintes de Tliéopldle à un sien amy
Dans ces vallons obscurs, où la mère Nature A pourveu nos troupeaux d'éternelle pâture, J'aurois eu le plaisir de boire à petits traits D'un vin clair, pétillant, et délicat et frais,
Qu'un terroir assez maigre et tout coupé de roches Produit heureusement sur les montagnes proches. Là, mes frères et moy pouvions joyeusement, Sans seigneur ny vassal, vivre assez doucement.
Là tous ces rnédisans, à qui je suis en proye, ?y^'eussent point envyé ni censuré ma joye, J'aurois suivy partout l'objet de mes désirs, J'aurois pu consacrer ma plume à mes plaisirs.
Là d'une passion, ny ferme ny légère, J'aurois donné ma flamme aux yeux d'une bergère, Dont le cœur innocent eust contenté mes vœux D'un brasselet de chanvre, avecques ses cheveux.
J'aurois dans ce plaisir si bien flatté sa vie. Que l'orgueil de Caliste en eust crevé d'envie; J'aurois peint la douceur de nos embrasemens Par tous les lieux tesmoins de nos embrassemens.
Et, comme ce climat est le plus beau du monde, Ma veine en eust été mille fois plus féconde : L'aisle d'un papillon m'eust plus fourni de vers Qu'aujourd'huy ne feroit le bruit de l'univers...
[Œuvres complètes, édit. de 185(5.)
ARNAULT D'OIIIENART
Ce curieux représentant de l'ancienne poésie basque naquît dans la maison de Poy Adam, à Mauléou, le 7 août l.>y2. Il était le deuxième (ils de M. Arnaiilt d'Oihenart, avocat, procureur du roi au pays de Soûle, mort peu de temps après, et de Jeanne d'Etchart. Reçu licencié en droit à Bordeaux, le 7 septembre 1612, il se qualifiait avocat à Mauléon, lorscjue. le 29 avril 1618, ses compagnons le députèrent avec trois de ses concitoyens vers le gouverneur, Jean de IJelsimce, pour lui représenter que ledit de Nantes ne permettait pas aux protestants de tenir leurs prêches dans les maisons de la ville. Nommésyndic du tiers état de Soûle, malgré l'opposition vive du clergé et de la noblesse, le 30 avril 1623, il épousa en 1626 une riche et influente veuve, Jeanne de Erdoy. Il en eut trois fils : Gabriel, dont la postérité s'éteignit en 179"î; Pierre, qui devint curé de- Béguios. et Jacques, qui se fit jésuite. On croit que c'est elle qu'il célébra dans ses vers de jeunesse. Elle mourut en 1653, et il déplora sa mort en une pièce éloquente. Après son mariage, s'étant f.iit recevoir avocat au Parlement de Navarre, il s'établit à Saint-Palais, devint jurât de cette ville et s'y éteignit en 1667. Son testament porte la date du 8 avril 1667, et il est cité comme défunt dans un acte du 14 janvier 1668. Il laissait divers m^ moires historico-juridiques en français et en latin, des proverbes basques et quelques poèmes. Ses vers, d'un charme agreste et parfois remplis d'une douce ferveur amoureuse, sont contenus en un mince recueil conservé à la Bibliothèque nationale sous ce titre : Les Proverbes banques recueillis par le sieur d'Oihenart, plus les poésies basques du même auteur. A Paris, s. n.,MDCLVII (16Ô7), in-12 (réserve Z 2626). Un autre exemplaire, mais incomplet, de ce livre devenu introuvable figure au catalogue de la bibliothèque de Bayonne. Il fut donné à cette bibliothèque par un collectionneur. M. Balasque, lequel l'avait acquis, pour la somme de vingt-cinq centimes, d'un cliitronnier. Les poésies d'Oihenart ont été publiées de nouveau en 1847, par M. Archu, inspecteur primaire à la Réole : Proverbes basques recueillis par Amault Oihcnart, suivis de poésies basques
du même auteur, sec. édition, revue, corrigée, augmentée d'une traduction française des poésies et d'un appendice, et précédée d'une introduction bibliographique [par Francisque Michel), Paris, Jannet, 18 47, ia-12. Selon M. Vinson, cette jolie réimpression est légèrement défigurée par des corrections que lui a fait subir son publicateur. M. J.-B. de Jaurgain, à qui nous ilevons la source de nos notes sur le poète, affirme que dans les papiers d'Oihenart, conservés à Saint-Palais, chez M™" de Branciou, se trouve un Dictionnaire basque manuscrit.
Bibliographie. — J.-B.-E. de Jaurgain, Arnaud d'Oihenart et sa famille, Paris, Champion, 1885, in-8» (cxtr. de la Revue de Basse-Navarrei. — G. Brunet. Notice sur les proverbes basques rec. par A. d'O., Paris, Aubrv, 1859, in-S". — Francisque Michel, Introduction à l'édit. des Proverbes basques de 1847. — Julien Vinson, Essai d'une bibliographie de la tangue basque, Paris, Maisonneuve, 1891, in-8».