‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 162 sur 284 · Traduction d'Antonin Perbosc · texte numérisé non relu

Traduction d'Antonin Perbosc

Enfants, il n'est pas tard encore, — J'ai autre chose à vous conter.

Sébastien aimait Marthe, —Et Marthe pour Sébastien — Aurait tout fait, tendre fillette! — Sébastien aimait Marthe — Tant qu'il pouvait, le pauvre garçon!

Ils n avaient jamais, /jecatVe/ — Suivi que le bon chemin; — Autant la jeune fille que l'amoureux, — Ils n'avaient jamais, pecaire! — Su ce que c'est que le mal.

Et leurs amours pures, — Telle l'eau sortant du l'ocher — Et baignant les fleurs de la prairie, — Et leurs amours pures — Etaient comme un berceau d'argent.

Aussitôt les semailles faites, — A la Saint- Martin, sans tarder davantage, — Les bans étant tirés, — Aussitôt les semailles faites, — Ils devaient se marier.

Mais ce bonheur qu'ils poursuivaient — Était une anguille dans leurs mains...

Maynatgcs, u'es pas tard encaro, E quicon-may à bons cou u ta :

Sabastian aymabo Maltreto; Et Maltreto per Sabastiaa Aoiirio tout fach, tendre filloto !

Sabastiaa aymabo Maltreto Tant que pondio, Ion paoure of.m !

Elis n'abiona jamay, pecayre!

Siegnit qno lou boua carrelai; Tiint la (illo qno Ion fringayre, Elis n'abionn jamay, pccayro !

Sacbnt qn't'S aco qno Ion mal.

Et lonrs amours pas treboulados, Talo l'aygo del roc sourten Quand bagno las (Ions do las prados, Et lonrs amours jias trubonlados Se fasiouu coumo un brus d'argeu.

Taléon las cnrbisons passados, A Sent-Marti, sans may tarda, Las anounços csten tirados, Tiilèon las curbisous passados, Elis dibionn so marida.

Mes aqnci bounhur qu'acoussaboun Ero uuu unguilo dius lours mas...

' — Ces beaux jours qu'ils attendaient, — Comme le bonheur qu'ils poursuivaient, — 0 ciel! ils ne devaient pas le voir.

Un jouvent jaloux, un vaurien, — Capable de tout faire, Lucien, — S'était juré depuis peu, — Un jouvent jaloux, un vaurien, — De faire périr Sébastien.

Il savait qu'au fond de la prée, — Entre deux rocs surplombants — Où la rivière était resserrée, — Il savait qu'au fond de la prée — Un aune servait de pont.

A deux ormeaux attachée, — Etait une branchette de saule — De temps en temps renouvelée — Qui, à deux ormeaux attachée, — Guidait la main du passant.

Quand il allait voir Marthe, — La nuit, pour ne pas faire un grand détour, — Sans crainte, sur cette passerelle, — Quand il allait voir Marthe, — Sébastien passait, au retour.

Aques bèlis jonns qii'esperaboiin.

Ce unie lou l)ounhur qu'acoussaboiiu,

Dibioun, ô Cèl! lou beyre pas.

Un droullat jalons, un bal-gayre.

Capable de tout fa, Lucian,

S'èro jurât despèy nagayre,

Un droullat jalons, un bal-gayre.

Que fayo péri Sabastian.

El sabio qu'ai founs de la prado.

Entre dons rocs coupats d'aploun,

Oun la ribièro ère sarrado,

El sabio quai founs de la prado.

Un bèrgne serbissio de poun.

A dous ourmenats estacado,

Ero uno barreto d'alba

De tems en tems renoubélado,

Quà dous ourmenats estacado,

Del passan guidabo la ma.

Quand anabo beyre Maltreto,

La nèch, per fa pas un grandeur.

Sans poou, sus aquelo planqueto.

Quand anabo beyre Maltreto,

Sabastian passabo, al retour.

Et Lucien, bouillant de haine, — Voyez comme il tira parti — D'une cii-constance telle, — Et Lucien, bouillant de haine, — Possédé de l'esprit mauvais,

Un soir, s'étant mis à Vespère, — Profitant d'une obscure nuit, — Aycc une légère scie, — Un soir, s'étant mis ù Vespère, — Scia le bois jusqu'à moitié.

Deux heures après, le galant, — Oh! plaignons ce triste sort — Auquel il ne s'attendait pas, hélas ! — Deux heures après, le galant — Dans l'eau trouvait la mort.

Le jour où on l'accompagna à la tombe, — Ce malheureux Sébastien, — Tous ses voisins le pleurèrent; — Le jour où on l'accompagna ù la tombe, — Un seul ne le pleura pas : Lucien.

L'année suivante, Marthe, — Qui à vue d'œil dépérissait, — Et ne se plaisait que seulette, — L'année suivante, Marthe — De langueur s'éteignait.

Et Lucian, buUicn de bengenço.

Pensas coussi tiret partit Dune pareille circoiistenço, Et Lucian, btillicn de bengenço, Poussedat del maychant esprit, Uq se, s'éstea mes à l'cspèro, Prouliten d'une escuro m-cli, Amb'uuo ressègo laeugéro, Un se, s'ésten mes à l'espèro, Coiipct lou beuès dinqiiios à méch...

Deuos heures aprcp. leu fringayrc, — Oh ! planjcn aquel triste sort Alqual s'atendio pas, pccavre!

Doues houros aprùp, lou f'ringjiyre — Dins l'ayge troubabo la mort, Lou joua qu'ai clôt l'aceumpagnérouu, Aquel malhurous iSabastian !

Toutis sous bosis lou plouroroun:

Lou joua qu'ai clôt raceumpagnfroun, Un soid lou plourét pas : Lucian.

L'annado d'abonen, Mallrelo, Qu'as éls bosens deperissio Et nou se plasio que soulclo, L'annado d'abeiieo, Maltrcto De languino s'cscaatissio.

Quant à Lucien, un jour d'orage, — De vent, de pluie, de neige, — Un soir qu'il revenait d'un voyage, — Quant à Lucien, un jour d'orage, — Il voulut, pour arriver plus tôt,

Passer aussi sur la passerelle; — Mais, la peur le dévorant, — Tant il s'appuya sur la branchette — Qu'il tomba de la passerelle — Et se précipita la tète la première dans le courant.

Depuis, quand à la passerelle ils viennent, — Les voisins, avant de passer, — Du double malbeur se souviennent; — Depuis, quand à la passerelle ils viennent, — Ils ne manquent pas de se signer...

Enfants, il n'est pas tard encore, — Tranquilles vous pouvez vous en retourner; — Le temps est doux, la nuit est claire; — Enfants, il n'est pas tard encore, — Je n'ai plus rien à vous conter.

{Mes Cinquante Ans, etc.)

Quant à Lucian, un jeun d'aouratge, Jouu do ben, de plèjo, de néon, Un se que benio d'un bouyatge, Quant à Lucian, un jeun d'aouratge, Boulguèt, per arriba pu lèou.

Passa tabe su la planqueto ; Mes la poou lou debouliguen.

Tant s'apuyèt su la barreto Que toumbel do su la planqueto Et capusset dins lou courren.

Despèy, quand à la planco benoun, Lous besis, aban de passa, Del double malhur se soubenoun, Despèy, quand à la planco benoun, Nou manquoun pas de se segna. ..

Maynatges, n'es pas tard encaro.

Tranquilles poudez bou'n tourna:

Lou tems es dous, la nèch es claro; Maynatges, n'es pas tard encaro.

Et — né re plus à bous counta.

(Mous Cinquanto Ans, p. 63.)

CAMILLE DELTHIL

Camille Delthil naquit à Moissac (Tarn-et-Garonno) le 30 juin 1834. Il appartenait à une vieille famille bourgeoise. Ses études lerminées, il vint à Paris, incertain de la carrière qu'il allait suivre. C'était au moment où Baudelaire venait de ressusciter le symbole, où Lccoutc de Lisle publiait ses poèmes impassibles. Delthil fréquenta pou le cénacle parnassien; il se lia avec Léon Cladel, son compatriote, et fit paraître ses premiers vers d'inspiration sentimentale, Les Caprices (Paris. Taride, 186Ô. in-12).Ildonnaensuito/'/-«me.ç(Paris,Poupart-Dav\l, 1866.in-12). poème de sept à huit cents vers, dont le sujet et la langue évoquent la manière de l'auteur de Uolla, et les l'o'emes parisiens. Rappelé en province, aux derniers jours de l'Empire, il se maria et fut nommé par la République naissante sous-préfet à Castelsarrasin. Camille Delthil garda ces fonctions juscju'au 24 mai. laissant le souvenir d'un homme nccucillant et sincèrement attaché au régime qui venait de le distinguer. Fixé par la suite à Moissac, dans une vieille maison familiale « bâlie entre cour et verger », il consacra les loisirs que lui laissèrent le journalisme local et une vie politique active, à l'entretien de ses goûts littéraires. Alors qu'il dépensait daus un petit Journal, La Feuille villagenisc, son ardeur de polémiste, il pu]>liait volume sur volume, réalisant ainsi le meilleur de son inspiration. Un miner recueil. Les lliistiques (Paris, Lc^merre, 1875, in-12), le class.i parmi les bons poètes du clocher. Les volumes (\\ù suivirent ne firent qu'étendre une réputation qui déjà s'aflranciiisFait du cercle provincial. Kn quelques années il <ionna Les Martyrs de l'Idéal, poème inspiré i)ar le souvenir de Delesclu/.o (Paris, Lemcrre, 1881, in-12): Les Lambrnsqurs (ibid., 188'j. in-12); Les Tentations (ibid., iu-12); d(;ux ro'luans de nucurs locales, Liicilt Chabaneau et Les Deux llnf/ins, et lit rcprésenliM- sur la 8cèn<de sa ville natale une aimable petite |)ièee. Il projetait de compléter Les Htistiqiies et d'en faire une édition nouvelle, lorsqu"ses compatriotes, désireux d'honorer ses vertus civiques, l'envoyèrent siéger au Sénat (1902). Il ob<fit à leurs v<l'ux, mais à peine arrivé à Paris, selon l'expression d'un de ses admirateurs.

le vieil arbre déraciné se courba. Exemple glorieux et touchant. ce bon républicain s'éteignit le jour du quatorze juillet ! Il n'avait été sénateur que vingt-deux jours.

Camille Dellliil a laissé des manuscrits, parmi lesquels un poème sur les cloches que son fils publiera.

PAYSAGE

Sur les flancs d'un coteau riant et pittoresque,

Au fond du vieux Quercy, se dresse gigantesque

Un antique manoir par le temps respecté.

Les tours ont conservé leur sombre majesté,

Et jamais du maçon la truelle brutale

Ne racla de ses murs la mousse féodale.

Au loin, l'on aperçoit le miroir transparent

D'un fleuve au sinueux et rapide courant.

De sombres peupliers, bataillons immobiles,

Gardent depuis cent ans ses bords frais et tranquilles,

Exhalant au printemps l'odeur des fenaisons.

Dans un coin du tableau, quelques blanches maisons

Semblent escalader la côte; un presbytère

Sous les treillis en fleur se cache avec mystère.

Parfois le cri d'appel des robustes meuniers.

Les grelots des mulets, le chant des mariniers,

Font retentir récho muet de ces rivages,

Et mugir les grands bœufs au fond des pâturages,

{Framès.)

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