LAURENT TAILHADE
M. Laurent Tailhade (Laurent- Bernard-Paul-Marie) est né à Tarbes le 16 avril 1854. Il descend d'une lignée de notaire& royaux du Nebouzan et du Magnoac (Hautes-Pyrénées). Son père, était magistrat. A ses débuts, il n'eut d'autre ambition que de faire de la littérature en amateur. Des revers de fortune l'obligèrent par la suite a demander aux lettres des ressources qu'if avait perdues, pareil, dit-il, à ces femmes du monde qui donnent des leçons de piano, après avoir joué pour leur amusement personnel. Il collabora à une foule de journaux et de revues, éparpillant dans les unes et dans les autres la plupart des poèmes qui composèrent ces recueils : Le Jardin des Rêves (Paris, Lemerre, 1880, in-18); Un Dizain de Sonnets (ibid., 1881, in-18), et Vitraux (Paris, Vanier, 1891, in-8°, et Lemerre, 1894, petit iu-12). Quelques années après il fit paraître une série de pièces satiriques. Au Pays du Mufic (Paris, Vanier, 1891, petit in-12, et Bibliothèque artistique et littér., 1894, in-lG), dont le succès fut éclatant et provoqua le scandale. En ce livre qu'on n'a point oublié — mais auquel il fit subir, en le réimprimant, de nombreuses modifications — lise plaisait à railleries travers bourgeois, et en particulier l'outrecuidance d'un bon nombre de ses confrères. Nous no signalerions pas Au Pays du Mufle, si nouS' ne trouvions là une des plus silres manifestations do la vervo et de la causticité méridionales. On n'a guère défini jusqu'à ce jour le caractère de ce poète à la fois élégiaquo et satirique, mai» qui doit plus encore, somble-t-il, aux vertus do ses origines qu'à la culture et à l'érudition. Il a fallu la publication, en 1897, de cet élociuent ouvrage. Terre latine (Paris, Lemerre, in-lS), où il a mis le meilleur de lui-même, pour que l'on daignAt lui assigner sa vraie place parmi les représentants do noe provinces^
Aussi bien nul n'a plus que lui le sentiment de la race et du. j)ays. Qu'il écrive dos poèmes comme ceux que contient ce plaisant polit livre A travers les grnuins (Paris, Stock, 1899, polit in-12): des conférences comme I.a l'àquc socialiste [Piwii^, Stock, 1899, in-18); L'Ennemi du peuple (Paris, Soc. 1. d'éd. des gon» de lettres. 1900, in-18); Discours civiques (Paris, Stock, 1902,
in-18), etc.; des recueils d'articles comme Imbéciles et Gredins, 1895-19C0 (Paris, « Maison d'art », 1900, in-16), La Touffe de sauge (Paris, « La Plume », 1901, in-18), M. Laun^nt Tailhade ne cesse pas un instant de faire montre d'une exubérance toute gasconne. C'est un Gascon gasconnant, dont le génie spirituel, tout à lopposé de la solennelle faconde d'un du Bartas, a eu pour se faire entendre des hardiesses inouïes.
Son éloquence un peu lAche est relevée par une impertinence de mots, un choix de vocables rares et expressifs, une concision digne non seulement de Martial, mais de ces autres LatinSr Pétrone et Plante, qu'il a traduits élégamment pour son plaisir et pour le nôtre.
M. Laurent Tailhade, qui a éprouvé les travers d'une destinée orageuse, mais qui ne saurait se plaindre de l'indifîérence deshommes, a renoncé, dit-on, aux polémiques personnelles et :» pris le parti de la retraite. Il a mis à prolit ce recueillement pour donner de menus ouvrages comme La yoirc Idole; Essai de morphinoinanie (Paris, Messein, 1907, in-12); La Corne et l'Epée (ibid., 1908, in-12) : Le Troupeau d'Aristée (Paris, Sansot. 1908, in-r2), et réunir en deux volumes, d'un texle corrigé el définitif, ses meilleures œuvres poétiques : Poèmes aristophanesques et Poèmes élégiaqucs (Paris, Soc. du Mercure de France, 1904 et 190". 2 vol. in-18).
Bibliographie. — Th. de Banville, Préface au Jardin des Rêves (réimpr. en appendice aux Poèmes aristophanesques, 1904). — J. Bertaut, Chroniqueurs et Polémistes, Paris, Sansot, 190f>, ia-18. — Ad. van Bever et P. Léautaud, Poètes d'aujourd'hui, t. II, édit. de 1908.
BAGXERES
Gomme un cygne qui dort au pied de la montagne. Avec ses blés mûris, ses prés de velours vert, Et ses blanches maisons dont le seuil entr'ouvert Laisse filtrer des chants que l'Adour accompagne, La ville des baisers, Bagnère, aux vents du soir Livre sa nudité de nymphe et de baigneuse. Les paroles d'amour sur sa lèvre rieuse. Pareilles à de blonds ramiers, viennent s'asseoir. Tempée et le Lignon n'ont pas d'ombres plus fraîches Que ses tilleuls fleuris d'où pleuvent des parfums : Ah! vos rires perdus, filles aux cheveux bruns, Dont la bouche eut l'odeur enivrante des pêches !
PROSOPOPEE DE TOULOUSE
C'est moi, la ville du Soleil : je suis Toulouse, Blanche et rose sous le flot noir de mes cheveux. Ma Garonne d'azur que l'Univers jalouse Chante un hymne d'espoir et d'éternels aveux. Le long des murs de hrique, en l'illustre prairie Où hrille encor le temple auguste d'Apollon, Son onde bienveillante et de roses fleurie Endort le jeune dieu riant sous ses crins blonds. Je suis Toulouse chère à Pallas, et je garde. Loin du troupeau sans âme et des rois odieux, Comme un lis exalté sur la foule hagarde, Le culte de la Vie et des antiques Dieux. J'ai chanté la Jeunesse et la Gloire féconde. Et, quand le Christ vainqueur eut souffleté rAmoui Pour éclairer sa nuit et refleurir le Monde, Jéveillai doucement le luth des troubadours. La lumière divine et tutélaire embrase Mes remparts, et je vais, loin des cloîtres malsains Par les sentiers fleuris de treilles, et j'écrase Sur mon sein marmoral la pourpre des raisins. Les nocturnes amants, sonneurs de sérénades, Sous les tilleuls qu'argenté une chaude clarté, Éparpillent, le soir, devers les promenades, Un cantique d'orgueil, de force et de gaîlé. Toujours, à mon appel, se dressent les poètes. L'éternelle IJeauté qui n'a jamais pâli D'un rameau fraternel a couronné vos tètes, Maîtres harmonieux, Silvestre et Goudouli ! Et vous tous, curieux d'art et de poésie. Toulousains, chers enfants grandis à mes genoux, Je vous salue, ù foule ingénue et choisie : Athéniens du Languedoc! Salut à vous!
(Poèmes (■lc<fia(/ucs.)