SALUT AU PAYS
0 plantes, arbres, fleurs, ramures et corolles! O tous les végétaux puissants ou gracieux! Marg-ueriles dos bois plus tendres que des yeux ; Trembles au gazouillis plus doux que des paroles ; Chênes qui grisonnez comme de vieux parents; Rosiers ([ui rougissez comme des jeunes filles; Liserons amicaux, qui baisez les chevilles Des laboureurs lassés et des pasteurs errants; Saules branlant au vent vos têtes chevelues; Hêtres ombreux, faisant la nuit sur les buissons; Vous tous dont les rameaux balancent des pinsons, Comme de grosses mains joyeuses et velues ; Pins tristes qui, saignants, chantez à pleine voix Des airs graves et fiers, comme de sombres bardes : Aloès «pii seniblez pointer les hallebardes Que nos ancêtres morts brandissaient autrefois; Platanes au tronc blanc comme un torse d'athlète; Lierres [>as8ionné8 comme des bras d'amants; Coupoles de verdure où l'on voit, par moments, Passer un oiseau prompt comme un trtiit d'arbalète; Et toi, vigne rieuse aux pampres alourdis, O mère végf'ttale aux mamelles pendantes, Dont le lait clair infuse;, en nos veines ardentes, La pourpre des couchants, la flamme des midis;
Et vous, herbes sans nom de nos champs mag'iiifiques, Qu'on lie en croix, tout en faisant des oraisons, Kt qu'au jour de Saint-Jean l'on met sur les maisons Pour écarter du seuil les esprits maléfiques ;
Châtaigniers roux, figuiers féconds, pommiers bénis, Vous tous, les nourriciers abondants de la plaine, Ajoncs où les agneaux laissent un peu de laine Pour que les oiselets puissent faire leurs nids;
Et vous que l'enfant cueille et que l'aïeul embrasse, Plantes de tous i)arfums et de toutes couleurs. Sourires de la Terre au Soleil, chères fleurs, Miracles de lumière et chefs-d'œuvre de grâce;
Mûriers que les geais vifs pillent en voltigeant; Vieux troncs décortiqués qu'un pic brutal martelle> Sauges de velours gris, fougères de dentelle Où l'araignée a mis sa toile en fil d'argent;
liruyères aux grelots lilas ; joncs aux frivoles Panaches, inclinés sur l'oreille; flots lents Des ruisselets bavards, pavés de cailloux blancs, Où vont danser en rond les libellules folles ;
Et vous, prés où galope une pouliche; et vous. Champs où paissent des bœufs aux voix retentissantes ; Et vous, coteaux; et vous, montagnes bleuissantes Qui dressez dans l'azur vos pics neigeux et fous ;
Et vous, vous toute enfin, ô Terre originelle Dont je retrouve un peu la couleur dans ma chair, Terre de mon pays, dont chaque arbre m'est cher Comme un ami d'enfance à la voix fraternelle.
Salut!... Pardonnez-moi, bons et doux compagnons. De vous nommei' sans suite en ce pieux poème : Lorsque après vin voyage on revoit ceux qu'on aime, L on pleure, et l'on ne sait que murmurer leurs noms.
[Nature.)
ANTONIN PERBOSC
Ce puissant poète, dio;ne d'être connu de tous les lettrés de France, selon l'expression d'un critique actuel, est né à La- Ijarthe, en Quercy, le 25 octobre 1861, Simple instituteur, il a «inguliùrement ennobli sa profession en célébrant, avec des accents personnels et une incomparable maîtrise, le terroir que ses ancêtres — d'obscurs laboureurs — ont sans cesse retourné, pendant des siècles i. Il a fait paraître successivement plusieurs recueils et il a donné à profusion aux publications félibréennes ou locales. Revue Félibrcenne, Lcmouzi, JMont-Segtir, Occitania, Revue Méridionale, etc., des poèmes et des articles en langue d'oc. Son œuvre est celle d'un lyrique sincèrement attaché à la vertu du dialecte. M. Antonin Perbosc ne s'est point, comme tant d'autres, contenté d'exprimer en vers sonores le jeu de sou inspiration, il a régénéré un des « parlera » populaires les plus savoureux de nos provinces méridionales. Les principes de son effort linguistique ont été exposés déjà, mais on les lira volontiers ici, ne serait-ce que pour mieux connaître leur auteur. Ils consistent : « 1» à adopter la graphie classique des trobadors. ou la simplifiant; 2" à remonter aux vraies sources occitanes, eu n'employant, cependant, les vocables anciens que dans le cas où ils ont été maintenus par l'un ou l'autre des parlcrs actuels, ou dans le cas où les bous vocables modernes font défaut; 3" à bannir tous les mots français ([ui ont pris la place do mots occitans disparus dans tel terroir, mais conservés dans un autre: ff à créer des mots nouveaux en les tirant autant ([ue possible des parlers populaires et subsidiairement des langues qui sont, dans le passé ou dans le présent, sœurs de la nôtre. »
Ce serait j)cut-ètre là, a-t-on observé justement, un simple travail de marqueterie, si M. Antonin Perbosc n'ajoutait à l'application de ses principes rénovateurs l'idée qu'il faut faire « œuvre » avec l'Ame du peuple. « M. .\nlonin Perbosc, écrit
1. Voyez la tlédicacc de L'Arada: « A mes anccHrcs les laboureurqui ont tourné cl rclourné le terroir que, poète, j'ai chaule et cliaii- Icrai tant que je vivrai. »
.M. Paul Soiichon, a donné dans cette langue dite « occitane • eu qui revit, telle ou peu s'en faut, « la langue des trobadors » une œuvre superbe, débordante de sève païenne, à la fois bouillonnante d'inspiration et précise de forme : Lo Got Occitan (La Coupe Occitane) (Tolo/.a, Bibliotcca occitana de Mont-Segur,
1903, in-8»). Jamais, comme dans ce recueil d'odes et de chansons, on n'avait célébré aussi dignement la vigne et le viu. C'est le poème de Bacchus. le chant même dos éternelles Dyonisies. la célébration dos mystères naturels qui, chaque automne, ressuscitent dans les champs languedociens. »
« Il faut lire, ajouterons-nous, après M. Armand Praviel, relire et méditer ce volume admirable, consacré aux paysans et à leurs nobles tâches, où passe comme un puissant souffle virgilien. Ce n'est pas seulement une suite de poèmes agréablement variés, tour à tour lyriques et élégiaques. descriptifs et rêveurs, émus ou purement plastiques, écrits dans tous les rythmes, réglés sur toutes les cadences, développés dans toutes les formes do strophes, où la jonglerie banvillesque donne la main à la simplicité de la ronde villageoise : c'est encore nu livre d'action sociale et de la meilleure, prêchant à tous l'examen du sol natal, le culte des ancêtres et la dévotion passionnée à la petite patrie ! »
M. Antonin Perbnsc. dont le bagage se complète par d'autres ouvrages d'expressit)n rustique, Rcinemhransa (Toloza. Bibl. occ. de Mont-Segur. 1902. in-8»); Gansons del Got Occitan (ibid,.
1904, in-8"); L'Arada, Irad. française d'Arnaud l'errand (Toloza, J. Marqueste. 1906, in-S»), un poème du genre épique, Guilhc/n de Toloza (Toloza. E. Privât, 1908, in-S"). Anthologie d'un Centenaire, Pages choisies des Ecrivains Tarn-et-Garonnais, 1808- 1908 (Montauban. P. Masson, 1908. in-8"); et dos Contes licencieux de l'Aquitaine, roc. par Galiot et Cercamors (Kloinbronn (Paris. FickerJ, 1908, in- 12). a été élu majorai du Félibrige en 1892, en remplacement d'Auguste Fourès.
Bibliographie. — Armand Praviel. A travers le Félibrige, Lo Mois litlér. et pittor., août 1906: L'Empire du soleil, Paris, Nouv. Libr. Nationale, 1909, in-17; — A. Praviel et J.-R. de Brousse. L'Anthologie du Félibrige, ibid., 1909. in-18. — E. Gaubert et J. Véran, Anthologie de l'amour provençal, Paris, Mercure de France, 1909, in-18.
o26 LES POÈTES DU TERROIR