LE PRINTEMPS
FRAGMENT
Ja desja froidement perruque de glaçons, De neiges et frimais cest liyver nous passons : Ja le flambeau du ciel quittant le Capricorne, L'Eschanson, les Poissons, faict que la terre s'orne De son plus beau tapis, montant vers la maison
o92 LES POÈTES DU TEUROIR
Du Mouton estoilé à la blanche toison,
Du Taureau primerain dont la corne féconde
De toutes belles fleurs faict rajeunir le monde :
De là gaignant pays par le vague des cieux
Monte jusqu'aux Jumeaux, signe plus gracieux.
.la la bise s'appaise, et ja la belle Flore,
Les bois, les champs, les prez de mille fleurs redore
Ja le mignard zephir amoureux de ses yeux
Porte par les forests, par l'aer, et par les cieux
Son aleine soûesve, et ja voicy THironde
Qui revenant nous voir esloigne un autre monde :
Ja les autres oiseaux, d'une nouvelle voix
Commencent, chiflotans, leurs amours par les bois.
Puis doncq' qu'en ce beau temps toute fleur renouvelle
Puisque tout s'esjouit d'une amour mutuelle.
Que mille et mille oiseaux d'un chant délicieux
Remplissent l'asr, les bois, et la terre, et les cieux,
Muse, ne veux-tu pas que nous quittions la ville,
Pour aller vivre aux champs une vie gentille ?
Que ferions-nous icy malheureux prisonniers,
Où le peuple mocqueur, et les courtisans fiers
Font un second enfer? Sortons, sortons à l'heure,
Afin que nous trouvions plus heureuse demeure...
A trois lieux de Yilliers (des Rois dignes séjour)
Est sis un Prioré que je nomme Beaujour,
Basti dessus le bord de l'humide rivage
De Marne, qui foisonne en riche pasturage.
Le lieu (bien que petit) est basti proprement
Dessus un tertre hault, que l'on void aisément
De six grands lieux de là : au pied l'humide source
D'un ruisseau gazouillant dresse sa moite course
A travers un beau pré, qui, de tous les costez
Est bordé de Tillets et d'Ormes bien plantez :
Là coulle à deux cens pas la plaisante rivière
De Marne, qui fuïant d'une course non fierc
Du costé de Midi, ceinct de maint et maint tour
Un parterre plaisant quasi tout alentour,
Où maint compartiment proprement s'entrelasse,
Et d'hysopc, et de thim au milieu de la place :
Toute sorte de fruict que l'on peut souhaiter
S'y trouve en sa saison, qu'un Prieur fit planter,
JLt-DE-I KAiNCE 393
Homme qui, non oisoux, jihominant lo vîco,
Avoit surtout aymé cost hoiinosto cxorcico.
Là le Cyi)rès s'csiovo, et les beaux Ornnpez
Plantez dans des vaisseaux par ordre sont rangez :
Tout le long- d'unlianll mur les Grenadiers verdissent,
Dos Citronniers gentils les richesses jaunissent :
D'autre part, par compas, le Sycomore beau
Va s'eslovant au ciel verdissant de nouveau :
L'on voit en sa saison mainte odorante rose
Au soleil du matin nouvellement esclose :
Là l'œuillet s'espanit, et le lis blanchissant
Jette ses belles fleui's au milieu jaunissant :
En longueur on y void mainte plaisante allée
Qu'un Coudrier branchu couvre de sa fueillée :
Le mignard Jassemin, d'une blanche couleur,
Y jette abondamment sa bien flairante fleur : En long vous y voyez d'une belle verdure S'eslargir plaisamment mainte riche bordure. Où l'on peult six vingts pas cheminer à couvert Entre deux rangs plantez de Laurier toujouis verd : Les oiseaux amoureux, d'un desgoisant ramage,
Y dcsgorgent sans fin quelque gentil passage... Fi! fi! la ville pue : les champs, et les fustaies, Les eaux, et les vallons, et les vertes saulsaies, Le doux chant des oiseaux ne sont point destinez Pour ceux qui sont toujours aux villes confinez : Allons donc, mon Daurat, chasser, voiler, et prendre, Danser, saulter, pescher : il ne fault plus attendre. Aussi ne veulx-je pas sans toy (ô mon Ronsard) • Prendre plaisir aux champs : je t'en veux faire part, .le sçay qu'il te desplaist de voir dans une ville Ennuieuse à chacun ceste tourbe incivile,
D'où Vxv gros et puant te contrainct quelquefois
Sortir, pour t'esgaier par les sauvages bois :
Viens doncq' avecques ceux dont pas un ne désire
(Ayant adoré Dieu) qu'à danser, et à rire.
Viens doncques, mon Ronsard, afin que par les champs,
Par les bois, par les eaux, nous allions retrenchans
Los soucis, les ennuis, et l'humeur inutile
Que cause en nos cerveaux le gros ser de la ville :
Et pourtant si mes vers marchent d'un stile bas,
Je tp supply, Ronsard, ne les dédaigne pas.
Desportes, qui des Rois bien-aymé sçais escrire
D'un stile doux coullant ton amoureux martyre,
Qui mollirois un roc, et rendrois à ton vueil,
Tout cœur dur et ingrat, et tout impiteux œil :
Tu ne dédaigneras si bonne compagnie,
Qui de la ville aux champs cerclie une heureuse vie :
Et si de bien chasser, et voiler as désir.
Soit aux champs, soit aux bois, tu en auras plaisir.
Amour m'a faict chanter quelquefois la tourmente.
Qui m'a presque noyé dans la Scylle béante
De ses flots hazardeux; mais voyant mon bateau
Trop fluet pour voguer sur une si grande eau,
D'un si bon vent que toy, j'ay rabbaissé mes voiles,
Et plié pour jamais leurs trop foiblettes toiles :
Désormais m'amusant d'une rustique voix
A chanter l'œr, les eaux, et les champs, et les bois.
Or s'ainsi comme toy j'avais acquis la grâce (Par nature ou par art) des neuf sœurs de Parnasse, Je chanterois si haut, que Phebus, et Fouilloux', Viendroient, ressuscitez, chasser avecques nous : Mais, las, pour bien chanter je suis si mal-habile. Que je ne doubte pas qu'on ne trouve mon stile Et rude, et mal plaisant; pour le moins le subject Fera trouver d'aucuns louable monproject.
Et toy, docte Bryf dont la Muse féconde
En sonnets, en chansons, faict estonner le monde.
Qui as pris le plaisir de chanter quelquefois
Les Bergers amoureux, les Demi-dieux des bois,
Seras-tu dédaigneux d'abattre sur ce livre
Ton œil, pour voir qu'aux champs est heureux qui peut viv
Sans suivre chagriné ces fardez courtisans,
Et ces Palais dorez pleins de soucis cuisans :
Viens voir chasser aux champs, aux bois, et aux campagni
Dedans terre, dans l'ser, aux festes des montagnes
Voir danser un Pitault, un Berger fredonner,
Vendanger le raisin, et les blez moissonner...
I. Jacques du Fouilloux, gcnlilliommc poilcvin, aulcur d'un trait (le La Vénerie, édit. de lOoO, 18U, 18Gi, etc. -