LA HUEE AUX ALOETTES
Un jour il nous souvient do faire une assemblée
Et daller par les champs cercher à la volée
En campag'ne bien larg'e, où nous pourrons trouver
Quelque place où puissions nostre rests esprouver,
Faicte depuis trois jours, pour dans la nappe grande
D'alocttes ])Ousser en criant quelque bande.
En un lieu bien choisi par Jacquet, se moct bas
L'attirail de la rets longue de trente pas,
Qui à coup se desplie et de long estendue
Qui droict à vau le vent premièrement tendue.
Quatre longs pieux jumeaux d'un maillet rebouché
Dans terre sont cognez; aux deux est attaché
Le cordeau de dessous; puis chascune brochette,
Dans le trou des deux pieux près rangez, s'entrejelte
L'autre cordeau, d'un cœur de chanvre non rompant.
D'un droict alignement sur tous les pieux rampant,
S'estend à toute force et loing de là s'arreste
Attaché fort et ferme, afin que la rests, preste
A débander, ne faille, au moyen que le pieu
Pour estre foible, ou court, desloge de son lieu.
Or estant arresté des doux bouts dans la broche,
Par le cran desja faict une guille ou encoche;
En U!i bout et en l'autre on tii-e puis après
Le cordeau pour le mettre en un cran fait exprès.
Gela faict, la grand rests, de largeur abattue,
De neuf grands pieds se void de son plat estendue ;•
Puis, afin qu'au besoin il ne défaille rien,
Le plus fort tire et void si elle revient bien.
Si elle est bien, alors par la campagne grande,
Armez d'os de cheval s'escarto notre bande.
Jettent en l'air leurs voix et leurs gros os aussi
Et meinent un tel braict par le champ cndurcy
Que tous oiseaux, craintifs pour le bruit qu'ils entendent
Pensant mieux s'asseurer par grand's troupes se bandent.
Les voix haussent tousjours, et les os loings jettez
Font baisser les oiseaux du bruict espouvantez,
Guidant voir dessus eux une bande ennemie
De cruels hobereaux pour massacrer leur vie. Tousjours à vau le vent nostre bande poursuit 1
Où qu'aillent les oiseaux et de droict les conduict I Là où s'estend la rests. De là s'ils se destournent Ils vont les racueillir et font tant qu'ils retournent; Puis de hautaines voix redoublant leur huée, Des aloëttes font une g-rossc nuée, Rasant ores la terre, ore' en haut se portant Selon que le bruict croist et qu'on la va battant. Tant qu'enfin ne sçachant la pauvrette aloëtte Où tourner pour le bruit et cela qui se jette, Volant à vau le vent sur ses cerceaux légers, Rase la neige froide et fuyant les dangers Des crieurs imj)ortuns, de son aisle estendue Vole droict où la rets cautement abattue Est jà preste à tirer. Là Thibaut, roide et fort. Tenant au poind la corde où se cache leur mort, S'arreste pour tirer; lors double la tempeste. Et le grand bruict des voix; nul de nous ne s'arreste, Ains' courant de vitesse et tousjours criaillant, . Et des voix et des os les allons assaillant,
Et les menons droict là! Lors Thibaut, qui sent l'heure,
Qu'ils viennent pour passer, guère plus ne demeure
A tirer le cordeau ; mais d'un nerf efforcé
Il a sur les oiseaux le filet renversé,
Les surprend dedans l'air, les repousse grand erre.
Et dans les mailles pris, les reconduit à terre.
Dix douzaines et plus dedans la rests surpris
Se trouvent de ce coup aussitost morts que pris.
Lors sans que desirions en prendre davantage,
Alaigres et contents nous tournons au village.
(Le Plaisir des Champs, Paris, 1583.)